Une époque formidable Publié le 05 Septembre 2017 par Anna Cuxac

« Il y a une ligne qui définit que les tétons féminins ne sont pas acceptés sur Facebook » 05/09/2017

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Fin août, un scandale a éclaté aux États-Unis après que Facebook a malencontreusement autorisé la diffusion d'une vidéo montrant une scène de torture. Des images d'une violence inouïe tolérées, quand l'image d'une femme torse nu est, elle, proscrite ! Dans « Causette », nous avions déjà pointé cette contradiction lorsque des vidéos avilissantes d'un certain Amine Mojito faisaient le buzz sur Facebook en toute liberté. Selon quels critères et avec quels moyens le géant californien décide-t-il de laisser ou non circuler des images ou des vidéos? Après des mois de sollicitations pour obtenir des réponses à ces questions, Julie de Bailliencourt, responsable sécurité pour Facebook sur les régions Europe, Moyen-Orient et Afrique, nous a proposé une discussion en cette période « de rentrée ». L'interview en ligne, de Dublin.

Causette : Quel est exactement votre rôle au sein de Facebook ?

Julie de Bailliencourt : Je suis responsable de toutes les thématiques sécurité pour Facebook sur les régions Europe, Moyen-Orient et Afrique. Cela concerne la sécurité des ados, des femmes, des communautés LGBT et la prévention suicide. Je travaille chez Facebook depuis sept ans et suis passée par le poste de vérification de contenus signalés par nos utilisateurs.

Pouvez-vous nous indiquer quels sont les moyens déployés par Facebook pour faire de ses réseaux et applications (Facebook, Messenger, WhatsApp, Instagram) des endroits sûrs ?
J. D. B. :
Nous disposons de beaucoup d'outils. Par exemple, depuis avril, nous avons mis à disposition des internautes un bouton pour signaler des cas de revenge porn [pratique qui consiste à publier contre son consentement des images érotiques ou pornographiques d'une personne, ndlr]. Si une femme est victime de ce genre d'abus de la part d'un ex-partenaire et qu'elle clique sur ce bouton, la photo sera automatiquement supprimée et ne pourra pas être partagée à nouveau. L'idée est de diminuer l'impact psychologique pour les victimes. Ces évolutions sont rendues possibles grâce aux partenariats que nous mettons en place avec des associations ou institutions dans nombre de pays. En France, nous travaillons par exemple avec E-Enfance, Net Écoute, SOS Amitié, ou encore le Centre Hubertine-Auclert.

Vous avez travaillé en tant que modératrice de Facebook aux côtés de milliers de salariés. Un métier encore très opaque. Pouvez-vous nous en dire plus ?
J. D. B. :
Mark Zuckerberg a partagé des chiffres en mai : il a annoncé que nous employons 4 500 modérateurs et que nous allons en embaucher 3 000 supplémentaires répartis dans le monde entier pour pouvoir réagir 24 heures sur 24. Certains signalements ne nécessitent pas de parler la langue dans laquelle la publication est rédigée, pour repérer du piratage par exemple. Mais pour les abus de type harcèlement, nous avons besoin de gens qui parlent la langue et comprennent le contexte culturel dans lequel ont lieu les échanges.

Y a-t-il des suppressions automatisées pour certains contenus ?
J. D. B. :
Nous en sommes au tout début de ces technologies, rien ne remplace l'œil humain. Nous avons des outils automatisés pour tout ce qui touche aux images potentielles de pédopornographie. Rien ne peut justifier qu'on partage ce type de contenu, donc c'est automatisé. Mais pour le reste, le contexte va tout changer. Une même image sera censurée - ou pas - en fonction des commentaires et de l'intention de celui qui la publie.

Donc, c'est bel et bien des humains qui suppriment toute photo montrant un téton féminin ou L'Origine du monde, le tableau de Courbet ?
J. D. B. :
Oui. Concernant L'Origine du monde, ce sont des erreurs qu'on a pu faire dans le passé. Il est vrai que si le tableau est publié sans son cadre, comme il est très réaliste et détaillé, les modérateurs ne le reconnaissent pas forcément et peuvent malheureusement aller un peu vite et le supprimer. Mais c'est un tableau qu'on autorise, bien sûr, puisqu'on autorise tout ce qui touche à la nudité dans l'art.

