Politique Publié le 05 Septembre 2016 par Aurélia Blanc

Impuissance coupable Cybersexisme

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Femmes battues, menacées, insultées : le sexisme prolifère sur la Toile. En théorie, des lois existent pour l’interdire. Mais dans les faits, les hébergeurs ferment volontiers les yeux, quand les autorités, elles, se révèlent bien incapables de se faire respecter. Bilan : c’est à la société civile qu’il revient de s’attaquer à ce fléau.

Des vidéos de femmes à quatre pattes, le visage caché, fessées à coups de bouteille, de ceinture ou de sèche-cheveux sur fond de musique électro ; des photos de profil exhibant fièrement une fille en string, le corps couvert de bleus : voilà comment un certain Amine Mojito a fait tranquillement son buzz pendant des mois. Au départ ? Une séquence postée en janvier sur Snapchat – cette application très prisée des ados – où il s’amuse à cracher sur les seins d’une jeune femme et lâche une petite phrase qui deviendra rapidement son gimmick : « C’est la keh [la pute, ndlr] à Mojito. » Insultes, coups, simulations de pénétration... Nombre de ses vidéos mettent en scène l’humiliation de filles – dont le consentement ne saute pas toujours aux yeux. Largement critiquées, mais non moins relayées, ces vidéos deviennent très vite populaires. Lorsqu’il a invité Mojito dans son émission en mai dernier, le blogueur people JeremStar a généré plus de 4,3 millions de vues sur YouTube, soit l’une de ses plus grosses audiences. Derrière l’écran, souvent des gamins : « J’ai appris l’existence du phénomène par hasard, par des mineurs que je suivais au sein de centres éducatifs fermés », raconte, consternée, Emmanuelle Piet, la présidente du Collectif féministe contre le viol (CFCV). « Six gosses qui ne se connaissaient pas entre eux m’ont dit : “Les filles c’est des crasseuses, y a qu’à voir ce que fait Mojito.” Il est urgent de réagir ! » Le 22 août, le CFCV a donc porté plainte contre X pour « provocation à la discrimination, à la violence et à la haine à l’égard des femmes ». Objectif ? « Qu’il soit dit officiellement par la République qu’on ne traite pas les femmes comme ça », espère Emmanuelle Piet.

Pourquoi a-t-il fallu attendre qu’une association tire la sonnette d’alarme ? Pourquoi ni Facebook, ni Twitter, ni même les autorités, n’ont-ils pas réagi ? Depuis 2014, la loi française impose pourtant aux hébergeurs de concourir à la lutte contre la diffusion de contenus incitant « à la haine [...] à l’égard [...] de personnes à raison de leur sexe, de leur orientation ou identité sexuelle ». Ils doivent permettre leur signalement et « informer promptement les autorités publiques compétentes de toutes activités illicites »1. Connaissant la loi, nous avons donc scrupuleusement signalé ces vidéos auprès des plateformes sociales et des autorités. Problème, sur YouTube comme sur Twitter, le clip trash de Mojito est toujours visible. Idem sur Facebook, où il a été visionné 240 000 fois.

Non aux tétons, oui à l’humiliation ?

Une femme en string fouettée à coups de parapluie : en laissant passer entre les mailles du filet ce type de contenu, ces entreprises semblent ignorer jusqu’à leurs propres chartes. Celles de Snapchat et de Facebook interdisent les images « sexuellement explicites », tandis que Twitter proscrit les « contenus crus ». Tous prohibent également les propos incitant à la haine envers des personnes, notamment lorsqu’elle vise leur genre, leur identité sexuelle ou leur appartenance ethnique. Leur réticence à agir viendrait-elle du fait que ces vidéos génèrent du trafic, donc des revenus ? Comment se fait-il que l’entreprise de Mark Zuckerberg, si prompte à censurer le moindre bout de téton féminin, refuse de supprimer un contenu à la fois explicite et dégradant pour les femmes ? Ce sont les questions que nous souhaitions poser à Facebook. Selon l’agence chargée de sa communication, la vidéo en question se trouve dans une « zone grise » : elle est certes de « mauvais goût » mais, comme l’absence de consentement des jeunes femmes n’est pas établie et que celles-ci ne sont que partiellement dévêtues, elle n’enfreint pas les règles de la communauté. Impossible, cependant, d’aborder le sujet avec un membre de l’entreprise. Comme chez Twitter, les « agendas sont très chargés » chez Facebook. Et la communication, savamment verrouillée

