La Grande Interview Publié le 29 Mai 2017 par Propos reccueillis par Anna Cuxac et Alizée Vincent

''L’homophobie de l’État russe est aussi une manière de faire taire une expression libre et des combats d’avant-garde'' 29/05/17

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Un dialogue «exigeant et sans concession ». C’est la promesse d’Emmanuel Macron faite avant la visite de Vladimir Poutine ce lundi à Paris. Alors que le président russe doit inaugurer l’exposition sur Pierre Le Grand à Versailles, les associations des droits humains attendent que le président français mette sur le tapis la question de la répression des homosexuels en Tchétchénie. Le nouveau gouvernement français s’est engagé le 15 mai, par la voix du porte-parole du Quai d’Orsay, à examiner les demandes d’asile des homosexuels tchétchènes, tout en disant ne pas avoir reçu de demande pour l’instant. Depuis le 1er avril et les révélations du journal indépendant Novaia gazetta sur les emprisonnements et les tortures d’homosexuels par la police tchétchène, l’opinion internationale a les yeux braqués sur l’arbitraire et l’impunité du système. Les réseaux LGBT de la région exfiltrent les personnes menacées ou les rescapés de Tchétchénie, et exigent que des pays sûrs les accueillent. Nous avons choisi, pour comprendre cette homophobie d’Etat, de donner la parole à Sacha Koulaeva, spécialiste de la région auprès de la Fédération internationale des droits de l’homme (Fidh). La jeune femme mène actuellement un intense lobbying auprès de la diplomatie française pour que soient protégés les homosexuels tchétchènes.

Causette : Le président Poutine est accueilli ce lundi par le président Macron. Qu’attendez-vous de la France sur le dossier des tortures des homosexuels tchétchènes ?

Sacha Koulaeva : Pour rappel, on ne parle que d’une centaine de personnes à placer dans une quinzaine de pays volontaires. J’en appelle à une prise de position ferme de la France contre l’arbitraire de ces horreurs et leur impunité. L’Etat français ne doit en aucun cas procéder à des expulsions vers la Tchétchénie en ce moment, comme il l’a fait à la mi-avril. L’homme expulsé est désormais en prison en Tchétchénie [il serait soupçonné d’appartenir à l’Etat islamisque, ndlr]. Je ne me prononce absolument pas sur l’innocence ou la culpabilité de cet homme mais c’était à la France de le juger sur son territoire. Renvoyer un homme dans ce pays de torture est un précédent extrêmement dangereux et qui n’augure rien de bon, en plus au plein milieu d’une crise médiatique sur ce qui se passe en Tchétchénie.

C. : Avez-vous été surprise par la publication des informations de Novaia gazetta sur le système d’enlèvements, détentions, tortures et rackets des forces armées tchétchènes à l’encontre des homos du pays ?

S.K. : Surprise, ce n’est pas vraiment le mot. Depuis les années 90 que je travaille sur la Tchétchénie, les atrocités du régime me choquent encore mais ne me surprennent pas. L’utilisation de lieux de détention arbitraire et de la torture n’est absolument pas nouvelle. Dans cette crise, il n’y a que la cible – homosexuelle, cette fois – qui change. Cela n’enlève absolument rien à la souffrance des victimes. Mais j’ai lu dans beaucoup de journaux des mots tels que « camps de concentration, purge, génocide » : je pense que l’Occident manque de compréhension sur ce qu’est cette société. En Tchétchénie, les femmes sont tuées dans le cadre de crimes d’honneur et c’est une routine. Et, dans une culture faite de préjugés et d’arbitraire, les LGBT sont sur la liste des personnes rejetées, et donc encore plus vulnérable que les autres. L’impunité et arbitraire les frappent plus que n’importe qui d’autre. En plus, le sujet étant tabou, c’est un moyen d’extorsion d’argent par leur geôliers. On voit exactement le même schéma au Donbas, dans l’Est de l’Ukraine, où avec la montée de l’impunité, on a observé des rafles contre les homosexuels, des tortures, des détentions arbitraire, et du racket.

