Société Publié le 11 Mai 2016 par Agathe Le Taillandier

À quoi rêvent les adolescentes ? Portraits croisés de jeunes filles

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Elles s'appellent Flavie, Haniyya, ou Saira. Elles ont entre 14 et 15 ans, un âge flou où les corps se déploient vite pour certaines, avec lenteur pour d'autres. Elles prennent des airs de grandes ou bien regrettent le temps insouciant de leur enfance. Elles ont l'âge d'avoir un avis sur tout et le font avec beaucoup de sérieux. Un rien les fait éclater de rire et se serrer avec passion dans les bras. Étrange période de l'adolescence où les écarts se creusent et les différences voient le jour : si Leswine parle des hommes qu'elle aime avec fierté, Myriam, elle, épouse les codes du masculin pour mieux s'y dissimuler. Ces jeunes filles vivent au Blanc-Mesnil, en Seine-Saint-Denis. Elles sont notre France de demain, métissée, vive, inquiète aussi face à un avenir incertain.

Lorsque Flavie décrit son quartier, elle avoue le trouver sale, sans verdure, troué par de grands bâtiments. Elle répète à plusieurs reprises « de l'acier, de la ferraille ». Grace renchérit avec humour : « Il y a beaucoup de "teneurs de murs", surtout le samedi soir ! Et ils sont hyper décomplexés, ils descendent à la cave et quand ils remontent, ils ont les mains pleines de billets. » Mais Oriane se presse d'ajouter : « Ils sont très polis et ils nous connaissent depuis qu'on est petites ! Moi, je vis là depuis que je suis dans le ventre de ma mère. J'adore mon quartier, je ne le quitterai jamais ! »

Pour Imane, « le quartier, c'est comme une grande famille, si tu fais une connerie, les grands vont t'éclater. Il y a une joyeuse solidarité aux Tilleuls [quartier du Blanc-Mesnil, ndlr]. Moi, je pense que les jeunes qui vendent de la drogue, c'est parce qu'ils n'ont pas le choix : ils le font pour subvenir aux besoins de leur famille. Je n'ai pas envie que mes enfants grandissent ici. J'aimerais qu'ils connaissent la chaleur du quartier, mais pas la galère ».

Victimes de la rumeur

Et où rêveraient-elles de partir alors ? Toutes répondent à l'unisson : aux États-Unis ! Nada ajoute : « Les Maghrébins rêvent de venir en Europe et moi d'aller en Amérique parce que ça a l'air de bouger plus qu'en France, d'être plus cool... Enfin... c'est ce qu'on voit à la télé ! » Imane renchérit avec beaucoup d'assurance : « Là-bas, ils se préoccupent moins d'où tu viens, de ce que tu as vécu. Alors qu'ici il y a beaucoup de rumeurs. Si une fille s'habille bien, se maquille, on va directement dire que c'est une pute. Les filles qui mettent des jupes, elles sont "réputées" : nous, on est obligées de nous mettre en jogging ou en jean. »

Mais toutes ne partagent pas cette impression et n'évoquent pas de la même manière la pression de la rue et du regard masculin. Myriam, elle, ne s'habille plus qu'en « garçon », comme elle dit, et a décidé d'adopter des attitudes « masculines » : une manière de parler vulgaire et crue, une démarche, un désir de « faire la loi ». Elle fréquente des groupes de garçons de la cité et a complètement décroché scolairement. Quant à Imane, elle s'impose une discipline de fer : « Si ce n'est pas moi qui me retiens, qui va le faire ? »


Figure paternelle et origines

Rachelle en a assez de devoir toujours rappeler ses origines.

