Enquete Publié le 24 Février 2017 par Aurélia Blanc & Anna Cuxac

Les ''baupinades'', ça continue ! Sexisme en politique

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Comme chaque 8 mars, les bonnes intentions des politiques sont de sortie. Après la déflagration Baupin en mai dernier, tous l’ont d’ailleurs crié sur les toits : « Sexisme, pas mon genre. » Vraiment ? Dans les couloirs feutrés du Parlement, les femmes dénoncent pourtant un immobilisme tenace. Et un terrain toujours propice au harcèlement.

C’était il y a un an : une brochette de huit députés pose gravement avec du rouge à lèvres pour dénoncer les violences faites aux femmes, à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, le 8 mars. Parmi eux, Denis Baupin. « Je n’étais même pas allée voir la photo, tellement ce que j’en entendais m’écoeurait, se souvient Elen Debost, conseillère départementale d’Europe Écologie-Les Verts (EELV) du Mans, qui a, depuis, porté plainte contre lui pour des faits de harcèlement sexuel. Mais le 11 mars, la photo surgit sur mon fil d’actualité Facebook, donc je ne peux plus l’ignorer. J’ai vomi. Tout simplement. Le choc passé, j’ai fait un post pour dire qu’il n’y avait pas de limite à l’indécence. » Pour elle, « l’affaire Baupin » commence ainsi.

Deux mois plus tard, le scandale éclate au grand jour : Elen Debost et trois autres femmes dénoncent sur France Inter et Mediapart le harcèlement, voire les agressions sexuelles, de la part du ponte d’EELV. Au total, elles seront quatorze à raconter les mêmes SMS graveleux ou gestes déplacés. Un séisme médiatique qui pousse la justice à ouvrir une enquête et conduit immédiatement Denis Baupin à démissionner de la vice-présidence de l’Assemblée nationale. Au sein de la noble institution, les députés affichent publiquement leur indignation. Mais hors micro, les propos ne sont pas toujours amènes… envers celles qui ont eu le courage de parler. « Certains collègues passaient à côté de moi et me disaient en se marrant : “J’espère que t’as effacé les SMS que je t’ai envoyés”, ou faisaient des petites blagues du style : “Je vais hésiter à te faire des compliments” », raconte, atterrée, la députée Isabelle Attard (ex-EELV et ex-Nouvelle Donne), qui fait partie des quatre femmes à avoir témoigné en leur nom.

“ Tu as pris des seins ”

Dans les semaines qui ont suivi, « une parole sexiste s’est exacerbée, notamment de la part de nos collègues masculins », observe Charlotte Soulary, collaboratrice d’un député. « Il y avait cette blague en vogue : “Je vais te faire une baupinade.” On ne les arrêtait plus, ils étaient persuadés d’avoir trouvé le bon mot. » Les assistantes de l’Assemblée en ont ras le bol. L’affaire Baupin est un « déclencheur » : en octobre dernier, Charlotte Soulary et une dizaine de consoeurs lancent le blog Chair collaboratrice. À l’écran défilent des dizaines de témoignages anonymes sur le sexisme – plus ou moins ordinaire – que vivent celles qui travaillent dans le monde politique français. Comme cette attachée parlementaire qu’un député déshabille du regard et qui lui glisse : « C’est dangereux d’être seul avec vous dans cet ascenseur. » Celle à qui son élu fait remarquer qu’elle a « pris des seins », l’informe qu’il va « avoir besoin qu’[elle l’aide] à se détendre… » Ou cette autre qu’un collègue attire de force à lui pour lui « faire un câlin »… C’est bien simple : « Aujourd’hui, je ne peux pas mettre un pied à l’Assemblée ou au Sénat sans qu’elles me parlent du sexisme qu’elles vivent », constate Marilyn Baldeck, déléguée générale de l’Association européenne contre les violences faites aux femmes au travail (AVFT), qui est régulièrement sollicitée dans le cadre de travaux parlementaires. Depuis l’affaire Baupin, l’association est submergée par les appels : « Le nombre de saisines pour harcèlement sexuel a triplé entre mai et décembre. »

Si les entreprises sont de plus en plus demandeuses de formation sur le harcèlement, ce n’est pas le cas du monde politique. « Ce n’est pourtant pas faute de le proposer. Et encore, on parle simplement d’organiser une journée d’information, la projection d’un film ou une soirée-débat, mais on n’y est encore jamais arrivé. » Résultat : sous les dorures du Parlement, aucune formation contre le harcèlement sexuel n’a pu être mise en place.

