Les couleurs du féminisme Publié le 04 Octobre 2016 par Mélanie Mermoz

Patient.e.s, indignez-vous !

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Dans Les Brutes en blanc*, Martin Winckler dénonce le comportement et les abus de pouvoir des médecins français. Cet éternel allié des femmes, auteur du Chœur des femmes et de La Maladie de Sachs, installé au Canada où il enseigne la médecine, revient avec un essai basé sur sa pratique, de nombreux travaux scientifiques et les milliers de témoignages qu’il a reçus.

Causette : Assiste-t-on à une prise de conscience concernant les violences sexistes ou sexuelles commises
par des médecins ?

Martin Winckler : Du côté des patientes, oui ! La maltraitance ne peut diminuer que si elle est nommée et si la victime ne se sent pas coupable. Après la parution du Chœur des femmes2, de nombreuses femmes m’ont écrit : « Maintenant, je sais que la manière dont m’a parlé mon gynécologue n’était pas normale ! » Elles sont de plus en plus nombreuses à ne plus accepter qu’on les tripote sous de faux prétextes. J’ai été l’un des premiers en France à dire qu’on pouvait prescrire la pilule à une femme en bonne santé sans examen gynécologique. Certaines ont alors pensé que leur médecin, qui les faisait revenir tous les trois mois, leur touchait les seins et pratiquait un toucher vaginal, ou qui les faisait tourner nues sur elles-mêmes, avait un comportement non professionnel, voire pervers ! 

Causette : Les femmes sont-elles plus touchées par la maltraitance médicale ?

M. W. : Oui, déjà parce qu’elles représentent 70 % des patients, mais aussi parce que, pendant très longtemps, la médecine était avant tout exercée par les hommes. Ce n’est qu’à partir des années 1970 que les femmes ont commencé à devenir plus nombreuses dans la profession. Quand j’étais à la fac, il n’y avait que 10 à 15 % d’étudiantes. La proportion a augmenté rapidement : les filles, travaillant davantage, réussissent mieux au concours. Il est néanmoins très révélateur que la France soit le seul pays au monde où il existe deux spécialités en gynécologie : la gynécologie médicale et la gynécologie obstétrique. Quand la profession s’est féminisée, les hommes voyaient d’un très mauvais œil l’arrivée de gynécologues femmes dans les salles de naissance. En effet, les obstétriciens avaient pris depuis des siècles la direction totale des accouchements, il n’était pas question que les femmes – ni les sages- femmes ni les patientes – aient leur mot à dire sur la naissance. Ils ont donc créé une autre spécialité en gynécologie, sans obstétrique. Ils se sont dit que comme il y aurait moins de contraintes (pas d’accouchement, pas de chirurgie, pas de garde), cela conviendrait mieux aux femmes. Ce sexisme médical français se manifeste aussi dans la place accordée aux autres professionnels. Le collège des gynécologues britanniques a écrit que le professionnel de référence pour l’accouchement est la sage-femme. En France, celle-ci reste sous la coupe du médecin. De la même manière, ici, les infirmières ne sont considérées que comme des exécutantes, alors que dans les pays scandinaves ou au Canada, il existe un statut d’infirmier clinicien, habilité à établir un diagnostic.

C. : Qu’a pu changer la féminisation de la médecine ?

M. W. : Depuis une vingtaine d’années, plusieurs études ont mis en évidence des différences de pratiques selon le sexe du médecin. Il est notamment prouvé qu’une femme d’une quarantaine d’années qui souffre de fibromes utérins avec saignements a plus de chances de garder son utérus avec une gynécologue femme. De nombreux médecins hommes jugent qu’après 40 ans elle n’a plus besoin de son utérus. Leurs collègues féminines, elles, savent que cet organe ne sert pas uniquement quand on a envie d’être enceinte, que son ablation aura des conséquences sur le petit bassin, la sexualité... Attention, toutefois, être une femme n’immunise pas contre le paternalisme.

