Société Publié le 07 Juin 2016 par Aurélia Blanc

Laurence Rossignol : “Les wagons pour femmes sont un terrible aveu d’échec” 07/06/16

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On vous en parle dans notre dernier numéro (Causette #68) : pour lutter contre le harcèlement sexiste dans les transports – ce fléau mondial – fleurissent un peu partout des « compartiments pour femmes ». Faut-il s’attendre à les voir débarquer demain en France ? Causette a posé la question à Laurence Rossignol, ministre des Familles, de l’Enfance et des Droits des femmes.

Causette : Ce printemps, une compagnie ferroviaire allemande a mis en place des wagons pour femmes sur l’une de ses lignes. Que pensez-vous d’une telle initiative ? Serait-elle envisageable en France ?

Laurence Rossignol : Réserver aux femmes des wagons pour les protéger du harcèlement n’est franchement pas une idée neuve. Elle est déjà mise en œuvre sur certaines lignes à Tokyo [Japon, ndlr] ou en Inde. C’est pour moi un terrible aveu d’échec. Demander aux femmes de se tenir à distance des hommes, de tous les hommes, pour se protéger de certains hommes, c’est renoncer. Renoncer à la mixité, renoncer à ce que les harceleurs soient perfectibles et éducables, renoncer à investir librement l’espace public. Et quel regard serait porté sur celles qui utiliseraient les wagons mixtes ? Pèserait-il sur elle une présomption de consentement aux attouchements ?

Face aux violences sexistes, la non-mixité peut-elle se révéler une réponse efficace ? Et souhaitable ?

L. R. : La non-mixité ne peut jamais être un objectif. Elle peut être un moyen, temporaire, pour faciliter la prise de parole entre personnes qui partagent une expérience commune. Je pense aux militantes féministes des années 1970 pour qui ces espaces de non-mixité ont été un vrai vecteur d’émancipation. Je pense également aux associations qui animent des groupes de paroles de femmes victimes de violences. La non-mixité dans ces cas précis peut être nécessaire. Mais elle n’est jamais une fin en soi. Elle ne doit surtout pas être une règle d’organisation de l’espace public ou de la société.

En attendant, quelles solutions peut-on envisager pour mettre fin au harcèlement et aux agressions sexistes dans les transports, auxquels sont massivement confrontées les femmes ?

L. R. : Le Gouvernement a pleinement pris la mesure du problème : nous avons lancé, en juillet dernier, le premier plan de lutte contre le harcèlement sexiste et les violences sexuelles dans les transports. Nous avons initié une dynamique collective, avec les acteurs du transport, les collectivités et les associations, qui ont contribué à faire émerger ce sujet, je pense, par exemple, à « Stop harcèlement de rue ». Nous avons lancé une grande campagne de sensibilisation, qui a été largement vue et partagée.

Les transporteurs ont engagé un travail de formation auprès de leurs agents. Des systèmes d’alerte existent : le 3117 de la SNCF répond désormais aux appels et aux SMS. Des marches participatives de femmes sont organisées sur l’ensemble du territoire, aux abords des gares notamment, afin d’établir de meilleurs diagnostics de terrain en matière d’aménagement, de sécurité ou de tranquillité. Le bilan est bon : en quelques mois, la parole s’est libérée sur ce sujet. Il faut continuer. C’est la première étape pour faire reculer le sexisme.

Par ailleurs, je crois à l’autodéfense. L’autodéfense n’est pas réservée aux ceintures noires de karaté. Je me souviens d’avoir été victime d’un tripoteur dans le métro. J’ai attrapé fermement sa main, l’ai soulevée le plus haut possible, en disant très fort : « C’est à qui cette main sur mes fesses ? » Il est descendu fissa dès que les portes du métro se sont ouvertes.

Quel regard portez-vous sur les trajets « Entre femmes » que proposent des sites de covoiturage comme Blablacar, ou sur les wagons « Dames seules » mis en place par la SNCF dans ses trains-couchettes ?

L. R. : Tout n’est pas égal. On peut être contre la ségrégation sans pour autant préconiser que les toilettes femmes/hommes soient remplacées par des toilettes mixtes. Pour les voyages en voiture ou dans les couchettes de train, c’est plus sécurisant de ne pas avoir à scruter l’intention du conducteur ou du voisin de couchette. Jeune, j’ai fait de l’auto-stop et c’était toujours plus rassurant d’être prise en charge par une femme !

Publié le 07 Juin 2016
Auteur : Aurélia Blanc | Photo : © F. Acerbis/Signatures
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