La loi sur le harcèlement au travail n’est toujours pas affichée

« Quand on fait le bilan de l’année écoulée, il ne s’est rien passé », se désole la députée communiste Marie-George Buffet. Pis, l’institution semble être figée dans ses mauvaises habitudes. Il n’y a qu’à voir ce haut fonctionnaire qui, en octobre, se réjouissait d’aller à l’inauguration de la statue d’Olympe de Gouges à l’Assemblée, car il y allait « avoir du sein nu ». Ou cette agente administrative qui, en juin, a été contrainte de retirer de la boîte aux lettres des députés les tracts « Stop harcèlement » (mentionnant des numéros verts), pour ne « pas déranger » les élus. En dépit de la loi, la réglementation relative au harcèlement au travail n’est toujours pas affichée dans les couloirs du Parlement ni dans les bureaux des élus – employeurs directs des quelque 3 500 collaborateurs. « Ce qui m’a un peu amusée, raconte Catherine Coutelle, députée socialiste et présidente de la Délégation aux droits des femmes à l’Assemblée, c’est qu’on m’a signifié que, comme beaucoup de gens se promènent dans l’Assemblée, notamment des journalistes, ils penseraient qu’il y a davantage de harcèlement ici qu’ailleurs si on affiche ces textes. » Et tant pis pour les fonctionnaires et les collaborateurs si le législateur n’applique pas la loi qu’il a lui-même votée !

Mais, promet-on à l’Assemblée, les choses sont en train de changer. Un nouveau référent spécifiquement dédié au harcèlement sexuel est en place depuis la fin de l’année « et va commencer à travailler assez vite », assure Catherine Coutelle. Petite révolution : dès la rentrée 2017, la loi sera, quant à elle, (enfin !) affichée dans tous les bureaux de l’Assemblée – du moins à Paris –, et la question du harcèlement sexuel sera mentionnée dans les nouveaux livrets d’accueil des députés et des collaborateurs. Ces derniers pourront également bénéficier d’une formation. Grand prince, l’Assemblée envisage même de prendre en charge « un trajet par an » pour que les collaborateurs en régions puissent y assister.

Les élus-employeurs ? Eux aussi pourront être sensibilisés… mais rien d’obligatoire, n’abusons pas ! « Par définition, c’est difficile d’imposer quelque chose à un élu, mais on peut proposer », concède Ferdinand Mélin-Soucramanien, le déontologue de l’Assemblée. Alors une mise à pied des agresseurs, n’y pensez même pas : dans son dernier rapport, le déontologue écrit noir sur blanc qu’une sanction « spécifique » au harcèlement sexuel « stigmatiserait inutilement la classe politique ».

Le Sénat, lui, part d’encore plus loin – aucun référent n’y a jamais été nommé, par exemple. À la suite de l’affaire Baupin, il a mis en place un groupe de travail sur le harcèlement. Sa première session s’est tenue le 8 février dernier. L’idée ? « Mettre en place des mesures de prévention et d’information », détaille Florence Faye, secrétaire générale de l’Union syndicale des collaborateurs parlementaires. Dans l’idéal, Florence Faye souhaiterait que l’AVFT puisse former quelqu’un au Sénat pour recueillir la parole des victimes et les accompagner juridiquement. Tant qu’à faire, lors de cette réunion, la syndicaliste en a aussi profité pour plaider la création d’un comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT), obligatoire dans les entreprises de plus de cinquante salariés – et bien utile pour faire face aux cas de harcèlement. En fait, « ça fait quinze ans qu’on demande une convention collective ! alerte-t-elle. Quand la profession a été créée, il y a quarante ans, les gardiens du Temple ne nous ont pas considérés comme des ressources humaines, mais comme des frais de fonctionnement ».

