Politique Publié le 01 Juillet 2016 par Anna Cuxac

La nouvelle idéologie anti-IVG “Survivants statistique”

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En détournant le réel syndrome du “survivant à une catastrophe”, le groupuscule les Survivants veut relancer un débat sur le droit à l’avortement. À cette fin, son mentor, Émile Duport, recrute de jeunes activistes qu’il tente de travestir en militants modernes et branchés. ne reculant devant aucun danger, Causette n’a pas hésité à infiltrer la réunion de lancement du happening fondateur.

«Les Survivants», c’est le nom, genre science-fiction, que se donne un groupuscule anti-avortement qui commence à doucement faire parler de lui dans l’Hexagone. À leur tête, Émile Duport, ancien directeur artistique de la Manif pour tous, est un publicitaire proche de l’Action française, mouvement politique d’extrême droite, tendance royaliste. La coupe en brosse et le blouson en cuir pour faire cool, ce trentenaire a pour ambition de remettre l’interruption volontaire de grossesse (IVG) au centre des débats lors de la prochaine élection présidentielle. Rien que ça ! Pour y parvenir, il met en pratique son savoir- faire de communicant. Primo, dépoussiérer l’image des militants antiavortement. Fini les photos de fœtus ensanglantés,les slogans assassins, ses militants sont priés de laisser leur uniforme mocassins-serre-tête BCBG au placard. Secundo, pour faire passer leurs idées, il crée un concept : le syndrome du « survivant statistique », dont nous serions tous potentiellement victimes. En clair, selon les statistiques arrangées à sa sauce, un enfant sur cinq ne naît pas, en France, à la suite d’une IVG. Et ces enfants-là nous manquent, leur absence est source de souffrance, pour nous ses « frères et sœurs ». Comment l’éviter ? En arrêtant d’avorter. Cela paraît tout con, pour ne pas dire complètement con, mais des âmes fragiles pourraient tomber dans le panneau. Pour détricoter les méthodes de ce genre nouveau de militantisme, Causette a infiltré l’une de ses réunions. Dé-con-cer-tant.

Le plan com

Vendredi 3 juin, 20 heures. Au sud de Paris. Un mystère savamment entretenu entoure la réunion des militants « survivants ». Ce soir, ils se rassemblent pour discuter du happening fondateur du mouvement. Un coup médiatique qui doit avoir lieu le lendemain, au cœur de la capitale, près de Beaubourg. Bien sûr, il faut que cela reste secret ! Alors, pour participer à la réunion, les militants, conviés par e-mail, doivent montrer patte blanche. En faction devant une propriété, des gros bras demandent le « code ». Il s’agit d’un signe, entre salut nazi et doigt d’honneur : tendre une main, quatre doigts en l’air, l’annulaire replié. Un soulagement : on n’aura pas à déclamer « qu’as-tu fait de mon frère ? », l’autre partie du code. Le service d’ordre nous ouvre. Dans un jardin mal entretenu, une soixantaine de jeunes gens, surtout des hommes, attendent l’intervention d’Émile Duport en sirotant des bières. Ils frétillent à l’idée que, lors de leur action, des « féministes en colère » puissent débarquer.

Quand Émile Duport sort enfin de l’édifice, il invite l’assemblée à le suivre à l’intérieur pour s’atteler à ce qui nous amène : la renaissance des Survivants. Né en 1998, le mouvement auquel il avait participé s’était éteint en 2001, « faute de militants ». Les invités prennent place dans des canapés chinés, au milieu du bric-à-brac d’un atelier artistique bariolé. Parmi des colonnades en plâtre se cache un christ en croix d’une hauteur appréciable. « Je ne sais pas quelle est votre expérience de l’avortement, et je ne voudrais pas vous blesser, car c’est un sujet qui, comme vous le savez, fait souffrir beaucoup de monde, amorce Émile Duport, à l’aise et sympathique. Les Survivants, c’est une tribu. Pas une association, pas un parti, on n’a aucune structure, on est inattaquable, et on n’existe que par le corps qu’on va former », poursuit-il. Les yeux de ces jeunots brillent d’envie d’aventure.

