RÉFUGIÉS Publié le 11 Avril 2017 par Anna Cuxac

Aux anonymes qui ont œuvré à la Linière 11/04/17

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Alors voilà, « tout a brûlé » au camp de réfugiés de la Linière, annonçait Olivier Caremelle, directeur de cabinet du maire de Grande-Synthe, à l’AFP, mardi 11 avril. De ces quelque trois cents cabanons rudimentaires en bois et des « infrastructures » en tôle destinées à la cantine ou à l'infirmerie, il ne reste plus rien, d’après les premières constatations sur place. Selon les autorités, l’incendie, qui a ravagé lundi 10 le camp humanitaire où vivaient 1 500 personnes et fait dix blessés, serait d’origine criminelle, liée à une rixe entre habitants. Le préfet du Nord, Michel Lalande, a annoncé avoir fait évacuer les réfugiés dans des centres d’hébergement d’urgence, en même temps que sa volonté de fermer le camp : « Il sera impossible de remettre des cabanons à la place de ceux qui existaient auparavant. »

Voici donc annoncée la fin d’une expérience, certes lancée un peu hors cadre par le maire Damien Carême, mais qui avait le mérite d’exister. Sans doute la Linière était dépassé par le nombre de personnes venues y échouer : la capacité d’accueil, fixée à 800 personnes en décembre, a été pulvérisée et les nouveaux arrivants squattaient depuis quelques mois les sols de la cuisine commune. La Linière était aussi un lieu particulièrement dangereux pour les femmes réfugiées – certaines n’osaient plus se rendre aux sanitaires sans être accompagnées – et c’était boueux et froid en hiver. En décembre dernier, des échauffourées avaient déjà opposé des réfugiés entre eux, puis avec les forces de l’ordre.

Mais l’incendie de lundi ne doit pas faire oublier l’énergie déployée : ici, on a ri, construit, épaulé, étudié, compati, soigné, pansé, repris son souffle, et aimé. C'est ce que Causette a pu observer, en marge des difficultés quotidiennes des réfugiés comme du personnel, salarié ou bénévole, des associations et de la mairie. Nous avons voulu, alors que la fermeture de la Linière semble être actée, rendre hommage à ces petites mains du camp, rencontrées en février dernier lors de notre reportage à Grande-Synthe (Causette #76), en vous présentant trois d’entre elles. Elles ne disaient pas qu’ici, c’était la panacée, mais elles se sentaient utiles. Et elles l’étaient.


Evie – Une amitié improbable

Dans le hangar sombre où s'entassent des montagnes de vêtements, collectés par l'association Salam pour les réfugiés du camp de la Linière, Evie, embauchée en service civique, prépare du café instantané. L'étudiante en droit de 22 ans est aussi bénévole sur le camp auprès de la municipalité. Chez Salam, avec les autres, elle coordonne l'arrivée des dons, trie et redistribue. Un panneau à l'entrée indique que l'association n'a plus besoin de vêtements pour femmes, arrivés en masse. À l'inverse, Salam fait face à une forte demande de chaussures pour hommes qu'elle ne peut pour l'heure honorer, et ça tracasse Evie.

Elle le sait, elle est du genre à « avoir des difficultés à garder un recul professionnel quand les liens se créent ». Être tiraillée entre ses certitudes de juriste et son empathie, elle connaît. « J'ai un ami passeur, lâche-t-elle en souriant. C'est un jeune homme qui vivait dans le camp, nous nous sommes liés d'amitié. Un jour, il m'a confié qu'il faisait passer des gens en Angleterre. Ma première réaction, ça a été de l'engueuler : "Tu te rends compte que tu te fais de l'argent sur le dos de gens en détresse ?" Mais pour lui, les risques qu'il encourait valaient le prix qu'il leur demandait. Trois semaines après, il a été arrêté. J'ai assisté à son procès, avec la peur qu'il croie que c'était moi qui l'avais dénoncé. » Dans le box, l'ami fera un signe de la main à Evie, comme pour lui dire qu'il savait que ce n'était pas elle. Il a pris cinq ans.


Caroline – Un refuge où pleurer

Ce samedi 4 février est un grand jour pour le camp de la Linière : le Women Center, qui avait brûlé au début du mois de janvier, va rouvrir ses portes. De cet incendie, il se dit à demi-mot dans le camp qu'il pourrait avoir été commis parce que l'espace, dédié intégralement aux femmes et à leurs enfants, a pu susciter l'incompréhension et la convoitise. Peu importe, Caroline, en service civique et venue des Yvelines, a aidé à la remise sur pied du Women Center : l'essentiel est qu'il ait été reconstruit en mieux.

Son attachement au lieu saute aux yeux, à l'écouter décrire dans les moindres détails les arrangements nouveaux. Ici, les banquettes en contreplaqué qui vont accueillir des coussins ont été pensées « en forme de L autour du poêle pour plus de convivialité ». Là, dans l'espace où sont stockés et distribués les produits d'hygiène pour femmes et enfants, « une fenêtre a été ouverte sur l'extérieur, afin que les hommes puissent eux aussi mettre la main à la patte » et aller se fournir auprès du Women Center pour leur famille. Il y a aussi un espace où se tiendront des ateliers « réservés aux femmes et rien qu'à elles, de façon à ce que celles sans enfants puissent souffler des enfants des autres », et surtout, un endroit, un petit réduit de rien du tout, mais si important : « Un endroit où seulement une femme, ou deux, peuvent se rendre à la fois ». Un endroit pour s'isoler, déposer son fardeau, et « pleurer », anticipe Caroline. Un endroit précieux.


Chloé – L'Internationale des enfants a son hymne

Son enthousiasme débordant et sa joie survoltée s'infiltrent par les pores de qui l'écoute. Chloé, en service civique pour la Croix-Rouge, raconte son travail en dégainant son portable, où se trouvent photos et vidéos des enfants du camp qu'elle accompagne. Voici « miss Julie », celle dont les garçons sont tous amoureux, qui passe son temps à défiler sur un podium imaginaire, une main à la taille, l'autre qui balance indolente. Sur la photo suivante, c'est « bébé Sam », qui est rentré de l'hôpital en forme, il y a quelques jours et « ne jure que par les habits roses ». Accompagnée d'un interprète polyglotte, Chloé gère entre le vendredi après-midi et le dimanche soir une sorte de centre aéré tapageur où on alterne les activités et les sorties « au cinéma, au Nausicaa [l'aquarium de Boulogne-sur-Mer, ndlr], ou encore à la fête des couleurs de Grande-Synthe ». Comme pour tant d'autres monos de colos en France, il y a une ritournelle qui ne quitte plus les oreilles de Chloé : le fameux « Libéréééeee, délivrééééeee » de La Reine des neiges, que les enfants ont appris avec une facilité déconcertante – merci Disney. Sur un mur de la guérite que se partagent sur la semaine trois associations (La Croix-Rouge, Médecins sans frontières et Bibliothèques sans frontières), les tailles des marmots ont été marquées avec leurs prénoms. Une trace de leur passage dans le camp. « Lui, elle, elle... sont partis, lui aussi... », égrène Chloé. Ils ont rejoint avec leur famille l'Angleterre avec succès.

 

Publié le 11 Avril 2017
Auteur : Anna Cuxac | Photo : Capture d’écran youtube/Wils TV
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