Politique Publié le 08 Septembre 2016 par Rozenn Le Saint, co-auteure du Livre noir des syndicats (dans lequel un chapitre est consacré aux syndicats agricoles), sorti le 12 mai chez Robert Laffont

La FNSEA fait sa loi 08/09/16

blog post image

Le principal syndicat agricole a fait de Lactalis sa bête noire. Pourtant, la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA) n’est pas toute blanche (lire “Causette” de septembre en kiosques actuellement). Le syndicat contrôle tous les pans de la vie des paysans, de leur formation à leur installation, des prêts bancaires aux ristournes pour s’acheter des outils et même… s’inscrire dans une agence matrimoniale. Le pouvoir tentaculaire du syndicat majoritaire est cautionné par l’État qui craint ses violentes actions, souvent impunies. Enquête sur les chantres de l’agriculture intensive.

Cet été, une armada de tracteurs a déboulé à Laval (Mayenne), pour bloquer le siège de Lactalis. La FNSEA nous a habitués à des actions plus musclées. En 2014, elle met le mouvement des « bonnets rouges » en position de se faire entendre : lors du siège du centre des impôts et des locaux de la Mutualité sociale agricole (MSA) de Morlaix (Finistère), ces derniers prennent feu, avec les félicitations publiques du patron finistérien de la Fédération. Les bonnets rouges mettent alors en place un ballet d’engins et déversent des tonnes d’artichauts sous les pieds des pompiers, retardant ainsi leur arrivée. Au final, seul l’un d’entre eux sera placé en détention provisoire.

C’est que depuis sa création, en 1946, la FNSEA fait la pluie et le beau temps au gouvernement. Comme pour la remercier encore d’avoir su sustenter la France d’après-guerre en mettant en place un modèle d’agriculture intensive, toujours majoritaire soixante-dix ans plus tard. En 1999, Dominique Voynet, ministre de l’Environnement, avait eu le malheur de mettre son nez dans les « cotisations volontaires obligatoires » : les agriculteurs se faisaient prélever automatiquement une contribution syndicale que récoltait la FNSEA. En réponse, un commando de plus de 150 paysans avait saccagé son bureau. Seuls quatre agriculteurs écopèrent finalement d’une peine symbolique.

Une grève de la faim pour se faire une place

Cheveux gominés, montre de marque et costume cravate… depuis 2010, le patron de la FNSEA est Xavier Beulin, lui-même à la tête de l’empire Avril (ex-Sofiprotéol : œufs Matines, huiles Lesieur, etc.), 7 milliards d’euros de chiffre d’affaires, 7 200 salariés. L’homme d’affaires a étendu le pouvoir du syndicat en investissant dans Agra Presse, plaçant ainsi dans son sillon la plupart des titres de la presse du secteur primaire. La FNSEA est partout. Elle contrôle l’ensemble des chambres d’agriculture départementales sauf quatre en obtenant 55,5 % des voix au scrutin proportionnel avec prime pour le syndicat arrivé en tête. Ce qui avantage son alliance avec les Jeunes Agriculteurs (JA), simple marchepied des exploitants juniors vers des responsabilités fédérales.

Les adhérents de la FNSEA sont administrateurs du Crédit agricole, de la MSA, des coopératives, des organismes de formation et de lobbying, comme l’Interprofession des fruits et légumes frais. En 2010, rien que pour obtenir le droit d’y siéger, André Bouchut, ancien porte-parole de la Confédération paysanne et producteur de champignons et de myrtilles dans les monts du Lyonnais, a fait une grève de la faim de vingt et un jours. Il a fallu cela pour représenter l’unique voix de la Confédération paysanne, contre les six officielles de la FNSEA, auxquelles s’ajoutent les officieuses : celles d’administrateurs de coopératives et d’organisations de producteurs syndiqués. « Nous n’avons pas de pouvoir de blocage, mais au moins nous sommes au courant de ce qui s’y passe », se contente pour l’heure le moustachu aux faux airs de José Bové, qui a rendu populaire la Confédération. Elle reste certes minoritaire, mais représente tout de même deux agriculteurs sur dix. Généralement les petits producteurs, souvent bio, qui osent refuser le système FNSEA et évitent les coopératives qu’elle gouverne.

