Causette s'en mêle Publié le 30 Mai 2017 par Propos recueillis par Anna Cuxac et Isabelle Motrot

Océanerosemarie et Axelle Jah Njiké : confrontation des points de vue sur le festival Nyansapo 30/05/17

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Ça cause fort chez Causette. La rédaction est partagée quant à la polémique suscitée par le Festival Nyansapo. Au-delà de la réflexion sur la pertinence de créer des groupes de parole non mixtes, cette affaire questionne plus largement sur le racisme, l'entre-soi, le militantisme et la liberté des communautés. Des questions épineuses, de celles qui peuvent vous faire passer la nuit autour d'une table, à croiser les verres et les arguments. Pour éclairer et nourrir cette réflexion, on vous livre deux points de vue qui s'affrontent.

Océanerosemarie : comédienne, auteure (revoir d'urgence son spectacle La lesbienne invisible) et depuis peu réalisatrice (Embrasse-moi !, la première comédie romantique lesbienne, en salles le 5 juillet).
Axelle Jah Njiké : auteure et militante féministe, particulièrement investie sur les questions liées à la sexualité et engagée, notamment, contre les mutilations sexuelles des femmes.


Rappel des faits : du 28 au 30 juillet 2017, le collectif Mwasi organise la première édition du festival Nyansapo, un festival afroféministe militant. Rencontres, échanges, discussions autour des combats propres aux femmes racisées rassembleront les participant-e-s dans des ateliers parfois non mixtes ainsi répartis : « espace non mixte femmes noires (80% du festival », « espace non mixte personnes noires », « espace non mixte femmes racisées » et « espace ouvert à tou.te.s. » Vendredi 26 mai, Wallerand de Saint-Just, trésorier du Front national, s'est emparé du sujet en dénonçant un « festival interdit aux "Blancs" ». Terme repris tel quel par la maire de Paris, Anne Hidalgo, qui a condamné « avec fermeté » cet événement et a demandé son interdiction... Avant d'annoncer, lundi 29 mai, avoir abouti à « une solution claire » avec les organisatrices : « Le festival organisé dans un lieu public sera ouvert à tous. Des ateliers non mixtes se tiendront ailleurs, dans un cadre strictement privé. »

 

Océanerosemarie :
« Ces réunions non mixtes sont une étape, pas une finalité »

 

Causette : Quel est votre point de vue sur cette polémique ?
Océanerosemarie :
Je suis outrée par la réaction d'Anne Hidalgo, qui trahit une vraie méconnaissance du militantisme. Le seul moyen d'arriver à l'égalité, c'est l'autonomie, l'émancipation. De façon à pouvoir ensuite communiquer avec les pouvoirs en place. Mais il n'y a pas d'émancipation sans ces moments où les militants essaient de s'organiser entre eux, de trouver des outils par eux-mêmes. Dans les années 1970, on l'a oublié, mais pour construire le féminisme, les femmes ont organisé beaucoup de réunions interdites aux hommes. Aujourd'hui, ces femmes noires ont besoin de se réunir sans la présence de Blancs qui vont leur expliquer comment il faut faire... C'est une étape, pas une finalité. Et quand Anne Hidalgo, qui est censée être de gauche, agit comme ça, ça me rend folle. Les pouvoirs politiques, quels qu'ils soient, ne supportent pas l'émergence de forces politiques sur lesquelles ils n'ont pas de contrôle. Tant qu'il s'agit de SOS Racisme - piloté par le PS depuis sa création -, tant que le gouvernement contrôle les termes et l'organisation de l'anti-racisme, alors là, on adore les Noirs et les Arabes.

Vous faites référence au militantisme des années 1970, d'accord, mais est-ce toujours d'actualité en France en 2017 ?
O. :
Quand on sait ce que c'est d'être une femme noire aujourd'hui en France, absolument ! Elles ont à affronter des problématiques qui leur sont singulières, elles ont à structurer leur féminisme, qui n'est pas le même que celui des femmes blanches, parce qu'elles subissent d'autres préjudices. Et parfois même, une assignation de la part des femmes blanches. Le racisme est toujours très actif. D'ailleurs, ces propos qui ont soulevé la polémique, « un festival interdit aux Blancs », ces propos calomnieux de la facho-sphère que reprend Anne Hidalgo, ils prouvent précisément à quel point le débat est européanocentré. Pourquoi n'ont-ils pas dit « interdit aux Arabes, au Chinois, etc. » ? C'est ce vieux réflexe des Blancs – centre du monde. Le Blanc ne supporte pas qu'on lui dise qu'il ne peut pas entrer quelque part. C'est un réflexe de privilégiés, parce que nous, Blancs, on a nos entrées partout, on est dans l'entre-soi. Les Noirs sont habitués à être exclus dans plein d'endroits. Et aussi en termes de représentation ! Regarde la photo des patrons du CAC 40... pas de Noir pas d'Arabe ! Ils sont habitués à être interdits... sauf que ça n'est pas formulé comme tel. C'est structurel. Et ça, il y a beaucoup de gens que ça ne choque pas du tout.