C. : Le président Ramzan Kadyrov a affirmé, suite à ces révélations, que l’homosexualité n’existe pas dans son pays. La société tchétchène a-t-elle toujours été homophobe ?

S. K. : C’est une société profondément homophobe et traditionaliste. Dans le système de torture, l’humiliation joue un rôle énorme. Et dans la société, la sexualité – même hétéro – est un tabou total. Le drame de ces personnes qui font face à une homophobie d’État est décuplé par le rejet de leur propre famille, et souvent d’eux-mêmes. Rappelons le contexte : l’islam en Tchétchénie est neuf. Il est arrivé au XIXe siècle et a remplacé des cultes païens dans de vastes territoires très peu contrôlés par l’empire russe. On dit, à juste titre, que les guerres tchétchènes durent depuis quatre cents ans : si vous lisez Tolstoï, Pouchkine…, ils ont tous fait la guerre dans le Caucase, ont tous appris à manier les armes contre les Tchétchènes. La tentative de « pacification » de l’empire russe dans le Caucase ressemble à la manière dont la Russie « pacifie » l’Ukraine ou l’Abkhazie.

En Tchétchénie, la culture musulmane s’est mélangée à celle des adats, un code de conduite inviolable régissant toutes les interactions sociales. La pudeur définie par ces règles va au-delà de la pudeur de n’importe quelle autre société traditionnelle. Quelques exemples ? Quand un homme se marie, dans certaines familles, il ne rencontre pas les parents de sa femme pendant des mois, voire des années et, dans d’autres, jamais. Parce qu’il ne pourra jamais regarder les parents de la mariée dans les yeux, sachant ce qu’il a fait à leur fille. 
De la même manière, la femme n’est pas présente à son mariage parce que tout le monde va penser à ce qui va lui arriver, et ça ne se fait pas. Un mari, même au bout de trente ans de vie commune, ne peut devant autrui appeler sa femme par son prénom sans perdre la face, parce que son rapport avec son épouse ne concerne qu’eux. Parce que c’est intime et ne doit jamais être exhibé.

La traduction de tout ce poids sociétal, c’est qu’encore dernièrement une femme a été tuée par sa famille parce qu’elle avait reçu un SMS jugé comme un affront à son honneur. Nous pourrions continuer la liste pendant longtemps, donc imaginez ce qu’il peut en être de l’homosexualité. Dans cette société de tabou, ce tabou devient mortel.

C. : Kadyrov a islamisé la Tchétchénie pour se démarquer de l’influence russe – tout en étant le pantin de Poutine. La religion musulmane sert-elle de justification à l’homophobie d’État ?

S. K. : L’islam radical pratiqué par certains renforce l’homophobie déjà présente dans les adats. Mais nous sommes, encore une fois, dans un contexte global d’immense conservatisme. Une fois que Kadyrov a eu retourné sa veste (parce qu’au départ, il a combattu contre la Russie), il s’est fait calife à la place du calife : il a autorisé la polygamie, a rappelé le rôle traditionnel des femmes dans la société, est allé jusqu’à promettre une récompense financière aux hommes qui prendraient plusieurs femmes. Pour rappel, la polygamie est interdite au sein de la fédération russe. Mais, en Tchétchénie, les lois ne s’appliquent pas de la même façon. C’est lui-même qui a organisé en 2015 le mariage pour l’un de ses proches, chef de police, avec une jeune fille mineure. La photo de cette enfant emmenée par les hommes barbus dans cette mairie m’a hantée pendant longtemps : si vous voulez voir à quoi ressemble une femme juste avant qu’on la viole, regardez cette photo.

C. : La répression qui s’abat sur les gays dans le pays ne semble concerner pour le moment que les hommes. Les lesbiennes sont-elles aussi menacées ?

