Tribune Publié le 25 Novembre 2016 par Édité par Anna Cuxac

RDC : “La destruction programmée et systématique des femmes” 25/11/16

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Que sait-on des conflits armés qui perdurent en République démocratique du Congo (RDC) ? Que leurs origines sont complexes et multiples, au moins autant qu’il y a de factions pour les mener. Entre les conflits ethniques, les guerres économiques et la lutte de l’État pour se maintenir son pouvoir, la partie orientale de la RDC convulse sous le regard impuissant de la communauté internationale. On s’y bat entre Hutus et Tutsis, entre armée légitime et rebelles. Mais surtout, dans un territoire si riche en matières premières, on combat pour mettre la main sur des minerais vendus entre autres à des détaillants chinois, transportés par des entreprises françaises, et qui se retrouvent dans nos smartphones.

Or, dans ces conflits, le viol est une arme de guerre très efficace. « Avant 1995 [et l’arrivée des réfugiés du Rwanda, ndlr], le viol était pourtant assez peu toléré et condamné par la justice tribale », précise Philippe Hensmans, directeur de la section belge d’Amnesty International et spécialiste de la région. Il ajoute qu’il y a toutefois des raisons d’espérer. D’une part, des mouvements de jeunes, totalement indépendants d’un pouvoir politique corrompu et impotent, se lèvent. D’autre part, « ce sont les femmes qui bossent, et elles sont extraordinaires. Ce sont elles qui, malgré tout ce qu’elles subissent, portent à bout de bras le pays ».

À l’occasion de la Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes, Causette publie une tribune pour que le sort de ces femmes ne soit pas oublié, signée par Hervé Kiteba Simo (UDI) pour le Comité de soutien au docteur Denis Mukwege, Ann-Katrin Jégo (UDI) pour l’association féministe le Club des 52%, docteur Odile Buisson pour le Syndicat national des gynécologues et obstétriciens de France et Maître My-Kim Yang-Paya, pour l’association Avocats, femmes et violences. Cette tribune appelle la communauté internationale à faire pression sur les autorités congolaises pour qu’elles agissent pour toutes les femmes victimes de ces atrocités. Partagez-la, et répandez le combat.

Anna Cuxac

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Tribune

République démocratique du Congo : La destrcution programmée et systématique des femmes

À l’est du Congo, à la frontière du Rwanda, chaque jour les paysannes des villages isolés risquent leur vie. Malheur à celles qui croisent la route des hordes de guerriers en treillis vert avides de richesses, de sang et de sexe. Des brutes, au cerveau lavé par une rhétorique tribale alimentant la haine de l’autre, des enfants-soldats, enlevés à leur mère et formatés aux réflexes d’une violence pavlovienne, des bandes armées sans solde, livrées à elles-mêmes. C’est cette lie de l’humanité qui, depuis plus de vingt ans, s’abat par vagues successives sur les femmes du Kivu. Des milliers de filles et de femmes congolaises endurent jusqu’à en mourir, les atrocités exercées par ces cohortes de zombies que l’indifférence gouvernementale, jointe à une totale impunité, incitent à se multiplier.

La destruction des femmes

Ces hommes pratiquent une guerre d’un genre nouveau, une guerre dont l’objectif est de détruire la génération future en organisant la mutilation du corps des femmes. L’anéantissement de l’ennemi passe par la destruction systématique des organes génitaux des mères, épouses et filles. Cela fait partie de l’arsenal de guerre, de la conquête du territoire. Il s’agit de détruire la représentation de ces femmes dans la structure familiale, mais aussi leurs fonctions sexuelle et procréative. Il n’est point besoin d’artillerie lourde pour saccager le féminin : un pénis en érection, un couteau, une kalachnikov y suffisent. Ce matériel de guerre d’une efficacité redoutable n’est pas d’un genre coûteux, il est accessible à tous.