La famille est vite posée sur la table : cocon rassurant ou espace de violence, elles en parlent avec beaucoup de liberté. « J'aime raconter ce que je fais en cours à ma mère, je lui parle beaucoup. Mon père, moins. Comme il travaille, il rentre, il est fatigué », explique Grace. « En fait, mon père, il est là mais il n'est pas là », ajoute Flavie. Haniyya va dans leur sens : « Avec lui, c'est comme s'il y avait une limite à ne pas franchir, c'est bizarre, on ose moins. »

Toutes semblent décrire une distance évidente et tacite avec la figure paternelle. Et elles ne peuvent parler de leur famille sans évoquer la culture dans laquelle elles baignent à la maison. Même si Rachelle, de père sénégalais et de mère franco-algérienne, avoue en avoir assez de devoir toujours rappeler ses origines. Pourtant, elle en est très fière. Comme Flavie de ses origines haïtiennes, congolaises pour Grace, comoriennes pour Haniyya, tunisiennes pour Nada, ou encore antillaises pour Oriane.

Et elles rappellent la diversité foisonnante et riche du collège où elles suivent leur scolarité. « Ici, il y a toutes les religions, toutes les cultures, toutes les langues ! » reconnaît avec un large sourire Saira. « Moi, je suis fière d'être Haïtienne autant que Française, explique Flavie. La France, c'est mon passeport, la terre qui a accueilli mes parents. Je ne comprends pas pourquoi beaucoup de jeunes de ma génération refusent de se revendiquer Français. Après... » Elle montre en riant sa peau noire, seul soupçon selon elle, pouvant planer sur son identité française.


« À Paris, y a que des Blancs dans la rue »

Saira : « Ici, il y a toutes les religions, toutes les cultures, toutes les langues ! » 

« Au Blanc-Mesnil, on ne soufre pas de racisme, mais quand je vais à Paris, dans le quartier où travaille mon père, parfois, j'ai peur de sortir de la voiture. Il y a que des Blancs dans la rue, ça me fait trop bizarre ! » Rachelle ajoute : « Et les filles à Paris ne sont pas habillées comme nous. En fait, on dirait deux mondes différents alors que c'est juste à côté. » Imane note : « On ne verra jamais un chirurgien aux Tilleuls ! En fait, on nous a isolés dans un coin de la France, et on entend parler de nous que quand ça va mal. »

Pour Flavie, c'est un peu comme quand elle rentre en Haïti : « Je me sens étrangère par rapport à ma famille de là-bas, parce que j'habite dans un pays développé. Ils me voient comme une étrangère, je suis bien habillée... Il y a un décalage. » Nada, elle, ne souffre pas de ce hiatus dont elle se saisit avec humour : « En Tunisie, je suis toujours considérée comme la petite Française, même si je parle bien arabe ! »

L'été au bled, on les regarde différemment et, en France, elles avouent être parfois montrées du doigt. « Le pire, ce sont les médias », avouent-elles en cœur. Elles trouvent que le discours à la télévision « rabaisse » les quartiers où elles vivent : « Dans Envoyé spécial, tu peux entendre : "Le petit Mohamed, la racaille de la cité, maltraite les autres." Tout est exagéré, c'est vraiment choquant. » Pour Nada, ce regard posé sur les banlieues s'est aggravé en 2015 à la suite des attentats. Elle avoue s'être sentie doublement blessée : les médias montrent du doigt la banlieue dans laquelle elle a grandi et, en plus, les responsables de ces actes criminels se revendiquent de la même religion qu'elle. « Ma sœur a décidé de porter le voile à 17 ans, explique-t-elle. Elle nous raconte les regards posés sur elle dans les transports en commun. On en parle beaucoup à la maison. »

Pourtant, ces préjugés liés à la religion, aux couleurs de peau, aux origines sont le terrain privilégié de leur humour. « On se joue beaucoup de tous les clichés, c'est une manière de s'en débarrasser, mais les adultes ne comprennent pas souvent. Ils sont trop sérieux. »


« Je serai avocate »