« Nous sommes en discussion avec Twitter et Google/YouTube pour qu’ils facilitent le signalement des statuts et des contenus sexistes », assure-t-on au cabinet de Laurence Rossignol, ministre de la Famille, de l’Enfance et des Droits des Femmes. Quant au Conseil national du numérique (CNNum), l’instance chargée de publier des recommandations auprès des décideurs sur les enjeux liés au numérique, son rapporteur, Charly Berthet, n’a de pouvoir que celui de donner un éclairage sur le sujet : « Ces entreprises sont très marquées par la culture, presque libertaire, de la Silicon Valley : elles sont là pour faciliter les interactions, pas pour les contrôler. Pendant longtemps, elles se sont cachées derrière le droit américain, notamment la protection de la liberté d’expression, pour refuser de déréférencer ou de supprimer des contenus. Elles allouaient d’ailleurs très peu de ressources humaines à la modération, qui était parfois gérée en Irlande par des gens qui ne parlaient pas français. Mais dernièrement, il y a eu quelques avancées, notamment sur les propos et les contenus faisant l’apologie du terrorisme », observe le rapporteur.

Côté sexisme, en revanche, les progrès se font toujours attendre. Selon le CCNum, c’est donc aux autorités judiciaires qu’il revient de faire appliquer la loi. Concrètement ? C’est le parquet qui, à la suite d’une plainte ou d’un signalement, va porter l’infraction devant la justice. « Aujourd’hui, il y a clairement un problème. Nous sommes en train de changer de monde, avec un environnement numérique extrêmement rapide et changeant. Il faut donc inventer de nouvelles façons de porter à la connaissance des autorités et des juges ce type d’infractions. Par exemple, nous avons préconisé la création d’un “parquet Internet”, de la même façon qu’on a instauré un “parquet financier”, avec des magistrats spécialisés. Ce qui implique une certaine volonté politique et des moyens, qui font aujourd’hui défaut », glisse Charly Berthet. 

La pression de l’opinion

« Compte tenu de ce que vivent les Français actuellement, la question du cybersexisme n’est pas jugée prioritaire, y compris par les pouvoirs publics », résume Marie-Pierre Badre, présidente du Centre Hubertine Auclert, organisme francilien consacré à l’égalité femmes-hommes. Devant l’inertie des autorités, c’est donc à l’opinion publique de faire plier les géants du Web.En mai 2013, sous la pression d’associations – rapidement suivies par une quinzaine d’annonceurs –, Facebook avait ainsi promis de lutter plus efficacement contre les contenus encourageant le viol ou la violence contre les femmes. Quelques mois plus tard, c’est Twitter qui se retrouvait dans la tourmente, après qu’une journaliste anglaise avait dû faire face à une déferlante de menaces de viol via la plateforme. Face à la mobilisation de nombreux internautes, le réseau avait alors fini par généraliser son bouton « signaler un abus », qui n’existait auparavant que sur iPhone. « Ces plateformes, qui sont régulièrement pointées du doigt par les associations de défense des droits pour leur manque de réactivité, ont intérêt à faire des efforts, notamment en matière d’image », observe Charly Berthet. Fin mai dernier, Facebook, Twitter, YouTube et Microsoft ont ainsi signé un « code de conduite » avec la Commission européenne, s’engageant à traiter en moins de vingt-quatre heures les contenus haineux illégaux. Problème : ni l’homophobie ni le sexisme ne figurent au menu.