S.K. : Historiquement, dans l’Union soviétique, ce sont les rapports gays qui étaient pénalisés, pas les rapports lesbiens. Les lois ne visaient que les rapports homme à homme. Cette particularité pourrait être expliquée par des psychologues… Je pense que les femmes sont tellement privées de droits en Tchétchénie que cette question ne se pose même pas. Elles sont surveillées par toute leur famille : leurs oncles, leurs pères, leurs frères. Elles font ce qu’on leur dit de faire. Qu’elles aiment un homme ou pas, elles seront mariées de force à celui que la famille choisie, et ce très très jeunes pour la plupart. Si une femme commence à sentir qu’elle est lesbienne, elle n’aura même pas le temps de se le dire qu’elle sera déjà mariée et qu’elle aura des enfants. alors que les hommes ont une possibilité très limitée, risquée et je dirais schizophrénique de vivre leur homosexualité en Tchétchénie.

C. : La grande médiatisation de cette répression homophobe peut-elle faire changer les choses ?

S. K. : Le bruit que ça a fait est, en effet, considérable. Pour la première fois depuis que je travaille sur la Tchétchénie, une enquête fédérale de grande ampleur a été ouverte. Des interrogatoires sont en train d’être menés, et il existe un certain niveau de nervosité dans les instances tchétchènes puisque, d’une manière ou d’une autre, quelqu’un va payer. En conséquence, les autorités prennent des mesures drastiques pour dissuader les familles de porter plainte. Et sans victimes, l’enquête aura du mal à avancer.

C. : On se retrouve dans une situation totalement paradoxale où la Russie – pays qui a illustré, il y a quelques années, son homophobie dans une loi « anti-propagande gay » – se retrouve à jouer le gendarme sur le sujet dans l’une de ses régions…

S. K. : Les choses ont changé après que l’homosexualité a été dépénalisée en Russie à la chute de l’empire soviétique. Les gens ont commencé à sortir de leur cachette, assumer leur identité et prendre une place dans l’espace public. Cela n’a pas fait baisser l’homophobie, mais au moins, elle n’était plus soutenue par l’État. 
Maintenant, avec la loi entrée en vigueur, l’homophobie a retrouvé une justification légale et mainstream. Cette question est instrumentalisée pour diviser et contrôler la société civile. Elle permet de faire face à une certaine forme d’avant-garde et de résistance à l’omniprésence de diktats idéologiques d’États. Car les LGBT sont présents dans plein d’autres combats. Vous pouvez voir leurs drapeaux dans les manifestations d’opposition, dans les manifestations de solidarité contre des injustices diverses et variées, dans des manifestations contre la montée de l’extrême droite et plein d’autres luttes. Étant eux-mêmes victimes de l’injustice, ils y sont sensibles et se manifestent de manière active et organisée. L’homophobie de l’État russe n’est pas que de l’homophobie, c’est aussi une manière de tuer cette expression libre et indépendante. C’est l’instrumentalisation tout à fait politique et consciente d’un sujet d’égalité, de liberté et de possibilité d’être ce que nous sommes, ce que l’on veut être. Indéniablement, au-delà de la question sexuelle, le mouvement LGBT dérange l’État russe. C’est pour ça qu’il a créé tout un arsenal pour le stopper.

C. : Dans cette perspective, l’espoir que Poutine punisse Kadyrov contre ces crimes semble très mince…

S. K. : Le Kremlin est malgré tout gêné par le scandale. La réaction de l’Occident a été beaucoup plus forte que durant d’autres crises qui ont parsemé l’Histoire de ces dernières années en Tchétchénie. Par ailleurs, en Russie aussi, les réactions ont été importantes : dans les cercles intellectuels moscovites, on s’est emparé du sujet. Le monde change et les idées moyenâgeuses ont moins de prise que ce qu’elles pouvaient avoir il y a vingt ans. Mais les intentions de Poutine restent un vaste sujet. Peut-être pourrait-on profiter de sa visite à Paris pour lui poser la question ?

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Pour aller plus loin :

#StopLGBTpersecution, la campagne de la Fidh sur les réseaux sociaux

Un rapport (en anglais) de l'Anti discrimination centre (ADC Memorial) sur les persécutions à l'encontre des LGBT dans l'est de l'Ukraine.

Publié le 29 Mai 2017
Auteur : Propos reccueillis par Anna Cuxac et Alizée Vincent
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