Faire taire la parole politique des femmes

De fait, la précarité des collaborateurs persiste – tous ne sont pas Pénélope Fillon. Ils travaillent en huis clos avec leur employeur direct, l’élu, et plus de la moitié d’entre eux sont en province, donc isolés de leurs collègues. Un contexte propice aux rapports de domination, presque toujours à l’abri des regards. « Récemment [après l’affaire Baupin, ndlr], au cours d’un déplacement de quelques jours, un malaise s’était installé parce qu’un député importunait les collaboratrices présentes avec des blagues salaces, raconte Catherine Coutelle. Je lui en ai parlé. Il m’a remerciée en me disant qu’il ne se rendait pas compte du problème. Mais à partir du moment où ces femmes avaient mis en place un processus d’évitement, il ne pouvait pas ne pas savoir. »

Petites phrases, regards déshabilleurs, condescendance… cette accumulation de microagressions parvient à miner ambition et estime de soi – c’est peut-être aussi leur but. « On finit nous-mêmes par intérioriser l’idée qu’on doit faire nos preuves en permanence. Et ça, c’est terrible », confie Marie- George Buffet, pourtant pas perdreau de l’année en politique. Toutes celles que nous avons interrogées le pensent : « Il y a une entente tacite entre hommes pour garder le pouvoir », résume Isabelle Attard, qui a dû délaisser son combat de prédilection (la lutte contre le nucléaire) pour ne plus avoir à croiser Denis Baupin, spécialiste du sujet. Consciemment ou pas, le sexisme permet à certains de préserver leur pré carré et, ainsi, de faire taire la parole politique des femmes.

Ce sexisme ambiant peut-il être un frein au vote de certaines lois ? « Oui, à 100 %. On le voit sur la question des violences sexuelles, tonne Chantal Jouanno, sénatrice UDI et présidente de la Délégation aux droits des femmes du Sénat. Début février, on a eu un débat sur ces violences : il n’y avait que des oratrices ! On n’était que vingt-six dans l’hémicycle, dont seulement huit hommes, alors que le phénomène concerne tout un chacun. Mais les violences sexuelles sont considérées comme des questions de bonnes femmes. » Alors, à quand des actions concrètes, plutôt que du rouge à lèvres ?


Denis Baupin, toujours député

« Je me souviens de son langage corporel. Cette façon de prendre de la place, d’étendre les bras, pour montrer qu’il était détendu. Quant à ses paroles, j’ai eu la sensation qu’il essayait de me faire passer pour une dévergondée, une femme libre et forte politiquement, ne pouvant donc pas être harcelée… Ça n’a pas été un moment facile, parce que ça a quand même duré cinq heures. Et cinq heures dans une petite pièce… C’est long. » C’est ainsi qu’Isabelle Attard, députée ex-Europe écologie-Les Verts (EELV) de Normandie, raconte à Causette sa confrontation avec Denis Baupin, le 19 décembre dernier, dans les locaux de la Brigade de répression de la délinquance contre la personne (BRDP) de Paris. Dernier acte d’une enquête ouverte au lendemain de la révélation, par France Inter et Mediapart, de « l’affaire Baupin », et qui s’est achevée le 21 décembre – sans que nous n’ayons pu, depuis, nous entretenir avec l’avocat de Denis Baupin, maître Emmanuel Pierrat.

À l’heure où nous écrivons ces lignes, les quatre femmes qui ont porté plainte contre Denis Baupin pour harcèlement et/ou agression sexuels sont en attente d’une décision de justice. La plupart des faits étant prescrits, il y a des chances pour que l’affaire soit classée sans suite. Mais le parquet peut toutefois, comme il l’a fait dans l’affaire Tristane Banon contre DSK, reconnaître noir sur blanc que les faits sont avérés. Un signal qui pousserait peut-être Denis Baupin à lâcher son fauteuil de député. Retiré du groupe parlementaire EELV, il est aux abonnés absents dans l’hémicycle depuis le 9 mai. Mais continue de percevoir une indemnité parlementaire. 