Pendant ce temps-là, le cybersexisme fait un nombre grandissant de victimes livrées à elles-mêmes. Photos de pénis envoyées par des inconnus, insultes, diffusion non consentie d’images intimes... Selon une étude de l’Agence des droits fondamentaux de l’Union européenne 2, 11 % des Européennes ont connu, depuis l’âge de 15 ans, une forme de cyber-harcèlement d’ordre sexuel. Un phénomène qui touche particulièrement les jeunes : en France, une adolescente sur quatre a déjà été victime d’humiliation ou de violence en ligne à propos de son physique, de son comportement sexuel ou amoureux 3. Comme cette jeune fille photographiée par surprise en pleins ébats, qui a vu le cliché apparaître sur Twitter le 1er janvier dernier. Très vite, son nom devient alors l’un des hashtags les plus discutés sur le réseau : en quatre jours, elle est citée dans plus de 100 000 tweets. Hasard du calendrier, des internautes françaises décident au même moment de créer le collectif Féministes contre le cyberharcèlement (voir « Pour aller plus loin ») et de lancer la campagne #TwitterAgainstWomen. « Au départ, nous voulions que Twitter réagisse lorsque des images dégradantes ou des comptes violents lui sont signalés. Aujourd’hui, nous souhaitons surtout sensibiliser les gens et aider les victimes – principalement des jeunes filles scolarisées et des jeunes femmes maghrébines ou afrodescendantes, qui se font régulièrement traiter de “niafou” 4, de “beurettes”, ou s’entendent dire qu’elles font “honte à leur communauté”. Le cyber-harcèlement peut aller très loin : certains parviennent à trouver le numéro de téléphone de la victime, cherchent à contacter sa famille, et tentent parfois de la pousser au suicide », dénonce Coumba, l’une des membres du collectif. Pas vraiment étonnant quand on sait que sur Internet les appels au viol et au meurtre sont monnaie courante envers les femmes. Fin juillet, la youtubeuse française Ginger Force a eu le culot d’émettre des critiques sur la vidéo de l’un de ses homologues : après avoir essuyé des salves d’insultes et de menaces, elle a fini par quitter momentanément Twitter. La veille, c’est l’auteure américaine Jessica Valenti, elle aussi féministe, qui annonçait son départ des réseaux sociaux après que sa fille de 5 ans a été menacée de mort et de viol. Et elles sont loin d’être des exceptions.

« Elle ne s’est “pas respectée” »

« Les outils numériques n’ont pas créé le sexisme mais ils le renforcent, notamment parce qu’ils permettent une dissémination très importante : en un clic, on peut toucher bien plus de monde que dans la vie de tous les jours. Et puis la distance et l’anonymat propre au Web nourrissent un sentiment d’impunité. Un commentaire s’ajoute à l’autre, créant un phénomène d’emballement où la responsabilité de chacun est diluée », analyse Aurélie Latourès, chargée d’études au Centre Hubertine Auclert.

Du côté des victimes ? « Le mécanisme est le même que lorsqu’elles subissent des violences ou des agressions à caractère sexuel : elles ont honte, ont peur d’être jugées, elles culpabilisent... D’autant que, lorsque des photos intimes d’une jeune fille sont diffusées sans son accord, on va surtout retenir qu’elle “n’aurait pas dû”, qu’elle ne s’est “pas respectée” », poursuit Aurélie Latourès. Une violence « virtuelle » aux conséquences bien réelles. En mai, une jeune femme de 19 ans s’est jetée sous un train, en direct sur l’application Periscope, suite, disait-elle, à un viol perpétré par son ex- petit ami et qui aurait été relayé sur le Web. Deux mois plus tôt, une adolescente de 15 ans avait mis fin à ses jours après la diffusion de photos intimes sur les réseaux sociaux... Une réalité sur laquelle les législateurs sont peu à peu amenés à se pencher. Adopté le 20 juillet par l’Assemblée nationale, le projet de loi pour une République numérique prévoit de punir le revenge porn de deux ans de prison et de 60 000 euros d’amende. La loi devrait aussi permettre d’accélérer le « droit à l’oubli » (c’est-à-dire la possibilité de demander à un site Internet d’effacer des données) pour les mineurs. Un texte attendu, qui doit encore faire l’objet d’une relecture définitive par le Sénat le 27 septembre. Date à laquelle le Centre Hubertine Auclert – qui dit s’être rapproché de Facebook – lancera sa grande campagne de sensibilisation sur le cybersexisme.  

 

1. Loi du 4 août 2014 sur l’égalité réelle entre les femmes et les hommes.

2. « La violence à l’égard des femmes, une enquête à l’échelle de l’UE », 2014.

3. Centre Hubertine Auclert, 2015.

4. Terme péjoratif désignant une fille noire qui serait vulgaire. 

Publié le 05 Septembre 2016
Auteur : Aurélia Blanc
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