Publié le 12 Novembre 2010 par Causette

Pourquoi, quarante ans après, je suis toujours féministe.

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Le 3 novembre 2010,

Moi je suis jeune. Et comme beaucoup, j'ai toujours eu une excellente image du MLF à qui je savais devoir beaucoup. Mais tout en le différenciant, bizarrement, des féministes. Le MLF avait fait valdinguer les soutifs, et les féministes, fuir les hommes, quelque chose comme ça. J'ai eu, comme beaucoup, le sentiment que le féminisme avait eu son utilité, mais qu'il avait fait son temps. C'était bon pour ma mère, mais moi, de quoi aurais-je eu besoin que je n'avais déjà ? Comme le dit si bien Sardou, qui a cru nous comprendre suffisamment pour nous faire la morale dans sa resucée stridente Être une femme (2010): « Depuis les années 80 / Les femmes sont des hommes à temps plein / Finies les revendications / c'qu'elles ont voulu, maintenant elles l'ont. »

 

 

Et puis j'ai grandi, j'ai vu l'évolution de ma vie, celle de mes amies, des femmes de ma famille. J'ai vu mes copines se battre, mais seulement pour la forme, contre l'allergie aux éponges de leur mec. Je les ai surtout vues soulagées de devoir arrêter de travailler pour s'occuper de leurs enfants. Pas assez sûres d'elles pour envisager sérieusement une carrière, plusieurs ont vu leur retour au foyer comme une élévation sociale. Et depuis, elles ont compris que toute leur vie, elles accepteraient que leur mec les trompe. Ben oui, c'est la conséquence directe de la dépendance. J'ai également vu ma mère angoissée par le petit montant de sa retraite. Ma mère, pseudo-féministe dans l'âme, qui a passé sa vie à faire semblant d'être débordée pour cacher la vacuité de son existence de femme au foyer. Un peu maltraitée par mon père, mais rien de suffisamment énorme pour les quitter, lui et son confort. On ne casse pas un mariage pour quelques humiliations et engueulades injustes et quotidiennes. Je me suis vue, moi aussi, ne pas oser allumer le barbecue, persuadée de ne pas savoir faire. Je me suis entendue dire à mon mec: « Tu conduis chéri? Je ne suis pas à l'aise sur l'autoroute. » Maintenant, je n'ai même plus à le dire, c'est toujours lui qui prend le volant. Mais avant tout, j'ai vu mes amis ne pas comprendre le problème quand je leur ai raconté mon viol par l'homme dont j'étais amoureuse à l'époque. Lui non plus, d'ailleurs, n'a toujours pas l'air d'avoir compris que si je pleurais en répétant « Non, non ! » pendant qu'il me faisait l'amour en me coinçant les bras, c'est parce qu'il avait beau être amoureux, ça restait un viol. Rien que dans mon entourage, nous sommes tellement nombreuses à avoir subi des « bricoles » plus ou moins poussées...

 

 

Moi qui croyais être libre, j'ai vu en grandissant, en me faisant rattraper par la vie, mes chaînes se matérialiser. C'est alors que j'ai réalisé que j'étais féministe car dans ces conditions, comment ne pas l'être ? Je ne suis pas une militante affiliée à une association ou à un parti. J'ai choisi d'être une journaliste engagée pour montrer au plus grand nombre que nous avons un paquet de questions passionnantes à nous poser. Je veux vous montrer que les réponses foisonnent, que les nouveaux terrains explorés par les féministes sont bien loin du cliché au formol. Et puis même, dans ce vieux pot, on fera toujours de très bons plats. Je veux vous montrer que ces avancées-là se feront avec les hommes, mais aussi pour les hommes. Parce que faire péter nos carcans, c'est aussi leur montrer qu'ils ont le droit de faire éclater les leurs. Être féministe, c'est se battre pour la justice et la liberté en regardant le monde par la lorgnette du genre. C'est valable pour tout le monde.

 

 

Voilà pourquoi, à l'occasion des 40 ans du MLF, je dis aussi merci les filles ! On vous doit tellement... Aujourd'hui, j'ai légalement, donc théoriquement, accès à beaucoup. À moi de transformer l'essai, de passer à la pratique, de construire le monde dans lequel je veux vivre. Puisque nous avons la contraception, ne nous sentons pas obligées de faire des enfants si nous n'en éprouvons pas le désir. Puisque nous avons des comptes en banque, battons-nous pour les garnir à notre juste valeur. Puisque le viol est un crime, œuvrons contre l'impunité. Puisque nous avons le droit de vote, utilisons-le pour élire des représentants qui considèrent nos revendications. C'est avant tout nous-mêmes et notre entourage qu'il faut convaincre. Il y a bien sûr aussi le combat politique. Il faudra bien qu'ils admettent que leur réforme des retraites va conduire massivement les femmes à travailler jusqu'à 67ans. Il faut leur répéter que l'accès à l'IVG, ça n'est pas toujours simple en France. Pour le reste, voile ou pas voile, prostitution toujours subie ou parfois choisie, parité ou pas parité, chacune fera selon sa conscience. Mon rôle se borne à vous informer. C'est à vous, ensuite, de choisir votre façon de vivre, votre engagement, votre réflexion. Parce que je ne vous prends pas pour des quiches, et que vous le valez bien.

 

 

Causette



À lire dans Causette #11.

Publié le 12 Novembre 2010
Auteur : Causette | Photo : Morpheen
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