Grace

Et si l'on n'est pas sérieux quand on a 17 ans, l'école pourtant revient constamment dans les bouches de ces jeunes filles. À la maison, on leur répète qu'il faut travailler à l'école pour réussir, pour s'assurer un avenir, pour pouvoir « payer ce qu'elles voudront à leurs enfants ». Imane décrit les conditions de vie difficiles qu'ont connues ses parents et rêve de devenir « chirurgienne pour le cœur, pour sauver des vies. Parce qu'on est tous égaux face à la maladie ». Flavie s'enflamme quand elle parle de leur avenir : « Pourquoi ne pas retourner en Haïti pour créer une association ? » Tandis que Grace affirme dans un large sourire : « Je serai avocate. » 

Mais l'école rime aussi avec amis et nouvelles rencontres, premiers amours parfois. C'est un lieu de socialisation hautement codifié au sein duquel la réputation est constamment en jeu. En un click sur Internet, via Facebook ou Snapchat, une rumeur peut circuler et leur nuire. Elles le savent, s'en méfient, même si elles avouent passer en moyenne trois heures par jour sur les réseaux sociaux. 

L'amour s'infiltre timidement dans leurs témoignages. D'une adolescente à l'autre, le regard est bien différent, mais toutes refusent de croire au prince charmant ou au coup de foudre : « Dans les films, on voit toujours une scène où la fille laisse tomber son classeur, un garçon vient lui ramasser et hop, en un regard, ils tombent amoureux ! Nous, ici, si on fait tomber un truc, les garçons shootent dedans ! En plus, c'est trop facile, c'est toujours le garçon qui sauve la fille ! »

Au collège il y a les filles qui se mêlent aux garçons et les autres qui préfèrent se fréquenter entre elles parce qu'« ils [les] titillent tout le temps et ils sont moins matures qu'[elles] ». Et puis Imane refuse d'être prise pour « une fille facile », de multiplier les conquêtes comme certaines filles du collège.

Le prisme de la religion

Quand elles s'imaginent plus grandes, elles se voient mariées, « avec quelqu'un de ma religion », souligne Flavie discrètement. « Comme dit mon père, explique Grace : "Je veux un chrétien, s'il te plaît, pas de musulman !" En fait, c'est pas nous qui décidons, c'est notre religion. » Le monde est chez chacune d'elle décrypté à travers le prisme du religieux : « C'est le principe central de mon éducation », clame l'une d'elles.

Elles en parlent beaucoup, s'interrogeant les unes les autres sur leurs traditions, leurs croyances. Une bible sous un oreiller, quelques prières avant de s'endormir, des rituels en grand nombre, tout cela semble les rassurer au quotidien. « Mais je m'inquiète pour la génération de ma petite sœur, chuchote Saira. Elle grandit dans un climat d'insécurité et de violence, je n'ai pas l'impression que cela ait été mon cas. »

La lucidité affleure dans leurs paroles, car cet âge transitoire, cette période si mouvante est aussi un temps fort de construction de soi. Comme Simone de Beauvoir le disait déjà : « L'adolescence est le passage entre le monde donné de l'enfance et l'existence d'homme à fonder. »

 

Poème collectif rédigé par Saira, Myriam, Oriane et leur classe

« Ma rue est un tas d'ordures
Une réunion de poubelles
Un parking pour voitures
Sans Biafine sur brûlure
Ma rue est une jungle de chiens lions et de chats sauvages
Une vieille élégante, elle fraternise avec le monde
Ma rue est impossible à cerner
Elle t'entraîne dans les bas-fonds
C'est une forêt de bâtiments, de grands immeubles parmi les pavillons
Quelques personnes parmi des millions
Dans ma rue on se connaît
On se regarde de la tête aux pieds
Ma rue est criblée de cratères
Il y a des morts, des cimetières et les motos font des roues arrière
Ma rue n'a pas d'odeur
C'est une impasse noire comme les ténèbres
Si ça s'passe mal, on sort les larmes. »

Publié le 11 Mai 2016
Auteur : Agathe Le Taillandier | Photo : Victor Zébo - Photo d'ouverture : Flavie
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