Politique Publié le 24 Mai 2017 par propos recueillis par Audrey Lebel

Marlène Schiappa : ''Je ne me sens pas en contradiction'' 24/05/17

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Nommée à la tête du secrétariat d’Etat à « l’égalité entre les femmes et les hommes », alors qu’Emmanuel Macron promettait de « créer un ministère plein et entier des Droits des femmes », placée sous l’autorité d’un premier ministre qui n’a soutenu ni « le mariage pour tous ni la loi » ni « l’égalité réelle », comment Marlène Schiappa va-t-elle donc bien pouvoir défendre ses idées ? Question que nous lui avons posée.

Causette : A défaut d’un ministère, vous disposez d’un secrétariat d’Etat. Première promesse non tenue ?

Marlène Schiappa : Pendant la campagne d’Emmanuel Macron, j’ai fait le tour de France des associations pour parler de son programme. Ce qui est ressorti de ces échanges est qu’un secrétariat d’Etat serait plus pertinent. Pourquoi ? Parce qu’à chaque fois, on me parlait d’un besoin de transversalité. Par exemple, s’agissant du problème de l’endométriose, les associations devaient passer par plusieurs ministères, ce qui rallongeait tous leurs délais, et ce qui finalement, était une barrière administrative. Quand on a en charge un ministère, on reste dans son domaine de compétence. Quand on est un secrétariat d’Etat rattaché à Matignon, on peut, en revanche, bénéficier du poids et de l’autorité du Premier ministre pour que chaque ministre se sente pleinement concerné par la grande cause nationale de ce quinquennat.

C. : Votre portefeuille est placé sous l’autorité du Premier ministre, Edouard Philippe. Qui n’a voté ni la loi *pour l’égalité réelle entre les femmes et les hommes ni celle pour le mariage pour tous. Une cohabitation qui va être difficile ?

M.S. : En ce qui concerne ses positions passées, je note qu’il s’est effectivement abstenu alors que la majorité de son groupe avait voté « contre ». C’était déjà une forme de positionnement politique de s’abstenir et de ne pas voter comme son groupe. C’est justement pour cette raison qu’Emmanuel Macron a tenu à faire une complète recomposition de la vie politique : c’est absurde d’être obligé de voter comme son groupe pour des questions de logique de groupe politique. Le but de la recomposition est de pouvoir avoir un gouvernement avec des gens qui, par le passé, ont eu des positions très différentes, mais qui tous décident de travailler ensemble sur une ligne commune.

C. : Pardon, mais ce n’est pas n’importe quel sujet : Edouard Philippe s’est abstenu sur le vote de la loi concernant l’égalité réelle entre les femmes et les hommes, votre sujet…

M.S. : Les échanges que nous avons eu lui et moi, avant ma nomination, les garanties sur les moyens qu’il allait mettre à ma disposition, me conviennent parfaitement. Je ne me sens pas en contradiction.

C. : Le précédent ministère des Droits des femmes bénéficiait du plus petit budget de l’Etat (0,006%). De quels moyens allez-vous disposer pour ce secrétariat d’Etat ?

M.S. : Non seulement nous avons le service et l’administration de l’ancien ministère des Droits des femmes, mais en plus, nous avons les services de Matignon. Ce qui signifie que nous avons accès aux services techniques, financiers et humains de Matignon. Cela nous permet d’avoir un pilotage politique beaucoup plus fort que s’il s’agissait d’un ministère. L’idée n’est pas d’avoir un budget pré-établi et de dire au Premier ministre ce que nous allons dépenser. Elle est de présenter au Premier ministre un budget que nous sommes en train de construire pour que nous puissions ensuite nous servir dans le budget de Matignon et dans les moyens de Matignon.

C. : Une seule femme occupe un ministère régalien, en l’occurrence Sylvie Goulard au ministère de l’Armée. Une autre promesse non tenue ?

M.S. : J’entends les critiques aussi sur ce point. Les associations féministes sont des lanceuses d’alerte, elles ont un rôle de vigie. J’ai un profond respect pour elles. Ce qui n’empêche pas que l’on puisse avoir des désaccords de fond. Néanmoins, ce gouvernement est paritaire. Il est composé de beaucoup de féministes : la ministre du Travail, la ministre des Transports, la ministre des Armée, toutes trois sont profondément engagées sur cette question. Le fait que la ministre du Travail soit une femme doit également être souligné puisque le travail sera un des thèmes principaux du quinquennat d’Emmanuel Macron : ce sont les premiers chantiers qu’il va lancer. Muriel Pénicaud sera en première ligne. Le fait d’avoir Laura Flessel au ministère des Sports alors qu’on va porter la candidature de Paris aux jeux Olympiques de 2024 est également un symbole fort pour la visibilité des championnes, des sportives.