Du beurre sur le dos des producteurs

Justement, « huit agriculteurs sur dix font partie d’une coopérative », estime Catherine Lion, directrice générale de la FNSEA. Pas le choix. Les banquiers font davantage confiance pour prêter quand le risque est dilué dans une structure collective que lorsqu’un petit paysan travaillant seul dans son pré se présente dans leur bureau. « Sauf que les exploitants sont redevables à la FNSEA », témoigne Bernard Lannes, président de la Coordination rurale, qui récolte 22 % des voix des agriculteurs. Francis Prigent, producteur de lait dans les Côtes-d’Armor, a fini par adhérer à la FNSEA en 2008  ». Il avait besoin de conseils juridiques ; elle les délivre à la chambre d’agriculture. Il l’a quand même quittée deux ans plus tard, dégoûté de voir les coopératives qui transforment le lait en fromage et yaourt se faire du beurre sur le dos des agriculteurs (lire le numéro de septembre de Causette). Car la grande distribution a bon dos alors que la marge des transformateurs est celle qui monte le plus en flèche. Or, parmi eux, on trouve des industriels, mais aussi des coopératives tenues par la FNSEA comme la première de France, Sodiaal (Candia, Yoplait, Entremont).

Feu vert ou veto pour l’installation

« Nous avons davantage d’adhérents retraités qu’actifs : quand ils n’ont plus rien à perdre, des petits paysans plus proches de nos convictions rendent leur carte à la FNSEA pour nous soutenir », témoigne Laurent Pinatel, de la Confédération paysanne. « Quand on n’est pas avec eux, on est contre eux. Mon fils s’est établi en 2004 et ça n’a pas été facile, parce qu’il n’était pas adhérent », confie également Francis Prigent. Car le contrôle de la FNSEA commence dès la Commission départementale d’orientation agricole pour les installations. Pour obtenir le droit de lancer sa ferme, mieux vaut montrer sa carte de la FNSEA ou des JA. La commission octroie la dotation jeune agriculteur aux tout juste diplômés. Comme son nom ne l’indique pas, c’est une aide de l’État, et non du syndicat. Les autres représentants des paysans demandent chaque année qu’elle change d’appellation pour que les JA ne s’attribuent pas les lauriers. Son montant n’est pas négligeable : 15 000 euros en moyenne.

Sylvain Martin a lâché son mandat de porte-parole de la Confédération paysanne des Hautes-Alpes, épuisé après deux ans de lutte acharnée contre les JA. En 2015, son syndicat remporte un appel à candidatures pour tenir les rênes du Point accueil installation (PAI), auparavant piloté officiellement par la chambre d’agriculture, officieusement par la FNSEA, dont le président était un représentant. Le maraîcher ne savait pas ce centre d’accueil aussi stratégique. La FNSEA truste déjà les conseils d’administration des lycées et centres de formation, semant son modèle de production et retardant l’enseignement des cultures alternatives le plus possible. Et le PAI capte toutes les jeunes pousses qui ont échappé au formatage sur les bancs de l’école, en stage et lors des visites d’exploitations.

Farcir la tête de conneries avec le bio

« Quand un jeune ne connaît rien, il retient la première chose qu’on lui met dans le crâne. La Confédération va leur farcir la tête de conneries en leur disant que c’est mal d’élever soixante vaches laitières en hors-sol, que c’est de l’agriculture intensive. Nous, nous expliquons qu’il n’y a pas de mauvaise façon, juste qu’il n’y a pas que le bio dans la vie », enrage Maxime Lions, responsable de l’installation des JA dans le département. Son syndicat dépose un recours auprès du tribunal administratif, multiplie les manifestations pour empêcher la prise de fonction de la Confédération paysanne en janvier 2016. « Tous les jours pendant quatre mois, les RG [Service central de renseignement territorial] m’appelaient, car ils craignaient que les JA montent au créneau et mettent le feu à la préfecture », rapporte le porte-parole du syndicat alternatif, qui a dû camper à la chambre d’agriculture tout un après-midi avant d’obtenir un bureau pour le salarié recruté pour accueillir les nouveaux venus.

« Carte moisson », réductions et rétrocommissions

La « carte moisson » illustre aussi les autres services que se rendent mutuellement la FNSEA et ses partenaires particuliers. Façon comité d’entreprise qu’elle n’est pas, elle donne droit à ses adhérents à des réductions chez Groupama, à des billets de match de foot, à la piscine municipale, au karting, dans les parcs d’attractions, chez Darty, voire chez l’ennemi, à savoir la grande surface Carrefour, et même… dans des agences matrimoniales !

Les autres syndicats dénoncent une dérive clientéliste. Qui rapporte du blé : une copie d’une convention passée avec un associé commercial que nous nous sommes procurée indique que la FNSEA prenait sa part de ristourne, de l’ordre de 5 % des ventes réalisées. « Cela revient peu ou prou à certaines pratiques de la grande distribution, les marges arrière, que la même FNSEA dénonce », alerte Bernard Lannes, patron de la Coordination rurale. Tout cela, aux yeux et à la barbe des paysans.

Publié le 08 Septembre 2016
Auteur : Rozenn Le Saint, co-auteure du Livre noir des syndicats (dans lequel un chapitre est consacré aux syndicats agricoles), sorti le 12 mai chez Robert Laffont | Photo : Causette
2255 vues | 0 commentaire

Déposez votre commentaire
J'aime Causette