Les Copines de Causette Publié le 25 Avril 2016 par Clarence Edgard-Rosa et Mélody Thomas

Sortir du black-out Actrices noires

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Après la polémique sur les oscars trop blancs, si on balayait devant notre porte ? il est facile de pointer du doigt nos voisins américains mais, en la matière, la France n’est pas bonne élève. nous avons rencontré des actrices qui subissent cette double peine – femmes et noires – qui les rend presque invisibles. ou bien cantonnées à des rôles stéréotypés. Elles nous racontent comment, au cinéma et à la télé, les vieux clichés ont la peau dure. il suffirait pourtant de presque rien...

Firmine richard avait la quarantaine quand on l’a repérée alors qu’elle travaillait à la RATP. C’était pour Romuald & Juliette, avec Daniel Auteuil, en 1989. Aujourd’hui, à 68 ans et malgré près de soixante-dix rôles au cinéma, à la télé et au théâtre, elle fait un bilan amer de la représentation des femmes noires en France. « Depuis ma première apparition au cinéma, je n’ai pas arrêté d’entendre cette question. La représentation des femmes avance doucement, mais pour les femmes noires, c’est une autre histoire, confie-t-elle. Les Noirs, dans l’audiovisuel, on les utilise à dose homéopathique. J’aimerais qu’on me donne à jouer une marâtre, une directrice d’école, une juge, mais dans la tête de la plupart des réalisateurs, me faire jouer une juge, ce n’est pas crédible. »

Des rôles avec balai-brosse

Nous avons fait le bilan avec Régis Dubois, docteur en cinéma et auteur des Noirs dans le cinéma français. Verdict : les films français avec en rôle principal une femme noire ou métisse, il nous a fallu à peine plus de deux mains pour les compter. « Les actrices noires sont confrontées à une double “invisibilisation”, explique-t-il. Il y a déjà beaucoup moins de films dont le premier rôle est campé par une femme, alors une femme non blanche, c’est encore moins banal. » À cela s’ajoute un imaginaire colonial bien ancré. « Pour les hommes afrodescendants, les rôles oscillent encore trop souvent entre le flic, le bandit et le comique, comme pour Joey Starr dans Polisse et Omar Sy dans Intouchables. Les femmes sont généralement cantonnées à trois catégories de personnages : les objets de désir, les nounous ou les domestiques et, enfin, les “sauvageonnes”. » Pour Firmine, qui a débuté en campant une femme de ménage, ce n’est pas tant ce rôle qui pose problème que son omniprésence. « J’en ai refusé, des rôles avec un balai-brosse et une ligne de texte, qui meurent au début du film. Ont-elles vraiment besoin d’être noires ? » plaide-t-elle.


Toutes les comédiennes qui se sont confiées à nous évoquent la même difficulté. Ainsi, Aïssa Maïga raconte le choc qu’elle a eu en découvrant, juste après le bac, qu’elle ne pouvait pas jouer les textes appris à l’école. Motif : une peau trop sombre. « Ça a été violent. Aux cours de théâtre que j’avais pris pour intégrer le Conservatoire, le choix des textes était un débat sans fin. On m’expliquait mordicus que ce n’était pas possible, que ça allait se retourner contre moi et que j’en raterais mon concours. J’allais prétendument détourner l’attention du spectateur, qui n’allait pas y croire ni être concentré sur ce que je proposerais. »

Son agent, qui la soutenait dans sa démarche, l’envoyait sur des castings sans mentionner qu’elle était noire. « Quand j’arrivais, c’était l’horreur. On me regardait comme si j’étais une extraterrestre. La personne en face était pétrifiée : “Mais enfin, qu’est-ce que vous faites là ?” Mon agent recevait des appels du style : “Vous êtes demeurée, vous ne connaissez pas votre métier !” Elle a vite dû changer son fusil d’épaule. Je regrette de ne pas avoir pu faire de caméra cachée, à l’époque. C’était édifiant. » Sa rencontre avec d’autres actrices noires change la donne : « Avec Claudia Tagbo, Nadège Beausson- Diagne, Félicité Wouassi et bien d’autres, nous étions assez isolées, au départ. Nous avons échangé nos expériences, et le simple fait de savoir qu’on n’était pas seules rendait la chose moins difficile. »