C. : Cette notion de « paternalisme médical » est centrale dans votre essai.

M. W. : Il consiste à dire que c’est au médecin et non au patient de décider. Il naît de la conviction qu’un docteur est moralement et intellectuellement supérieur à tous ceux qui ne font pas partie du monde médical. C’est une vision non seulement sexiste, mais aussi colonialiste et de classe. La majorité des étudiants en médecine viennent de milieux très aisés. La posture de bon nombre de médecins est trop souvent une posture de pouvoir. Tous n’en abusent pas, mais ils sont dans l’illusion que celui-ci va leur permettre de faire le bien, même contre la volonté des patients. Au Canada, aux États-Unis ou au Royaume-Uni, ce paternalisme n’est plus considéré comme une attitude correcte. En France, on reste figé dans un dogmatisme hérité du catholicisme. La condamnation par le médecin d’un patient qui ne suit pas ses prescriptions est très similaire à la damnation promise autrefois en cas de péché.

C. : Comment ce paternalisme se manifeste-t-il ?

M. W. : Il est déjà là quand un médecin rétorque « vous n’êtes pas médecin » à une femme qui insiste pour se faire poser un stérilet. Il se traduit aussi par la certitude totalement irrationnelle de savoir ce que la patiente pense, mieux qu’elle ne le sait elle-même. Ils sont trop souvent dans le jugement, pas dans l’écoute.

C. : Comment se transmet-il ?

M. W. : Par imitation. Dans les facultés, la plupart des médecins qui enseignent le font à coup d’arguments d’autorité, pas de connaissances scientifiques. Et il est impossible de les contredire. J’ai donné des cours pendant un an à Paris-Descartes en médecine générale. Il existait un module intitulé la « demande abusive ».

C. : Mais qui décide qu’une demande est « abusive » ? Derrière ce terme se trouve l’idée que certains patients dépassent les bornes, alors que le médecin leur fait l’honneur de s’occuper d’eux. Vous n’hésitez pas à parler de « fabrique des brutes en blanc ».

M. W. : Dans les universités françaises, l’éducation se fait encore par la peur : celle de déplaire aux professeurs et celle, extrême, de mettre en danger la vie du patient. Au Canada, lors de ma visite de contrôle après une opération de la cataracte, le résident3 qui m’a examiné est allé chercher sa référente, qui a validé ses observations. En France, le médecin d’astreinte dit à l’interne dont il est le référent : « Tu ne me déranges pas, sauf en cas de situation très grave. » Une telle pression forme des futurs médecins phobiques. Et un étudiant maltraité a peu de chances d’apprendre à bien soigner.

C. : D’où peut venir le changement ?

M. W. : Des patients ! Grâce notamment à Internet. Cet ouvrage est destiné au grand public. Il ne va changer ni l’enseignement de la médecine ni la pensée des médecins qui croient que c’est à eux de décider. Mais une femme à qui son médecin refuse un stérilet ne doit plus admettre qu’il la prenne pour une idiote et peut décider d’aller en voir un autre. Il faut s’inspirer de ce qui s’est passé avec le sida. Aux États-Unis, au Royaume-Uni, en France, les patients homosexuels séropositifs ou malades du sida ont choisi leurs médecins, se sont informés et ont refusé d’être soignés par des professionnels obtus, voire homophobes... Pour les cas les plus graves, il faut porter plainte au pénal. Une échographie transvaginale imposée peut être considérée, si on se réfère au Code pénal, comme un viol. Il est aussi possible d’envoyer au médecin une lettre pour protester contre un mauvais traitement, avec copie à l’ordre des médecins... ou simplement de se lever et de partir sans payer. Heureusement, du côté des blouses blanches, ça bouge aussi : des étudiants écrivent des blogs, des praticiens réalisent des vidéos pour apprendre à examiner autrement...

 

*. Les Brutes en blanc. Pour en finir avec la maltraitance médicale en France, de Martin Winckler. Éd. Flammarion, 359 pages, 16,90 euros.

2. Ce roman raconte le parcours initiatique d’une jeune interne en chirurgie gynécologique ambitieuse et peu
à l’écoute des patientes auprès d’un médecin responsable d’une unité de santé des femmes qui exerce une médecine à visage humain.

3. L’équivalent de l’interne en médecine en France. 

Publié le 04 Octobre 2016
Auteur : Mélanie Mermoz | Photo : O. Roller
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