L'époque Publié le 06 Juin 2017 par Maïa Mazaurette

Maïa Mazaurette : ''Si une femme a une solution qui marche sur la charge mentale, je lui construis un temple'' 06/06/17

blog post image

Il y a quelques semaines, nous lancions sur nos réseaux sociaux un appel à témoignages afin de vous demander quel effet la BD d’Emma avait produit sur votre couple. Vos mots sont à retrouver dans notre dossier sur le sujet, pages 48-50 du nouveau Causette #79. Au milieu de ces témoignages anonymes, l’un d’eux nous a particulièrement interpellés. Celui de Maïa Mazaurette, journaliste et chroniqueuse de renom, spécialisée dans les thématiques de sexualité et de genre. En fait, Maïa nous a désemparées. Si elle-même, la féministe brillante, qui arrive à communiquer avec l’autre pan de l’humanité sur la sexualité ou le machisme ordinaire et parvient à apprivoiser sa susceptibilité à longueur de chroniques dans GQ ou Le Monde, échoue à dompter les siècles de patriarcat terré chez un homme amoureux et féministe, il y a de quoi se lamenter pour nous toutes. Nous publions son texte, avec sa courageuse autorisation. En espérant, pour elle et pour nous toutes, que les choses changent.

Hello Causette,

Ici Maïa Mazaurette. Ça m’arrive d’écrire dans Causette (euh, deux chroniques pour l’instant, mais work in progress, j’adore ce mag). Sinon je suis chroniqueuse à GQ et au Monde. Avant de commencer, juste une précision : j’ai parlé deux fois de la charge mentale ces deux dernières années dans GQ, sans que ça fasse bouger les choses :

- en octobre 2015, avec « Faites l’amour, et la vaisselle »

- en mars 2016, avec « La vaisselle ou le célibat »

Donc on ne peut pas dire que je découvre le sujet. J’ai eu le temps de le détricoter dans tous les sens. Là où je voudrais intervenir – avec donc deux ans d’expérience et de discussions dans les pattes plutôt que seulement deux semaines –, c’est que dans mon couple, la conversation ne change RIEN.

Je dirais que je m’engueule deux fois par mois avec mon mec à ce sujet. Des remises au point où on se claque des portes au visage. En l’occurrence, je ne sors pas avec un égoïste – mon mec passe beaucoup de temps à la maison et il est fils de féministe.

Mais si je ne demande pas, il ne se passe rien. Récemment, je m’interrogeais sur le moment où il se débarrasserait d’une assiette qu’il avait posée près du lit : deux semaines (il a fini par la ranger parce qu’on avait de la visite). Je ne laisse rien passer. Je suis féministe radicale. Mais il ne voit pas. Il ne remarque pas.

Je lui ai donc demandé d’apprendre à remarquer, je lui ai expliqué qu’il devait éduquer sa conscience et son regard (je fais des journées de 14 heures, quasiment tous les jours, je rentre pour trouver la vaisselle pas faite et des tasses partout). Ne parlons pas de savoir ce qu’il y a dans le frigo ou d’anticiper la bouffe. Ou d’acheter du savon.
Donc mon témoignage c’est : je suis féministe quasiment de profession, et je n’arrive pas à résoudre ce problème, malgré deux ans de prise en main intensive. Je n’y arrivais pas non plus avec mes ex, tout aussi féministes. Peut-être que je choisis des mecs aveugles ou complètement inconscients du bordel qui nous entoure.

J’ai arrêté de bosser à la maison, histoire de ne pas être « piégée » par les tâches domestiques. Sauf que cette demi-solution me fait du déplacement. Je suis beaucoup plus fatiguée qu’avant. Et les tâches ne sont pas faites pour autant : la seule différence, c’est que je n’ai plus la tentation de les traiter sur mes heures de travail.

Mon mec actuel, comme le précédent, a proposé d’employer une femme de ménage. « FEMME » de ménage. C’est-à-dire qu’il me propose d’avoir la charge mentale de mettre la charge mentale sur quelqu’un d’autre, et avec mes sous. Si je réponds « mais toi, emploie quelqu’un », je dois encore trouver l’agence et négocier les tarifs.

Comme féministe, c’est un échec répété dans ma vie de couple. Un échec comme femme. Un échec politique. J’ai tout essayé. Tout. Je crie, je menace, je souris, je propose des tableaux de tâches… Rien.

Même si mon énervement est compris et intégré, il y a une vraie réticence à prendre des initiatives. Comme pour ne pas déranger un espace considéré comme le mien, comme si j’allais mieux savoir faire… (précision : mon mec n’est ni crétin ni sociopathe, et il gère l’administratif). Pourtant, je n’ai jamais demandé à ce que le foyer soit MA responsabilité. Je hais toutes les tâches ménagères. C’est horrible parce que l’équation à l’arrivée c’est « tu préfères qu’on s’engueule, que je m’épuise, plutôt que de changer ton rapport au quotidien du foyer ».

Si une femme a une solution qui marche, sérieusement, je lui construis un temple. J’en peux plus.
Parfois, je rentre, je vois l’appartement, j’ai envie de me mettre à pleurer. Pas à cause du bordel : à cause de mon mec sur le canapé.

Je n’ai pas lu un livre pour le plaisir depuis, euh… depuis la dernière fois que j’étais en déplacement et que j’étais libérée des microajustements du quotidien.

Ma dernière engueulade date d’avant-hier. Mon mec a affirmé que je n’étais jamais contente. J’étais si abattue que je lui ai proposé que j’aille vivre dans un Airbnb pendant quelques jours. Le lendemain, c’était rangé. Il y a quatre ans, avec un autre mec, j’avais fini par me barrer deux semaines à Buenos Aires tellement j’en avais marre. L’an dernier, j’ai pris dix jours de vacances seule à Hawaii. Je n’ose pas imaginer comment c’est pour les femmes qui n’ont pas mes moyens financiers. Mais à l’arrivée, je perds. C’est moi qui prends le billet d’avion. C’est, littéralement, moi qui paie.

Voilà.

Je suis très, très fatiguée.

Maïa

Publié le 06 Juin 2017
Auteur : Maïa Mazaurette | Photo : source : Wikipédia
152412 vues | 0 commentaire

Déposez votre commentaire
J'aime Causette