Politique Publié le 11 Octobre 2016 par Anna Cuxac

“Ménard a fait de Béziers une ville clivée” 11/10/16

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“La Pieuvre du Midi”, journal satirique de Béziers, joue le poil à gratter de Robert Ménard. Rencontre avec son rédacteur en chef, Pierre-Emmanuel Azam.

L’anecdote qui vient à l’esprit du journaliste Pierre-Emmanuel Azam pour illustrer la relation d’attraction-répulsion qu'il entretient avec Robert Ménard est l’altercation à la sortie d’une conférence de presse du maire de Béziers (Hérault) à l’hôtel du Lac, il y a quelques mois. Agacé par un article d’Azam dans La Pieuvre du Midi, l’édile lui a passé une soufflante devant la bonne société biterroise, en ces termes : « Si on avait été au siècle précédent, je vous aurais jeté mon gant à la figure, et nous serions allés régler ça dans un pré. » Azam fait profil bas « comme un petit garçon » et entame avec Ménard une discussion sur le papier en question pour faire retomber la tension. Cent mètres plus loin, devant la mairie, le ton change et le maire redevient avenant : « Bon, et la prochaine fois que vous sortez un article, vous m’appelez, pas de problème. »

C’est un classique avec la presse locale, journalistes et politiques sont liés par des intérêts qui se rejoignent : communiquer et vendre du papier. Et dans la sous-préfecture de Béziers, 70 000 habitants à la ronde, le nouveau journal satirique a – évidemment – fait de Robert Ménard le running-gag de ses parutions hebdomadaires. Pierre-Emmanuel Azam et trois amis, soutenus en coulisses par le milieu intellectuel de la ville, ont lancé La Pieuvre en mars 2016. Le rédacteur en chef, 38 ans, natif de Béziers et incollable sur l’histoire de sa ville, a concrétisé un projet qui le travaille depuis 2012 et lui a demandé « témérité et inconscience » en ces fâcheux temps de crise de la presse. Quand son canard L’Hérault du jour ferme ses portes, Azam se jette à l’eau et contracte un emprunt avec son associé.

Alors qu’ils tablaient sur 250 ventes par numéro vendu 2 euros, ils dépassent leurs prédictions et espèrent maintenant tenir dans la durée. Ils sont sans doute aidés par les frasques de Ménard : passé le préambule de l’interdiction du linge aux fenêtres, le mandat de l’ancien patron de Reporters sans frontières ressemble à celui d’un cow-boy sous acide. Tentation de ficher les enfants musulmans dans les cantines scolaires via la consonance de leur nom de famille, campagne outrancière par voie d’affichage contre la patronne des Galeries Lafayette qui voulait fermer définitivement boutique, messes catholiques aux arènes pour ouvrir les ferias ou débarquement, sous l’œil d’une caméra de la municipalité, dans un immeuble squatté par des réfugiés syriens pour leur demander de déguerpir… « Jusqu’où va-t-il aller ? », se demande Pierre-Emmanuel Azam – et nous avec.

Avec sa liberté de ton plus Charlie Hebdo que Midi Libre, La Pieuvre semble taillée à la mesure de l’« Absurdie de Ménard ». On y trouve du décryptage, de l’opinion, de la provoc façon professeur Choron, et beaucoup de dessins. La pieuvre ? « On cherchait un animal pas sympa, mais local. C’était une soirée arrosée. Les tentacules te retiennent quand tu veux quitter la ville, et en plus, elle jette de l’encre sur ses assaillants quand elle se sent en danger. » Interview avec la tête du céphalopode.

Causette : Que s’est-il passé dans votre caboche pour oser ouvrir un journal satirique local en 2016 ?

Pierre-Emmanuel Azam : Lors des législatives de 2012, où s’opposent Dolorès Roqué (PS), Guillaume Vouzellaud (FN) et Élie Aboud (LR, élu député), je me suis dit que la faune politique locale offrait une très bonne matière à la satire, chose qui n’était pas à-propos dans le journal où je travaillais alors, L’Hérault du jour. Prenez Élie Aboud. J’ai toujours détesté dire untel a un comportement parisien, un autre est très marseillais, mais lui, c’est la caricature du Libanais : personne ne doit être malheureux dans son village.

Lorsqu’en 2015, le bureau local biterrois de L’Hérault a fermé, j’étais au pied du mur et j’ai concrétisé mon envie.

C. : Et là, cela tombe bien, parce qu’entre-temps, Robert Ménard est devenu maire…

P.-E. A. : Je ne sais pas si le projet aurait abouti s’il n’était pas maire. Il y avait la niche du satirique qui n’était pas exploitée, mais son mandat est comme un délice. Le revers, c’est que parfois, on devient prisonnier de lui : quand on ne sait pas quoi faire, on fait la Une sur lui, parce que c’est ce qui se vend le mieux.