Trois castings en un an et demi

Les émeutes de banlieue en 2005 et les débats sur les minorités visibles à l’écran qui s’ensuivent permettent de mettre des mots sur cette « invisibilisation ». « J’ai constaté un changement radical, note Aïssa Maïga. Mon discours est devenu audible, les gens se rendaient compte que c’était dégueulasse, sans se sentir individuellement pointés du doigt. C’était beaucoup plus respirable. J’ai eu la chance que ce virage survienne au moment où je jouais dans Les Poupées russes, film qui s’est révélé être un véritable succès. » Si la notoriété acquise à force de travail par Aïssa Maïga lui permet aujourd’hui d’être appelée « plus seulement pour des rôles de Noires », la toute jeune comédienne Laetitia Some, rencontre aujourd’hui des obstacles similaires : « Je suis la seule personne de couleur dans les cours et on me le fait bien sentir, notamment en me donnant tout le temps les rôles de bonne [encore les bonnes, décidément c’est un toc ! ndlr]. »

Aline Belibi, qui faisait partie de sa promotion, ajoute que, même une fois le rôle obtenu, la différence se fait sentir : « Sur les tournages que j’ai faits, j’ai pu constater que les coiffeurs et les maquilleurs ne sont pas qualifiés pour s’occuper des peaux noires et des cheveux crépus. On reste une exception. » Travaillant avec un agent depuis un an et demi, Laetitia n’a passé que trois castings. « Il m’a clairement dit qu’il aurait du mal à me trouver du travail : “C’est compliqué pour les gens comme vous”. »

Discrimination positive

« Les gens comme vous. » La comédienne Yasmine Modestine, auteure de Quel dommage que tu ne sois pas plus noire, a pris l’habitude d’entendre ces quatre mots. « Avec mes cheveux crépus, je ne serai de toute façon jamais assez blanche, mais les réalisateurs ne veulent pas non plus s’entendre reprocher ce qui s’est passé avec Zoé Saldana pour Nina Simone [dans le biopic Nina, qui doit sortir aux États-Unis le 22 avril] : ils ont choisi la plus claire. » « C’est précisément ça, le whitewashing : dans un siècle, ce qui restera de nous, ce sont ces images qui nous représentent plus souvent comme des dealers et des femmes de ménage que comme nous sommes dans la réalité », regrette Yasmine. Au moment où nous rédigeons ces lignes, elle reçoit le verdict d’un casting qu’elle a passé pour le rôle d’une commissaire, supérieure hiérarchique d’un policier joué par Gérard Depardieu : « Ça ferait trop cliché de discrimination positive de série américaine qu’une Noire ou une métisse soit dans ce rôle », s’est vu opposer son agent, qui pourtant s’était battu pour convaincre le réalisateur, Erick Zonca.

Même constat pour la journaliste et réalisatrice Rokhaya Diallo, pour qui la visibilité des minorités dans la fiction française est toujours quelque chose qui semble nécessiter des justifications. « Il y a une réelle difficulté à confier des rôles à des acteurs non blancs s’il n’y a pas une raison qui explique ce choix. Dans les films français, ce n’est jamais vu comme normal. »

Le public ne s’identifierait pas

Cette difficulté qu’ont les acteurs noirs à être choisis avant tout pour leur jeu agace la comédienne Annabelle Lengronne : « Je ne veux pas être une actrice noire, juste une actrice. » D’où la question à 1 000 euros : faut-il ou non préciser la couleur des personnages dans les scripts ? « C’est la grande question qui s’est posée à France 2 pendant un temps. Personnellement, je pensais qu’il ne fallait pas le faire. Le problème, c’est que si ce n’est pas stipulé, c’est blanc, répond Yasmine Modestine. En réalité, c’est tout un système qu’il faut changer. Sans diversité parmi les décideurs et ceux qui écrivent, ça ne bougera pas. Et soyons très clairs : ça ne bougera pas parce qu’ils ne veulent pas que ça bouge. »

Dénonçant l’entre-soi qui règne au sein des chaînes et des productions, elle raconte des débats au Centre national de la cinématographie (CNC) où, alors qu’elle demandait plus de diversité, on lui a opposé qu’il s’agissait d’une atteinte à la liberté d’expression. « C’est le premier argument. Ensuite vient celui qui consiste à dire que la réalité n’est pas plus diverse que ce qui se fait en fiction aujourd’hui, précise Yasmine Modestine. Pour certains, en effet, la réalité est très blanche. Mais on a eu un président noir dans une fiction avant l’élection d’Obama [David Palmer joué par Dennis Haysbert dans la série américaine 24 H chrono, ndlr]. Elle a bon dos, la réalité ! Le troisième argument, c’est le très pratique “il ne faut pas faire de communautarisme”. Or, le plus grand communautarisme, dans cette affaire, c’est le communautarisme blanc. Et enfin, pour l’argument final… : le public ne veut pas de personnages noirs, il ne s’identifie pas. »