Vous dites : « Les modérateurs peuvent aller un peu vite »... Ce sont des cadences intenses ? On n'a pas le temps de prendre son temps ?
J. D. B. :
Ah si, on a tout à fait le temps, mais quand on regarde une série de photos ou de vidéos, si on est pressé ou si jamais on a juste bu un café et qu'on a besoin d'un deuxième... Ce sont des erreurs humaines qui prennent plus d'ampleur qu'on ne le voudrait.

Pourquoi est-ce toujours possible pour un homme d'exposer son torse nu et pas pour une femme ?
J. D. B. :
Nous avons des règles, les standards de la communauté, qui stipulent ce qui est diffusable et ce qui ne l'est pas. Il y a une ligne qui définit que les tétons féminins ne sont pas acceptés sur Facebook. Ce serait très difficile pour nous d'évaluer si telle ou telle photo de femme dénudée jusqu'à la taille relève de l'art ou de la pornographie. Certaines règles sont un peu plus strictes qu'on le voudrait, mais la difficulté est d'établir des règles communes à des milliers de personnes dans le monde entier.

Il y a un an, nous avions cherché à vous joindre à propos d'Amine Mojito, ce jeune homme qui « faisait le buzz » avec des vidéos dans lesquelles il se mettait en scène en train de cracher dans les seins d'une jeune femme ou d'en frapper d'autres les fesses à l'air et à quatre pattes avec une bouteille de vodka. Avilissantes, malsaines et dérangeantes, ces vidéos sont, à l'heure actuelle, encore en ligne sur votre réseau. À l'époque, Facebook n'avait pas souhaité nous laisser parler avec quelqu'un du groupe, mais avait simplement donné une réponse via son agence de communication, nous expliquant que les contenus d'Amine Mojito se trouvaient dans « une zone grise » et n'étaient donc pas supprimés. Vous dites avoir des règles plus strictes que ce qu'il faudrait concernant les tétons et vous laissez traîner les vidéos de Mojito ?!
J. D. B. :
Ce sont des thématiques compliquées. Moi, j'ai rencontré plusieurs centaines d'ONG et des activistes qui travaillent sur la sécurité des femmes dans plein de pays différents. C'est difficile, parce que si une femme choisit de se représenter dans une certaine posture de soumission, cela n'indique pas forcément qu'il y a absence de consentement de sa part. Le consentement est au cœur du problème.

Vous avez vu les vidéos dont on parle ?
J. D. B. :
Oui, j'en ai vu plusieurs et je comprends tout à fait qu'elles choquent. Il y a un débat à avoir. C'est certainement sexiste, mais est-ce que ça ne change pas les choses si les jeunes femmes dans ces vidéos disent qu'elles sont tout à fait d'accord pour être représentées de cette manière-là ?

Pourtant, on ne peut pas dire qu'une jeune femme qui choisit de se montrer torse nu sur sa photo de profil ne soit pas consentante...
J. D. B. :
Vous avez tout à fait raison, et c'est pourquoi ces questions sont fascinantes. Mais nous avons des ados sur notre plateforme, nous nous sommes engagés à créer un espace qui est safe et accueillant. Et nous continuons à réfléchir à comment mieux faire. J'ai à l'esprit l'exemple d'une jeune activiste danoise, Emma Holten, avec qui on a beaucoup discuté de ça. Des photos et des vidéos de revenge porn d'elle ont été diffusées sur Internet par son ex, et elle a été contactée par plein d'étrangers qui l'ont harcelée. Elle a décidé de reprendre en main sa propre histoire, s'est fait prendre en photo nue à nouveau et a partagé en ligne ces contenus pour se réapproprier son image.
Nous avons encore beaucoup à faire au niveau des avancées techniques et des campagnes de sensibilisation. Je vous invite à consulter notre page de prévention. Notre mission, c'est de prendre très au sérieux la sécurité des gens.

 

Publié le 05 Septembre 2017
Auteur : Anna Cuxac | Photo : L'Origine du monde de Gustave Courbet, Musée d'Orsay
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