Politique Publié le 30 Juin 2017 par Elvire Emptaz

« Simone Veil a fait la fierté des femmes »

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Le nom de Simone Veil convoque instantanément le souvenir des trois jours de débats intenses qu'elle a menés à l'Assemblée nationale pour légaliser l'avortement. L'historienne féministe Marie-Jo Bonnet * revient pour Causette sur ce moment mythique.

Causette : Pourquoi le discours de Simone Veil à l'Assemblée nationale a-t-il été aussi saisissant ? 
Marie-Jo Bonnet : En mai 1974, lorsqu'elle a été nommée ministre de la Santé par Giscard, Simone Veil était une totale inconnue. Elle venait du monde judiciaire et personne ne savait qu'elle avait été déportée dans les camps pendant la Seconde Guerre mondiale. Ce qui est formidable et a impressionné tout le monde, c'est qu'elle faisait face à une immense majorité d'hommes. Venue affronter courageusement la virilité ambiante, elle a commencé en expliquant qu'elle se présentait avec « un profond sentiment d'humilité ». Elle a continué en disant : « Je voudrais vous faire partager une conviction de femme. » Par cette phrase, elle s'est placée de notre côté et a touché nos cœurs. C'était la première fois que, dans le monde politique, quelqu'un au pouvoir, une femme, s'exprimait pour les femmes.

Le contexte des discussions était particulièrement violent...
M.-J. B. : Oui, on n'imagine plus ce que c'était. Dans l'assemblée, il y avait des députés qui avaient fait avorter leurs femmes, leurs maîtresses, et osaient traiter Simone Veil de nazie, d'exterminatrice de fœtus ! Elle a subi des attaques odieuses, mais a tenu bon. Ils voulaient la faire craquer, ils ont échoué. Avant cela, elle avait énormément travaillé avec son ministère, mais aussi avec le Mouvement pour la liberté de l'avortement et de la contraception. Le MLAC organisait, à l'époque, des voyages en car pour les femmes qui souhaitaient se faire avorter à l'étranger. C'était évidemment totalement illégal et donc intenable politiquement. La ministre a demandé au MLAC de cesser pendant les débats, il a accepté. Le film Histoire d'A, qui montrait un avortement et servait pour la prévention, a également été autorisé avant le début des discussions.

Comment analysez-vous le fait que ce débat soit entré dans l'histoire ?
M.-J. B. : Simone Veil a mené cette lutte collective avec une dignité, une force et une puissance qui ont fait la fierté des femmes. Toutes se sont reconnues en son courage. L'hymne du MLF a été composé sur la musique du Chant des déportés. Il y avait une communion entre le combat de la Résistance et des antinazis avec celui des femmes. Une sorte de continuité historique qui montre que les nazis n'ont pas gagné. En cet instant, elle a incarné la liberté.

Simone Veil a eu une vie extrêmement riche, mais c'est cet instant précis qui la définit. Pourquoi ?
M.-J. B. : Elle s'est révélée au monde à ce moment-là. Nous avons découvert une femme exceptionnelle, dotée d'une personnalité extraordinaire, d'une beauté qui rendait le moment presque religieux. Elle a été ferme, vaillante, puissante et digne sous les insultes. Elle a expliqué que personne n'avortait de gaité de cœur, cela a été une voix magnifique de l'élan libérateur des femmes. Comme nous n'avions pas beaucoup de modèles, ça a été extrêmement réconfortant. Le combat de cette femme, qui s'est battue non pas pour nous mais avec nous, a d'ailleurs encore un grand écho aujourd'hui.

* Auteure de Mes années 70 au MLF, à paraître prochainement aux éditions Albin Michel.

 

 

Publié le 30 Juin 2017
Auteur : Elvire Emptaz | Photo : © Roland Godefroy
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