C. : Quelles sont les principales lignes fixées pour ce quinquennat ?

M.S. : L’idée n’est pas de déclarer une politique publique et de demander aux associations de l’appliquer, mais de partir de leurs demandes et d’ajuster une politique publique en fonction d’elles. A l’heure actuelle, il s’agit de réunir l’ensemble des acteurs de la vie civile et les associations afin de se mettre d’accord sur des indicateurs pour faire un état des lieux des inégalités entre les femmes et les hommes. Je remettrai ensuite ma feuille de route au Premier ministre. Je souhaite, par exemple, qu’on réfléchisse sur les évolutions du congé maternité. La maternité marque un point de décrochage très important dans la trajectoire professionnelle des femmes. L’idée est de sécuriser cette période pour les femmes qui travaillent, et de faire en sorte qu’elles puissent toutes continuer leur activité professionnelle.

C. : En mars dernier, Emmanuel Macron déclarait dans Causette vouloir renforcer la politique de testing à l’encontre des entreprises qui ne respectent pas l’égalité salariale. Cette mesure va-t-elle être mise en place ?

M.S. : Absolument. Il est très important de pouvoir tester les entreprises dans leurs pratiques salariales. Certaines entreprises assurent avoir une grille de salaire et par conséquent, ne pas discriminer les femmes. Or, dans les faits, quand on regarde longuement ces grilles, on s’aperçoit que les hommes évoluent plus vite que les femmes. On va donc lancer une opération de testing, un baromètre.

C. : Comment comptez-vous concrètement tester ces entreprises ?

M.S. : On va se baser sur le défenseur des droits*** qui sera missionné pour mener un certain nombre d’opérations, comme il peut le faire pour les discriminations à caractère raciales. Deux actions seront ensuite mises en place : utiliser le « Name and shame », c’est-à-dire dénoncer les entreprises qui ne respectent pas l’égalité, et proposer des mesures à ces entreprises pour mettre fin à ces inégalités par le biais d’un programme de bonnes pratiques.

C. : L’un des problèmes auxquels les mères sont confrontées est le manque de place en crèches. Que comptez-vous faire ?

M.S. : Il manque entre 350 000 et 500 000 places en crèche, actuellement. Cette politique doit être partagée car cela dépend des collectivités locales. Je pense qu’il faut d’abord agir sur la transparence dans l’attribution de ces places en crèche. Actuellement, les critères d’attribution de places sont flous, variables d’une ville à l’autre. Très souvent, les jeunes parents ne les connaissent pas. Et nous aurons des discussions avec la branche famille, d’ici la fin de l’année, sur les objectifs pluriannuels de créations de places en crèches.

C. : Que répondez-vous aux critiques adressées à votre livre Osez l’amour des rondes, publié en 2010 ?

M.S. : Sur le fond, je déplore qu’un petit fascicule de quarante-cinq pages que j’ai écrit il y a dix ans soit la chose la plus commentée, alors que j’ai écrit une quinzaine de livres depuis. Parmi eux, un concerne la culture du viol, Où sont les violeurs – salué par toutes les féministes à sa sortie –, et un autre sur le plafond de verre, Le Plafond de mère, le premier livre en France qui traitait des freins à la carrière professionnelle des femmes autour de la maternité. Je suis également présidente d’un réseau, Maman travaille, depuis dix ans. Il a défriché énormément de choses : il a créé le pacte Transparence crèche, il a été auditionné pour la loi Najat Vallaud-Belkacem du 4 août 2014. Je suis maire adjointe du Mans depuis quatre ans, j’ai mis en place des politiques publiques d’égalité femmes-hommes. Je trouve qu’il y a une part de mauvaise foi et une volonté de me décrédibiliser en ne retenant que ce livre de mon parcours. Si l’on souhaite critiquer mes livres, allons-y ! Parlons d’Où sont les violeurs, parlons du Plafond de mère. Il y a des maladresses dans Osez l’amour des rondes. Les féministes ont raison de les relever. Il y a un certain nombre d’expressions que j’ai utilisées dans ce livre que je n’utiliserais plus aujourd’hui et contre lesquelles je lutte désormais, mais je tiens à souligner que beaucoup de soi-disant extraits qui circulent sur le net sont de grossiers montages totalement fabriqués. J’avais 23 ans à la rédaction de ce livre, j’ai évolué depuis. En revanche, que la fachosphère s’offusque qu’une femme, mère de famille, écrive des choses sur le sexe me choque profondément. Il y a du sexisme dans ces attaques. Dès qu’une femme se met à parler de sexualité, de surcroît quand elle est présidente d’un réseau de mères, elle est décriée. C’est déplorable.

* Loi du 4 août 2014
** Procréation médicalement assistée.
*** Le défenseur des droits mène des actions pour permettre l'égalité dans l’accès aux droits.

Publié le 24 Mai 2017
Auteur : propos recueillis par Audrey Lebel | Photo : ©W.Torma - Wikipedia Commons
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