HORS-SÉRIE FAITS DIVERS Publié le 25 Juillet 2016 par Isabelle Motrot

Divers effets des faits divers

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Déçu par la dégradation des mœurs de ses descendants, il sacrifie son fils afin de racheter les péchés du monde.

Sacré fait divers ! Fait divers sacré, même. Cette fascination qu’opèrent sur nous les faits divers, une tripotée de penseurs très sérieux se sont penchés dessus. De Roland Barthes à Michel Foucault, d’André Breton à Charles Baudelaire, sans oublier Pierre Bourdieu et des palanquées de chercheurs, psys, sociologues, philosophes... Leurs explications, observations, voire divagations, se croisent et se recoupent : les faits divers nous captivent, car ils sont l’irruption du désordre dans l’ordre du monde. La cerise de l’inattendu sur le fade gâteau du quotidien.

Mais pas seulement. Ils nous permettent aussi de vérifier notre propre bonheur à l’aune des infortunés qui viennent de s’emplafonner sur l’autoroute des vacances ou de perdre la vie dans un hold-up. Ou leurs économies dans une arnaque. C’est moche, mais, tant mieux, c’est pas nous. Passer une soirée devant les émissions glauques qui nous racontent les crimes les plus sordides – on zappera sur Arte si le téléphone sonne – un verre à la main, les pieds sur la table basse, ça nous permet de mieux apprécier notre train-train, notre congélateur uniquement rempli de plats cuisinés et la rivière d’à côté dans laquelle on ne trouve que des cadavres de bouteilles vides.

Autre chose encore explique notre attirance pour les « faits div ». On aime bien compatir. On ressent un plaisir certain à pleurer sur ceux, sur celles qui sont dans le malheur et la perte, comme nous pourrions l’être aussi. L’infortuné est toujours un peu notre frère, notre enfant. Proche. Demain, moi, peut-être. Ma fille, mon amoureux. C’est aussi sur eux, sur moi, qu’aujourd’hui je pleure.

Et puis aussi, avouons-le, on aime bien les histoires. C’est pas pour rien qu’on est accro aux séries, comme nos ancêtres l’étaient aux feuilletons. Alors, être dedans, jouer en live même juste comme témoin, même juste devant l’écran mais dans une histoire pour de vrai... ça ravive le frisson. La brillance du réel vaut largement les décors de Game of Thrones. Et puis, c’est pas fini : les faits divers nous séduisent aussi parce qu’on les partage. On est forcément plusieurs dans l’affaire : la victime, le coupable, la police et celui qui raconte. Le journaliste au public et le public à ses potes, à sa famille, à moi. Et moi à vous.

On se partage l’info cracra ou édifiante, cucul ou terrifiante, comme les cacahuètes à l’apéro. On est tous du même côté, forcément. On s’exclame et on s’interroge, on s’apitoie tous ensemble. Au café, au boulot, pendant le repas de famille, à la cantine ou au camping, on oublie la politique et la religion. Mais, faits divers et météo, y a pas photo, ça vous tisse du lien au kilomètre.

Il n’y a finalement qu’un seul aspect de ce magnétisme qui résiste à l’analyse : le charme. Ce truc qui nous envoûte et qu’on ne saurait définir. Professeure d’histoire et totalement mordue de l’antique rubrique des « chiens écrasés », Mara Goyet (voir l’interview ci-dessous) a tenté l’aventure. Dans son livre Sous le charme du fait divers, elle a enfin percé le secret.

Mara Goyet

“ Les faits divers ont remplacé les contes des veillées ”

Dans un livre publié récemment, Sous le charme du fait divers, l’historienne dissèque le corps des délits, elle détaille les ingrédients nécessaires pour faire d’un banal événement sordide un véritable best-seller du crime. Interrogatoire.

Causette : Vous êtes tombée très jeune dans la marmite des faits divers ?

Mara Goyet : J’ai commencé vers 7 ans. J’étais passionnée, je lisais Libération de fond en comble. Mais celui qui m’a donné envie de prendre des notes et de faire des fiches, c’est Issei Sagawa, le cannibale japonais. [Un crime découvert en 1981, Mara Goyet a alors 8 ans, ndlr.] J’ai été fascinée par cette affaire, par cet étudiant adepte de la culture et de la cuisine française. Le premier fait divers qui vous charme est inaugural, après on entretient un rapport particulier à ces histoires.

... La suite dans le Causette hors-série spécial faits divers, en kiosques jusqu'au 7 septembre 2016.

Publié le 25 Juillet 2016
Auteur : Isabelle Motrot | Photo : © l. Real/Getty Images
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