cinema Publié le 22 Mai 2017 par Ariane Allard

“Le Redoutable” : Godard, entre pastiche et passion(s) 22/05/17

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S'il est un film qui a divisé la Croisette, en ce premier week-end du Festival de Cannes, c'est bien “Le Redoutable”, de Michel Hazanavicius. En compétition pour la Palme d'or, cette évocation irrévérencieuse du maestro Jean-Luc Godard ne pouvait que chahuter la planète cinéphile ! Bien joué, à tout point de vue...

On pourrait démarrer sur l'alerte à la bombe qui, samedi soir à Cannes, décala la projection du Redoutable de trois bons quarts d'heure ; mettant à rude épreuve les nerfs des agents de sécurité (une armada) et des journalistes (4 à 5 000). Tous bloqués, avec plus ou moins de sang-froid, aux marches d'un palais évacué donc en surchauffe. Attente interminable. On pourrait évoquer, aussi, les petites piques entre Michel Hazanavicius (le réalisateur) et Louis Garrel (l'interprète principal) qui émaillèrent la conférence de presse du lendemain, dimanche midi. Quasi un combat de coqs, quoique sur un mode taquin : « On vient de deux familles de cinéma différentes. Pendant le tournage, entre nous, c'était un peu les Montaigu et les Capulet ! » a reconnu, tout sourire, l'acteur charmeur, tandis qu'à ses côtés le cinéaste, plus ombrageux, peinait à dissimuler son agacement. On pourrait souligner, en somme, la juste résonance entre le nom guerrier du « Redoutable », emprunté au premier sous-marin nucléaire français lancé en 1967, et ces tensions externes et internes !


Très pape
Sauf que non. On s'en tiendra au film, et uniquement à lui. C'est déjà bien suffisant. S'inspirant d'Un an après, l'autofiction d'Anne Wiazemsky publiée chez Gallimard, il permet en effet à Michel Hazanavicius de dresser le portrait inattendu... du réalisateur Jean-Luc Godard, cela à une époque charnière de sa vie et de sa carrière : Mai 68. Le roi du pastiche grand public (OSS 117, The Artist) qui se confronte au gourou de la cinéphilie mondiale : pour sûr, ça n'est pas rien ! Surtout à Cannes, festival du film d'auteur par excellence, où Godard s'est maintes fois illustré. Notamment par son absence, ces dernières années...
En clair, la projection du Redoutable était passablement redoutée sur la Croisette ce week-end. Sa sélection en compétition ayant logiquement hérissé les gardiens du temple et fait sourire les hérétiques (en gros, tous ceux qui pensent que le génie de Godard est une affaire classée depuis longtemps).
De fait, Le Redoutable est un film plaisant : un peu vain, mais vif, coloré et malin. Assez cruel aussi, mais juste et piquant. Meilleur qu'un simple pastiche, moins profond qu'une satire. Joueur, décidément. On reconnaît bien là la « patte Hazanavicius ». Précisément, il démarre en 1967, au moment de la sortie de La Chinoise, le long-métrage qui noua la rencontre amoureuse entre Anne Wiazemsky, petite-fille de François Mauriac, et Jean-Luc Godard, jeune pape de la Nouvelle Vague, aussi célèbre à l'époque que les Rolling Stones et Jean-Paul Sartre. Or, ce film fut un échec. Et entraîna chez l'iconique Godard une violente remise en question, qui s'intensifia d'autant plus avec la déferlante de Mai 1968, un an après. Une double révolution en somme : personnelle et sociétale.


Très pop
Découpé en dix chapitres aux titres clins d'œil et accrocheurs, le récit très pop de Michel Hazanavicius raconte donc, mine de rien, un double parcours en forme de rupture. D'une part, la fin d'une histoire d'amour entre une très jeune femme (de 19 ans) et un déjà grand homme (de 37 ans). Et d'autre part, une bascule rare, essentielle : « Comment Jean-Luc Godard a tué Godard avant de tuer Jean-Luc et se trouver soi-même. » De fait, « The Artist » renia alors ses premiers films (À bout de souffle, Le Mépris, Pierrot le fou, ses trois chefs-d'œuvre), milita du côté de la gauche extrême, rompit avec nombre de ses amis, et, finalement, s'aveugla. Ce qui n'est pas rien pour un homme d'images !
Cela aurait pu donner lieu à une fable triste, voire tragique. Ou même à une réflexion radoteuse sur les errances d'un grand artiste. Or rien de tel ! Parce que Michel Hazanavicius mise malgré tout sur l'humour et sur le cinéma, certaines de ses séquences, très graphiques, rendant un hommage astucieux à l'inventeur de formes que fut Jean-Luc Godard. Bien vu. Et parce que Louis Garrel, dans le rôle de ce Jean-Luc Godard mutant (assez mufle, il faut bien le dire), est irrésistible de drôlerie, de distance et d'intelligence. On n'en attendait pas moins du fils du cinéaste Philippe Garrel – l'un des rares « disciples » que Godard, himself, ait adoubé –, et filleul de Jean-Pierre Léaud. Quoi qu'il en soit, sa présence, son charme et son esprit empêchent toute dérive inappropriée et légitiment l'exercice.

Le Redoutable, de Michel Hazanavicius. Sortie le 13 septembre.

Publié le 22 Mai 2017
Auteur : Ariane Allard
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