C. : Qui est ce « on » ?

P.-E. A. : Nous sommes quatre : Monsieur K, dessinateur, un directeur des ventes, mon associé, qui s’occupe de la partie administrative et financière, et moi qui écris. Nous avons la chance de pouvoir aussi compter sur le riche vivier des auteurs de bandes dessinées de la région montpelliéraine, puisque de grands artistes comme Jean-Michel Arroyo et Fabcaro nous ont dessiné des Unes. Nous avons aussi des contributeurs du milieu culturel biterrois qui écrivent pour nous sous pseudonyme… Dans cette petite ville, les dévoiler pourrait poser des problèmes.

C. : À ce propos, comment est reçue La Pieuvre dans l’électorat de Robert Ménard ?

P.-E. A. : Certains voient qu’elle n’est pas sectaire, quand le maire fait quelque chose de bien, je le dis. Je les fais peut-être grincer des dents, mais ils me sentent honnête. D’autres ne sont plus électeurs, ils sont supporters. Robert Ménard les mobilise sur les thèmes « les Biterrois contre les Parigos », ou « le peuple contre l’élite ». Sa façon de faire de la politique est tellement électrisante que j’ai parfois l’impression d’être dans le petit monde de Don Camillo.

C. : Vu de loin, votre maire apparaît assez flippant…

P.-E. A. : Ici, aucun habitant n’est indifférent à sa personne. Il a fait de Béziers une ville qui n’est pas tiède, mais au contraire clivée entre ceux qui l’aiment et ceux qui le détestent. Le bon côté, c’est qu’il a réussi à politiser la ville ! Il arrive que les mecs s’invectivent dans la rue à propos des choix de la municipalité, ça rouméguaille, comme on dit ici, de tous les côtés. Et lui, il adore mettre de l’huile sur le feu…

C. : Vous le critiquez et le moquez à longueur de pages. Quelles relations entretenez-vous avec le personnage ?

P.-E. A. : Elles sont au beau fixe ! Il faut savoir que Robert Ménard est particulièrement disponible pour la presse, et même pour les étudiants qui veulent l’interviewer pour une thèse. Il ne dit jamais non et leur accorde toujours une demi-heure dans son bureau. Moi, j’ai sa ligne directe et suis assez fasciné par le personnage. Je tape de plus en plus fort sur lui et je me dis « à un moment, il va te faire la gueule ». Mais non. Il pousse une gueulante en public, et puis ça passe. À croire que son ego doit être assez flatté par La Pieuvre

C. : Vous rappelez-vous la première fois que vous l’avez rencontré ?

P.-E. A. : C’était en 2012, après les législatives. Il nous a demandé, à un collègue du Midi Libre et à moi, un rendez-vous pour tâter le terrain avant sa conquête de la mairie. J’étais assez fier, je te mens pas, c’était l’ancien patron de Reporters sans frontières ! Il venait de publier Vive Le Pen, et j’étais de ceux qui ne considéraient pas cet essai comme un pamphlet facho, mais comme une analyse des médias à laquelle je n’étais pas habitué.

C. : La même analyse que celle de sa femme, Emmanuelle Duverger, journaliste et professeure à l’Institut des hautes études de journalisme à Montpellier…

P.-E. A. : Et qui y distille ses idées réactionnaires, comme nous l’avons écrit dans La Pieuvre, à la suite de témoignages parus dans le satirique de Montpellier, Lagglorieuse ! Après ça d’ailleurs, Robert Ménard est venu me voir à la sortie d’un conseil municipal pour me dire : « Vous pouvez écrire tout ce que vous voulez sur moi, mais sur ma femme, rien. » C’est drôle. Regardez les quatre femmes successives de Ménard, vous y verrez son cheminement intellectuel depuis la LCR [Ligue communiste révolutionnaire, ndlr] à la droite catholique réactionnaire.

C. : La Pieuvre a-t-elle rencontré son public ?

P.-E. A. : Nous avons un noyau dur, abonné ou qui vient nous trouver chaque semaine en kiosques, me laissant penser que nous sommes sur la bonne voie. La question est de savoir si on peut l’élargir. Mais comme nous avons été très vite perçus nécessaires au débat public – je n’ai, de ma carrière de journaliste, jamais entretenu d’aussi bonnes relations avec l’opposition ! – certaines collectivités publiques autour de Béziers nous aident en nous prenant des abonnements. Elles rechignent par contre, pour l’instant, à nous prendre de l’espace publicitaire.  

C. : Vous êtes attendu au tournant, en fait ?

P.-E. A. : Je crois qu'on me perçoit comme un trublion. Je ne suis d'aucun parti, mais comme Ménard aime à le dire, forcément de gauche puisque journaliste. Peut-être aussi comme un rempart, le fameux chien de garde de la démocratie, mais ça, ça m'emmerde un peu. Je reste un ado attardé à qui cette responsabilité fait peur.

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Publié le 11 Octobre 2016
Auteur : Anna Cuxac
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