Politique Publié le 31 Mai 2016 par Aurélia Blanc

Transports : Des wagons pour femmes ?

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Après le Mexique, le Japon ou le Brésil, les compartiments réservés aux femmes débarquent en Allemagne. Censée lutter contre le harcèlement et les agressions sexistes dans les transports, la mesure divise. alors, fausse bonne idée ou vraie solution antimachos ? Causette ouvre le débat.

L’annonce a fait l’effet d’un coup de tonnerre. Fin mars, la compagnie ferroviaire allemande Mitteldeutsche Regiobahn (MRB) a révélé qu’elle allait mettre en place des wagons réservés à la gent féminine sur l’une de ses lignes. Inédite en Europe, l’initiative a fleuri aux quatre coins du monde ces quinze dernières années. Au Japon, par exemple, des rames non mixtes ont été installées dès 2001 dans certains trains de Tokyo, puis d’Osaka, principalement aux heures de pointe. Idem dans le métro de Mexico, où la mesure a été étendue aux bus et aux taxis en 2008. Il y a sept ans, c’est l’Inde qui a franchi le pas en créant des trains « spécial femmes » dans les quatre plus grandes villes du pays. Adoptés depuis longtemps en Iran, les compartiments non mixtes ont également essaimé au Brésil (Brasilia, Rio de Janeiro), en Égypte (Le Caire), en Thaïlande... et en Allemagne, donc, où la démarche a déclenché une polémique nationale.

« Nous nous attendions à des réactions négatives, mais pas à ce point-là », concède le service de presse de la MRB, qui a dû éteindre le feu de toutes parts. Instrumentalisée par l’extrême droite (qui y a vu une conséquence des agressions de Cologne), l’affaire a également suscité la colère de Marco Böhme, porte-parole du parti de gauche allemand Die Linke. « Nous ne sommes plus au Moyen Âge ni au début du XXe siècle. Quelle est la prochaine étape ? Les halls séparés ? les centres commerciaux ? les piscines ? » interroge-t-il alors. En attendant, le projet est sur les rails. « Depuis mars, les trains qui circulent sur la ligne Leipzig-Chemnitz comportent deux wagons réservés aux femmes, près de la voiture du personnel de bord. Et cela n’a généré aucun problème avec nos clients », assure la MRB. Reste à patienter quelques mois, pour voir si les usagères répondent présentes.

Un tramway nommé angoisse

La ségrégation des femmes serait-elle finalement LA solution pour mettre fin aux mains baladeuses et autres agressions sexistes ? Bon gré mal gré, l’idée fait son bout de chemin (voir aussi page 24). En 2014, la ministre des Transports britannique, Claire Perry, a suggéré – en vain – d’instaurer des wagons pour femmes dans le métro londonien aux heures de pointe. Quatre ans plus tôt, dans l’Hexagone, Bruno Beschizza, alors candidat (UMP) aux élections régionales, avait proposé de réserver un compartiment aux femmes seules, le soir, sur le réseau francilien... avant de faire machine arrière. Quand il est question de non-mixité, la polémique n’est jamais bien loin.

Plutôt rares, des mesures semblables ont pourtant déjà vu le jour en France. Par exemple, sur des sites de covoiturage comme TopCovoiturage ou BlaBlaCar, qui ont créé une option « Entre femmes ». En 2011, l’entreprise Women Cab – aujourd’hui disparue – avait introduit à Paris les premiers taxis 100 % féminins. De son côté, la SNCF a généralisé, dès 2001, des compartiments « Dames seules » dans ses trains-couchettes. « Cette décision, prise suite à des problèmes d’agressions à bord de nos trains, n’a pas suscité de controverse », se souvient Sean Clairin, responsable des trains de nuit. Peut-être parce qu’à l’époque l’affaire Rezala1 est encore dans toutes les têtes. Toujours est-il que la démarche rencontre un franc succès. « Vingt à vingt-cinq pour cent des femmes qui voyagent sur les trains de nuit utilisent ces compartiments, soit environ 160 000 personnes par an. Ce service, très demandé, apparaît d’ailleurs dans le top des motifs de satisfaction de nos clientes. Et nous envisageons aujourd’hui de le renforcer », témoigne Sean Clairin. Autrement dit, les usagères ont beau être massivement réfractaires aux compartiments non mixtes, elles y voient malgré tout, en pratique, une solution pour voyager plus sereinement (voir notre sondage ci-dessous). Pas vraiment surprenant, quand on sait qu’une femme sur cinq se sent en insécurité pendant ses déplacements2. Bruits de bouche, remarques graveleuses, regards insistants... En 2015, le Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes a mené une étude auprès de six cents femmes vivant en Essonne et en Seine-Saint-Denis. Résultat ? 100 % d’entre elles ont déjà été importunées lors de leurs trajets. Dans les transports, les deux tiers des victimes d’insultes sont d’ailleurs des femmes, tout comme l’écrasante majorité des victimes d’agression sexuelle2...