Lassés de tremper dans le sperme de l’autre, les violeurs sont également des tortionnaires débordant d’imagination qui usent sans limite du corps des femmes quand ils ont fini de les violer. Ils arrachent au couteau les lèvres vulvaires, scarifient ou brulent le vagin. Certains empalent le périnée blessant au passage les organes voisins (col utérin, vessie, urètre, intestins). Ils continuent de s’acharner sur celle qui n’est alors plus qu’une loque humaine, convulsant dans un bain de sang. Frustrés qu’elle n’ait même plus la force de hurler, certains soldats pas suffisamment satisfaits par cette mauvaise femme qui ne leur apporte pas assez de jouissance débordent d’imagination pour faire durer ce jeu de massacre. Ils voudraient bien que nue comme un vers, elle se torde encore un peu sous la poigne des autres gaillards soudain galvanisés par tant de puissance, trop heureux d’être encore en mesure de la maintenir fermement. Ils voudraient voir dans ses yeux choqués et ahuris tout le pouvoir de la douleur qu’ils exercent sur elle, mais elle n’est plus qu’un pauvre corps gisant dans le sang et la poussière, grise, agonisante, le périnée ouvert. L’office de destruction s’est trop vite terminé alors une de ces brutes ose s’approcher et hilare, fourre sa Kalachnikov dans le vagin sanglant, fait quelques va-et-vient puis rapidement lassée par ce nouveau jeu, tire une balle. Le corps martyrisé sursaute, l’entrejambe n’est plus qu’une bouillie informe de chair sanglante, de glaire liquide et d’amas de graisse jaune.

Arme de guerre et de conquête de territoires

Le petit pourcentage de femmes qui, laissées pour mortes, en ont réchappé sont psychiquement et physiquement détruites. La honte de soi et celle des familles sont insupportables, car s’attaquer aux femmes de cette façon c’est aussi jeter la désolation sur tous les cercles familiaux et envoyer à l’abîme tout un village, une tribu, un clan. C’est exactement l’objectif de ces barbares.

Des chirurgiens comme le docteur Denis Mukwege et le personnel médical congolais, qui ont le courage de rester sur place, travaillent sans relâche pour réparer les survivantes de ces massacres récurrents. Le sexe de ces femmes ne ressemble plus à rien d’humain quand ce n’est pas un trou béant qui ne retient ni les urines ni les matières fécales. En vingt années de labeur, ces chirurgiens ont développé une grande expertise sur des lésions extrêmement compliquées à réparer. Il s’agit d’une véritable chirurgie de guerre. Des séquelles humiliantes demeurent fréquemment comme l’incontinence urinaire et fécale. Ces femmes jugées impures, souillées et malodorantes sont alors rejetées de tous et contraintes de vivre à l’écart.

Ces survivantes, qui n’ont d’autre choix que de demeurer sur place, ne peuvent retrouver que l’ombre d’une vie anéantie à jamais.

C’est par ce saccage calculé du féminin qu’est obtenue la désertification des territoires tant convoités par les factions guerrières. La terreur entraîne l’exode d’une partie de la population. La destruction des organes de la sexualité et de la reproduction est non seulement une arme de guerre puissante, mais aussi un moyen de conquérir facilement des territoires riches en ressources minières : or, diamant, étain, coltan. Mélange de colombite tantalite, le coltan est un minerai de couleur noire, rouge/brun ultra convoité notamment par le marché de l’électronique mondiale. La région la plus exploitée du Congo se situe justement à l’Est, dans la région du Kivu, là où les pires exactions ont lieu. Les petites mines artisanales exploitées avec des moyens rudimentaires attirent toutes sortes de prédateurs locaux, régionaux, nationaux et internationaux que l’envolée des cours du coltan a excités jusqu’à la démence au point qu’ils en oublient que les femmes sont les mères de toute l’humanité.

On peut légitimement s’interroger sur le silence obtus des autorités des pays concernés par cette guerre faite aux femmes, car ne rien tenter pour faire cesser ce massacre féminin vaut assentiment et complicité.

Le calvaire des femmes congolaises est parfaitement connu des autorités mondiales, aussi nous appelons la communauté internationale à faire pression sur les autorités congolaises pour qu’il soit mis fin à l’éradication des femmes du Kivu et que le viol, programmé et systématique, soit reconnu comme une arme de destruction massive, une nouvelle forme de guerre et de conquête de territoires.

Hervé Kiteba Simo, pour le comité de soutien au docteur Denis Mukwege

Ann-Katrin Jégo, pour l’association féministe le Club des 52%

Docteur Odile Buisson, pour le Syndicat national des gynécologues et obstétriciens de France

Maître My-Kim Yang-Paya, pour l’association Avocats, Femmes et Violences

Publié le 25 Novembre 2016
Auteur : Édité par Anna Cuxac | Photo : Crédits : Amnesty International | A 15-year-old rape victim from Kivu, eastern Democratic Republic of the Congo. Amnesty International’s mission researching Justice System reform in the DRC, March 2011
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