Duport dicte ses recommandations : il faut abandonner les considérations sur la vie de l’embryon, trop « abstraites », et la souffrance d’une femme à la suite d’une IVG, « argument qui ne fonctionne pas ». Il faut créer une « disruption ». Désormais, « c’est vous-mêmes, avec une parole incarnée, qui allez parler de la résonance que l’avortement trouve dans vos vies. Et ça, c’est inattaquable, s’enflamme-t‑il. C’est un angle sémantique, médiatique, qui déconcerte les journalistes ».

Il dégaine alors le syndrome du « survivant à une IVG », inspiré du psychiatre canadien Philip Ney. Selon lui, il touche les personnes qui souffriraient d’un avortement que leur mère aurait vécu et, en conséquence, du manque du frère ou de la sœur « qui aurait dû naître ». Petit problème : notre hôte reconnaît que, dans sa famille, point d’IVG. Ce qui rend de fait sa souffrance un peu moins crédible. Mais le communicant qu’il est a déjà réponse à tout, raison pour laquelle il a inventé le concept de « survivant statistique ». Il donne à l’auditoire les arguments à utiliser. Il s’agit de ressentir l’absence des « personnes manquant à l’appel » depuis 1975 et la légalisation de l’avortement en France. Avec 220 000 IVG par an et 800 000 naissances, Émile et ses amis sensibles avaient « une chance sur cinq de ne pas naître ».

Vient ensuite le moment des conseils pour l’action d’« agit-prop » du lendemain : l’auditoire doit apprendre les « éléments de langage » des Survivants pour répondre aux questions des journalistes. « Ne plombez pas un boulot de trois mois de préparation, les gars, reprend Duport alors que trois feuilles de vade-mecum sont distribuées à chacun. Commencez pas à jouer les Socrate, les journalistes sont très forts et en plus ils peuvent vous couper au montage. Vous lisez votre papelard et vous balancez une phrase. » Dans la foule, une jeune femme va particulièrement retenir la leçon. On la verra imperturbable, face à un reporter du Petit Journal lui demandant son âge, répéter en boucle : « La société française n’a pas su protéger mes jours, j’avais une chance sur cinq de ne pas vivre. » Un grand moment de gêne télévisuelle, ponctué du fameux « doigt d’honneur », le geste sésame demandé à l’entrée de la réunion.

En ordre de bataille

Quant à l’action proprement dite, elle est marketée pour impacter visuellement les passants : Émile Duport saisit deux rouleaux de scotch, un vert où est inscrit « conforme » et un rouge « non conforme ». Les participants devront s’enrouler avec en deux groupes : les quatre cinquièmes d’entre eux s’empaquetteront dans le « conforme », le reste dans le « non conforme ».

Duport est extrêmement lucide sur l’image que ses ouailles ne doivent pas renvoyer, quitte à retravailler leur apparence : prière de ramener, si on en a sous la main, des amis « thugs  1 en banlieue » et de s’habiller « en cool », parce que « les Survivants n’ont pas vocation à ne rassembler que la droite catholique ». La salle se marre. « Un des trucs qui frottait un petit peu aux Survivants, c’est que dès que t’avais une médaille, il fallait la cacher, dès que t’avais une che-che [chevalière, ndlr], il fallait la retourner. Il faut rester soi-même, mais être malin. […] Seul le message prime, et rien ne doit venir le péricliter [sic]. » Acquiescements. Ces petites contritions valent bien l’adrénaline que promet Duport dans la bataille.

On en vient aux questions. Une jeune femme s’inquiète de « l’opposition déjà hargneuse » qui pourrait perturber le happening à Beaubourg. « Ce seront des femmes, donc ce sera plutôt de la violence verbale », veut rassurer Duport. Un autre ne comprend pas « pourquoi on ne parle pas de l’enfant » quand on est Survivant. « L’enfant n’est pas là pour parler alors que toi, ils te voient », réexplique Duport, infatigable. « Ben oui, mais c’est quand même l’essentiel ! – Si c’est l’essentiel, va militer avec Dor  2 », rétorque Duport.