Des compartiments pour les agresseurs ?

Anaïs Bourdet en sait quelque chose. En 2012, elle a créé le Tumblr Paye ta shnek, qui recense les situations de harcèlement sexiste dans l’espace public. Quatre ans et douze mille témoignages plus tard, elle revient sur la récente initiative de la compagnie ferroviaire allemande. Et, contre toute attente, elle y est farouchement opposée : « C’est un pansement sur une plaie béante. On prétend créer un espace sécurisé pour les femmes, mais on ne s’attaque pas au véritable problème qui est de savoir pourquoi elles sont agressées. C’est une fausse solution. Si on l’applique à toutes les formes de discriminations – le racisme, l’homophobie, etc. –, on se dirige tout droit vers la ségrégation générale. C’est très dangereux. » Et loin de régler le problème de fond, si l’on en croit la géographe du genre Édith Maruéjouls. « On dit aux femmes : “protégez-vous”, “faites attention”... Autrement dit, on propose des mesures individuelles là où il faudrait une réponse collective, et donc politique. On renvoie la femme à la responsabilité de sa protection, de ses choix, au lieu de prévenir les agressions. À ce moment-là, pourquoi ne pas créer des wagons pour les agresseurs ? » ironise la chercheuse. Et de pointer les effets pervers de ces métros « pour femmes » : « Si vous ne prenez pas le compartiment qui vous est réservé, est-ce que ça signifie que dans les autres c’est open bar ? »

Un temps étudiée, l’idée a d’ailleurs fait l’objet d’un avis défavorable du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes. Et n’a donc pas été retenue dans le Plan national de lutte contre le harcèlement sexiste et les violences sexuelles dans les transports, mis en place en juillet 2015 par le gouvernement. « Nous avons lancé une grande campagne de sensibilisation, qui a été largement vue et partagée. Les transporteurs ont engagé un travail de formation auprès de leurs agents », assure Laurence Rossignol, ministre de la Famille, de l’Enfance et des Droits des femmes. En parallèle, le 3117, le système d’alerte de la SNCF, est devenu accessible par SMS (37 117). Les « marches participatives » 3, qui permettent aux usagères de signaler les aménagements problématiques, se développent peu à peu. Également expérimenté, l’« arrêt à la demande » dans les bus de nuit vient, lui, d’être pérennisé à Nantes. « Des initiatives encore mal connues des voyageuses », constate cependant Christiane Dupart, de la Fédération nationale des associations d’usagers des transports. Pour elle, aucun doute : « Si l’on veut que les choses changent, il faut aussi que les femmes soient davantage intégrées dans l’élaboration des politiques de transports et d’aménagement du territoire, qui restent des mondes d’hommes. » D’autant plus indispensable que deux tiers des usagers sont aujourd’hui... des usagères.

 

1. Surnommé « le tueur des trains », Sid Ahmed Rezala est soupçonné d’avoir tué trois femmes en 1999.

2. Source : Observatoire national de la délinquance dans les transports.

3. Lancées au Canada à la fin des années 1980, ces marches permettent à des groupes de femmes de parcourir un secteur (quartier, gare...) avec un guide afin d’identifier les espaces générateurs d’insécurité. 

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Publié le 31 Mai 2016
Auteur : Aurélia Blanc | Photo : © F. Acerbis/Signatures
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