L’Île-de-France et Paris tendent l’oreille

Et chez nous, y a-t-il des loups ? Le 19 mai 2016, dix jours après la révélation de l’affaire Baupin, Valérie Pécresse, présidente de la Région Île-de-France, annonce souhaiter que sa collectivité soit « la première à créer une cellule d’écoute et de prévention du harcèlement ». Objectif, que « le personnel, les agents, les élus et les collaborateurs des groupes politiques [puissent] se confier sur les comportements inacceptables dont ils feraient l’objet » et, éventuellement, être guidés pour déposer plainte. Le 13 juin, la Mairie de Paris – où une employée a récemment porté plainte contre Denis Baupin, adjoint au maire de 2001 à 2012 – dit vouloir créer une cellule similaire. Et de fait, une ligne d’écoute est en place depuis le 2 janvier. Cinq personnes formées ont déjà recueilli une quarantaine d’appels, dont « trois pour des cas avérés de harcèlement sexuel ». Des affaires qui, une fois signalées, sont prises en charge dans les soixante-douze heures par un comité censé protéger la victime, ouvrir une enquête interne et, si nécessaire, saisir le procureur. Quant à la cellule de la Région, active « depuis l’automne », elle est composée de deux femmes, l’une chargée du bienêtre au travail, l’autre des affaires juridiques. Impossible de savoir combien de personnes les ont sollicitées à ce jour. Mais le service communication nous précise des détails étonnants sur cette cellule, qui n’accorde un rendez-vous que « si la demande est jugée recevable »… Et « fait un rappel du droit quant aux dénonciations calomnieuses ». Sympa, l’accueil aux victimes.


Affaire Baylet : l’épine dans le pied de Rossignol

C’est ce qu’on appelle un pavé dans la marre. Le 11 octobre dernier, la députée Isabelle Attard (aujourd’hui sans étiquette) a profité d’une séance à l’Assemblée nationale pour apostropher le ministre de l’Aménagement du territoire, Jean-Michel Baylet, sur une affaire que ce dernier aurait sans doute préféré voir oubliée. « Monsieur le ministre, vous étiez encore sénateur du Tarn-et-Garonne quand votre collaboratrice parlementaire a porté plainte contre vous à la gendarmerie de Toulouse », l’a-t-elle interpellé. En ligne de mire, des faits qui remonteraient à février 2002. « Voici ce [que votre collaboratrice] a déclaré : elle était à votre domicile lorsque vous l’avez frappée au visage à plusieurs reprises ; vous l’avez enfermée chez vous et l’avez contrainte, sous la menace de nouveaux coups, à rédiger une lettre de démission, après quoi vous l’avez chassée de chez vous, en pleine nuit, entièrement dévêtue et pieds nus », l’a invectivé Isabelle Attard, avant que la présidente de séance ne lui coupe le micro. Depuis, la plainte a été classée sans suite. Et pour cause : selon le site Buzzfeed, qui a déterré cette affaire en mars 2016, le sénateur aurait passé une transaction secrète avec son ex-collaboratrice. Fin de l’histoire… ou presque. Car il y a un an, Jean-Michel Baylet a fait son entrée au gouvernement, où il a été reconduit en décembre dernier. Voilà qui fait tache dans la « République exemplaire ». « François Hollande ne peut pas à la fois dire : “Je veux un gouvernement exemplaire”, “la lutte contre les violences faites aux femmes est une priorité”, et maintenir Jean-Michel Baylet comme ministre ! » dénonce Isabelle Attard, aujourd’hui attaquée en diffamation par le ministre. Une façon pour ce dernier de jouer la montre pour sauver son siège ? Étonnamment, il n’a pas souhaité nous répondre. Nous avons alors demandé à sa collègue Laurence Rossignol, ministre des Familles, de l’Enfance et des Droits des femmes, ce qu’elle pensait d’une telle présence au sein du gouvernement. Question gênante, visiblement. Après avoir nié l’existence de la moindre « affaire », elle est entrée dans une colère noire : « Vous voulez que je démissionne, c’est ça que vous voulez ? » nous a-t-elle accusées, furax. Avant de revenir à la charge un peu plus tard, pour finalement concéder que cette histoire était « un caillou dans [sa] chaussure. Vous pouvez l’écrire ». Un gros gros caillou, en effet.

Publié le 24 Février 2017
Auteur : Aurélia Blanc & Anna Cuxac | Photo : © Julien Mignot pour Causette
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