Vous connaissez le collectif Mwasi. Avez-vous participé à leurs ateliers ?
O. :
Je connais bien ces femmes, il faut les saluer, saluer le courage qu'elles ont de s'organiser entre elles. Au lieu de polémiquer, il faut s'interroger sur leur action, pourquoi elles en sont là, pourquoi la non-mixité. Elles sont venues voir mes spectacles, on se croise régulièrement, je suis une alliée ! Mais il faut comprendre ce que c'est que la place d'alliée. Quand je les ai rencontrées l'an dernier, j'ai demandé : « Est-ce que moi je peux venir à vos réunion ? » Elles m'ont dit : « Ben... non ! » C'est vrai, sur le moment, pendant un quart de seconde, j'ai été vexée et déçue, ce qui m'a permis de comprendre le concept de "white tears", quand les blancs se retrouvent subitement privés de leurs privilèges et qu'ils chouinent ! Être allié, c’est pas simple. La base c’est de savoir le reconnaître, être toujours prêt à remettre en question nos habitudes, et comprendre quand on te dit non. Il faut savoir dire OK, c'est vous qui savez, ce sont vos problématiques, c'est à vous de nous dire comment vous vous organisez. Dites-moi juste ce que je peux faire pour aider ?

 

Axelle Jah Njiké :
« Cette histoire de "communauté noire" m'exaspère »


Causette : Que pensez-vous du programme du festival Nyansapo ?
Axelle Jah Njiké :
Je comprends que certaines femmes puissent avoir besoin de moments et d'espaces militants entre elles. Mais dans le cas de figure qui nous occupe, il y a un souci : l'avoir mentionné de la manière dont elles l'ont fait dans leur programme – « espace non mixte personnes noires »..., c'est peut-être une bourde, mais ça ne peut être perçu que comme une démarche d'exclusion assumée. Et ça, ça s'appelle du racisme, les gens. Et ce serait perçu comme tel si une autre communauté avait programmé une rencontre à laquelle les femmes noires, par exemple, ne pouvaient pas participer. Être noirs ou « racisés » ne nous exempte pas de racisme.

Mais dans cette démarche, elles raisonnent par le prisme dominés/dominants...
A.J.N. :
Il faut que je vous dise : personnellement, je ne suis dominée par personne. Je ne m'envisage pas, moi, en tant qu'individu, de cette façon-là. Et c'est l'une des choses qui me dérangent dans tout ce discours : on ne serait défini que par les oppressions qu'on aurait subies. Bien sûr que j'ai eu affaire à ces oppressions. Mais libre à moi de ne pas être définie que par ça. De cette manière, je ne suis pas empêchée de créer le dialogue avec d'autres gens. Je ne peux pas être qu'une blessure, je ne suis pas attachée à mon trauma à ce point-là, il faut qu'elles passent à autre chose.

Comment avez-vous vécu la polémique et la récupération par l'extrême droite ?
A.J.N. :
La polémique est un reflet parfait du cul-de-sac auquel nous mènent les crispations identitaires de part et d'autre. Ce que je trouve bien, c'est que ça va nous obliger à travailler sur une approche plus inclusive du féminisme. Nous avons été de très nombreuses femmes noires, afropéennes, féministes ou pas, à faire part de notre désapprobation sur les réseaux sociaux par rapport à cette initiative. Pour la première fois, alors que d'habitude on laisse couler ce que peut faire cette frange de l'afroféminisme, ça n'est pas passé. Et je trouve ça plutôt remarquable, parce que j'espère que ça a donné l'occasion de voir que si on avait des parcours similaires, on ne se définissait pas pour autant de la même manière. Et on en revient toujours à la question de fond : qu'est-ce que l'afroféminisme ? Celui qui est véhiculé par Mwasi, plein de femmes afropéennes ne se reconnaissent pas dedans. Moi, ce qui m'intéresserait, c'est que ce mouvement-là accepte déjà d'accueillir la controverse au sein même de la communauté noire. Et pour l'instant, c'est impossible : elles restent entre elles et demeurent convaincues que ce qu'elles propagent représente une opinion majoritaire.

Que disent les femmes noires qui ne sont pas d'accord avec la démarche de Mwasi ?

A.J.N. : Ce qui est revenu le plus souvent sur mes réseaux sociaux, c'est : « On ne va pas se mettre à faire à notre tour ce qu'on a dénoncé depuis si longtemps. On ne va pas se mettre à ériger de nouvelles barrières quand il y en a déjà beaucoup trop dans le monde dans lequel on vit aujourd'hui. Cette position-là n'est pas la bonne. »

Avez-vous dialogué avec Mwasi ?
A.J.N. :
Difficilement. Les plus radicaux ont essayé de nous convaincre de la légitimité de leur radicalité. C'est impossible de discuter, car ils t'expliquent la manière dont tu es censée te définir. Ce qui m'exaspère le plus, c'est cette histoire de « communauté noire » : comme si nous étions né-e-s communauté. C'est encore une fois oublier que nos parcours et nos identités sont multiples. Surtout qu'en France nous sommes Africains ou d'origine africaine : ça n'a donc rien à voir avec l'homogénéité culturelle et des vécus des Noirs américains. Mais les afroféministes de Mwasi se calquent sur ce féminisme-là, et j'ai vu passer beaucoup de commentaires de jeunes femmes qui disaient ne pas comprendre pourquoi on importait ce féminisme américain jusqu'ici. Il va falloir qu'émergent d'autres courants féministes, qui prennent en compte la singularité des parcours de chacune, mais soient inclusifs dès le départ. On vit dans un monde où existe un repli identitaire, et il est impossible que ce genre d'initiatives restent anodines.

Publié le 30 Mai 2017
Auteur : Propos recueillis par Anna Cuxac et Isabelle Motrot | Photo : Pour Axelle Jah Njiké : © Olivier Ezratty
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