Il faut faire jeune et moderne, t’as compris ? Parce que l’objectif final, c’est – sans rire – que « l’IVG devienne le sujet incontournable de la présidentielle 2017 ». Épuisés de voir tant d’énergie déployée à l’encontre du choix des femmes, nous nous en allons après avoir écouté pendant encore vingt minutes un ami d’Émile expliquer comment garder son sang-froid en garde à vue. Gros succès chez ces jeunes en quête de sensations. Le lendemain matin, des militants féministes feront face aux Survivants lors du happening. Histoire de montrer que « la jeunesse française, ce n’est pas que ça ». Agacé, le service d’ordre se mettra à scander « Action française ! Action française ! » Las. Même quand on veut paraître cool et dans le vent, difficile de se débarrasser de ses vieux démons.

1. Voyous.

2. Xavier Dor, président de l’association SOS Tout-petits, a constitué, dans les années 1980, les commandos antiavortement dans les centres IVG et fait trimballer à ses groupes de prieurs des pancartes de fœtus ensanglantés.

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Une arnaque intellectuelle

Les Survivants ont adopté un argumentaire qu’ils espèrent inattaquable : le syndrome psychique dit du « survivant » et appliqué aux enfants dont la mère aurait eu recours à une IVG.

« Je connais quelqu’un qui est allé consulter un pédopsychiatre pour sa fille de 2 ans. Quand elle dessinait sa famille, elle ajoutait à chaque fois un autre enfant, inconnu, à ses œuvres, raconte Émile Duport à qui veut l’entendre. Le pédopsychiatre a fini par demander aux parents s’il n’y avait pas trace d’une IVG dans la famille, et, en effet, la mère en avait subi une. Heureusement que les enfants sont résilients à cet âge, elle a pu s’en remettre. » Ce témoignage, rapporté par le porte-parole des Survivants, constitue le cœur de l’argumentaire du collectif anti-IVG : une personne dont la mère a avorté ressentirait une « souffrance psychique » et le « manque du frère ou de la sœur qui aurait dû naître ».

Émile Duport a marketé son idée en empruntant le nom d’une pathologie traumatique bien identifiée par les psychanalystes : le syndrome du survivant, c’est‑à-dire la culpabilité d’une personne ayant échappé à la mort alors que d’autres sont morts. Les accidents ou les attentats peuvent indéniablement provoquer cette douleur. Mais appliquer ce syndrome aux enfants nés après le choix d’une IVG est une tartuferie intellectuelle. C’est justement la notion de « choix » des parents qu’il faut replacer au cœur du débat, puisque l’enfant va se construire avant tout selon son histoire familiale et la relation qu’il entretient avec eux.

« Si l’IVG n’est pas vécue comme un traumatisme par la mère ou son compagnon, si c’est un acte réfléchi comme un choix pour mieux faire ensuite, il n’y a pas de raison pour que l’IVG de la mère pèse sur la construction de l’enfant », explique la psychanalyste transgénérationnelle Christine Ulivucci. Elle n’a jamais reçu dans son cabinet de patients venus la consulter pour un trouble lié à l’IVG d’une mère. En revanche, elle a des patients dont la mère a subi une fausse couche ou la perte d’un nourrisson : « Il y a alors un deuil à faire pour les parents dont l’écho peut résonner chez l’enfant existant, celui dit “de remplacement” », appuie Marie-Frédérique Bacqué, professeure de psycho­pathologie. Le risque ? Qu’une sorte de « fantôme » écrasant plane sur lui dont il « n’arriverait pas à compenser la perte ». Les parents devront alors trouver les mots pour surpasser ce deuil inconscient chez l’enfant présent quand il sera temps.

Heurtées de la récupération que font les Survivants de la psychopathologie du deuil, les deux thérapeutes tombent également d’accord sur un autre point : comme il arrive que certains avortements soient très mal vécus par un couple, le discours des Survivants est particulièrement dangereux. Mais on peut le contrer, tempère Christine Ulivucci : « Rappelez à votre lectorat qu’imposer la naissance d’un enfant crée des répercussions particulièrement toxiques. Dans mes consultations, je reçois beaucoup de personnes en manque de racines, car issues d’une filiation non assumée. »

Pour aller plus loin
L’Un sans l’autre, de Marie-Frédérique Bacqué. Éd. Larousse, 2007.
Ces photos qui nous parlent. Une relecture de l’histoire familiale, de Christine Ulivucci. Éd. Payot, 2014.

... La suite dans Causette #69 

Publié le 01 Juillet 2016
Auteur : Anna Cuxac | Photo : © www.lessurvivants.com
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