Une époque formidable Publié le 02 Juin 2017 par Propos recueillis par Virginie Roels

Assassinats ciblés de ressortissants français : “L’État a franchi une ligne rouge” 02/06/17

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Que la France exécute des djihadistes de l’organisation État islamique à l’étranger n’est pas nouveau. Par contre, que ses cibles soient des ressortissants français, qu’ils soient éliminés sans autre forme de procès, cela ne s’était pas produit depuis la guerre d’Algérie. Fin mai, une enquête du Wall Street Journal révèle que pour faire le sale boulot, la France sous-traite à des soldats irakiens. Pour le journaliste d’investigation Vincent Nouzille*, auteur des Tueurs de la République : les familles de djihadistes partis combattre en Irak et « réputés morts » pourraient se retourner contre l’État français.

Causette : Que nous apprend cette enquête du Wall Street Journal ?

Vincent Nouzille : Ce qui est intéressant, c’est le mode opératoire décrit par cette enquête, c’est-à-dire la manière dont les forces spéciales françaises interviennent en Irak pour traquer et cibler des HVT (high-value targets, ou cibles de haute valeur), autrement dit des djihadistes français ou francophones considérés comme dangereux, et dont la France ne souhaite pas forcément le retour sur son territoire. Le journal révèle une forme de répartition tacite des rôles : d’un côté, les Français donnent des renseignements sur l’identité et la localisation des cibles, à partir de listes – le Wall Street Journal a vu une liste de 27 noms. Par la suite, les forces irakiennes mènent les opérations sur le terrain, soit par des frappes d’artillerie soit en envoyant des soldats irakiens pour capturer et exécuter des combattants. Si cela est confirmé, on peut donc parler d’une sorte de sous-traitance inédite.  

Est-ce probable ?

V. N. : Oui, plusieurs informations allant dans ce sens me sont parvenues ces dernières semaines, concernant la traque de djihadistes francophones, sur le rôle discret des forces spéciales, et aussi sur le caractère brutal de certaines opérations des forces irakiennes qui ne lésinent pas avec les exécutions.  

Des exécutions, sans autre forme de procès ?

V. N. : Absolument, même s’ils le démentent officiellement, les Irakiens peuvent faire parfois le sale boulot.  

Qu’est-ce qui est nouveau ?

V. N. : Début 2015, l’État français restait sur une politique d’exécutions ciblées concernant des chefs terroristes étrangers, principalement en Afrique. De temps en temps, l’on faisait appel aux drones des États-Unis pour nous aider à passer aux actes, par exemple dans la corne de l’Afrique contre des chefs des shebabs, un groupe islamiste somalien. Mais à l’époque, on n’avait pas franchi cette ligne rouge qui consiste à cibler des citoyens français.  

Qui a franchi la ligne rouge ?

V. N. : Force est de constater que, depuis la mi-2015, il y a eu un feu vert de la part de l’Élysée pour traquer et cibler les djihadistes français, ou francophones, partis en Syrie et en Irak, pour ne pas qu’ils reviennent. Des frappes aériennes, menées par les Français et surtout par les Américains, avec l’aval de Paris, ont tué au moins une dizaine de Français. Officiellement, le but est d’affaiblir Daech.  

Quel est l’intérêt de laisser faire désormais une partie du « sale boulot » aux Irakiens ?

V. N. : D’une part, c’est plus facile pour les Irakiens qui sont au sol de pouvoir opérer. Mais surtout, cela permet aux Français de démentir cette politique et de se laver les mains moralement et juridiquement. Ainsi, l’on ne peut accuser la France de mener des opérations extrajudiciaires. Une façon de s’absoudre…  

Est-ce légal ?

V. N. : Comme disent les militaires : on est en guerre. La question peut donc se discuter dans le cadre du « droit de la guerre » mis en avant par Jean-Yves Le Drian (alors ministre de la Défense). Car nous sommes en guerre et, en Irak, dans un cadre légal onusien d’intervention. Éliminer nos ennemis, y compris des civils participant aux combats, est possible. C’est une hypocrisie bien française que de ne pas admettre qu’on frappe des cibles nominatives. Officiellement, on cible des camps, des lieux, officieusement des hommes.  

Les familles dont les enfants, parfois mineurs, sont partis en Syrie et qui ne sont pas revenus vivants pourraient-elles un jour se retourner contre l’État français ?

V. N. : En théorie, oui. Mais la responsabilité de la France sera compliquée à établir. Les conditions de leur mort sont incertaines. Il est difficile, voire impossible, pour un juge d’enquêter. Quelle est la liste de ces cibles ? Qui sont les 27 noms qui y sont inscrits ? Sur quelle base de dangerosité ont-ils été inscrits ? Il faudrait prouver une chaîne de commandement d’ordres politiques et militaires, ce qui n’est pas évident, et ces informations, classées secret-défense, ne seront sans doute jamais dévoilées. Au-delà des improbables débouchés judiciaires sont soulevées les questions éthiques de la peine de mort et des limites du droit de la guerre.    

* Vincent Nouzille est journaliste d’investigation. Il est, entre autres, l’auteur d’Erreurs fatales, éd. Fayard/LLL, 2017, et Les Tueurs de la République, éd. Fayard, 2015.

Publié le 02 Juin 2017
Auteur : Propos recueillis par Virginie Roels | Photo : © Arnaud Meyer / Leemage / éditions Fayard
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