 Rachel Kahn, comédienne, y voit un alibi pour justifier l’absence de remise en question : « Ah, le fameux “les vraies gens ne s’y reconnaissent pas”. J’aimerais bien savoir qui sont les “vraies gens”. On parle tout le temps à leur place, mais on ne sait même pas qui c’est. C’est ce qui explique, à mon sens, l’appauvrissement des récits. » Et le public noir, se demande- t‑on seulement s’il a la possibilité de s’identifier, lui ? « Après Danbé, la tête haute [téléfilm d’Arte diffusé en janvier dernier, ndlr], je me suis fait arrêter dans la rue par une mère qui m’a dit : “Merci, merci pour ce que vous faites et pour mes enfants. Vous voir à l’écran, ça veut dire qu’on existe” », témoigne Annabelle Lengronne, encore très touchée par ce souvenir.

Avec sa plateforme de films et de séries africaines en ligne, Afrostream, sorte de Netfilx afro, Tonjé Bakang a réuni plus de 10 000 abonnés en un an, confirmant que le public afro-français représente un vrai marché. Et que si les canaux traditionnels l’ignorent, il parviendra sans peine à se passer d’eux. Fin mars, à Paris, se tenait une table ronde sur la place des comédiens noirs dans l’Hexagone, organisée par Dolorès Bakéla et Adiaratou Diarassouba, deux journalistes qui n’en reviennent toujours pas d’avoir fait salle comble et fédéré autant d’enthousiasme autour de la question. Leur blog, L’Afro, raconte l’expérience noire en France et présente chaque jour le portrait d’un acteur ou d’une actrice afro-français. « Quand on a commencé, les gens nous disaient : “Vous allez en trouver cinq.” Aujourd’hui, on en est à plus de cent cinquante ! » dit en riant Adiaratou.

Le problème, c’est que bien souvent quelques comédiens sont « “élus” pendant que les autres continuent à être invisibles », comme le note la scénariste et réalisatrice Isabelle Boni-Claverie, en référence à Omar Sy et Aïssa Maïga. Celle qui signait l’année dernière l’excellent documentaire Trop noire pour être française ? (rediffusé le 13 mai à 23 h 15 sur Arte) estime que les lignes bougent davantage à la télévision qu’au cinéma, petite pression du CSA oblige (voir l’encadré « Le CSA tient les comptes »). « Au cinéma, il n’y a pas d’organe équivalent. Comme il n’y existe pas de pression, les histoires relèvent de l’imaginaire d’un réalisateur, d’un scénariste, d’un diffuseur et d’un producteur. Pour la plupart d’entre eux, cette question n’entre pas dans le champ de leurs priorités, c’est tout. Les Noirs ne sont pas encore considérés comme faisant partie de l’espace commun français. Ils sont un ailleurs, une exception, et sont donc traités comme tels par le cinéma et la télévision. »

Ne pas céder à la consternation

C’est la raison pour laquelle la question des quotas se pose. « C’est un constat d’échec, mais il faut tout essayer, déclare Rokhaya Diallo. C’est important qu’un producteur ait ces questions en tête lorsqu’il produit un film. Par exemple, Sous les jupes des filles est un film qui prétend représenter les femmes françaises, mais il n’y a pas une seule actrice noire. » Même constat chez Laetitia Some, qui travaille sur une thèse sur « les questionnements identitaires à travers la notion d’intégrité dans le théâtre afropéen ». « La question de la mise en place de quotas pose un problème : celui des statistiques ethniques, interdites en France [depuis 1978, ndlr]. Alors, comment mettre en place des quotas correspondant à la réalité de notre société ? »

« Cette forme de racisme qui nous rend invisibles, pour moi, c’est plutôt de l’ignorance », témoigne Shirley Souagnon, comédienne de stand-up et productrice. Elle a lancé une agence Web réunissant les talents afros (voir l’encadré « Une agence de talents français 100 % afros »). « T’as déjà écouté l’argumentaire d’un raciste ? Ça n’a aucun sens, on dirait une théorie de mec bourré. C’est mignon, j’ai envie de leur faire un câlin. Mais maintenant, on arrête les bêtises et on agit. » Dans la même optique, la journaliste cinéma Claire Diao a lancé Quartiers lointains, un programme itinérant de courts-métrages. « Le but est de ne montrer que des films africains et français pour sensibiliser le public à de nouveaux réalisateurs, montrer qu’ils existent et qu’il faut les suivre. » L’actrice et réalisatrice Sonia Rolland elle aussi croit beaucoup à cette nouvelle génération : « Nous sommes dans un refus de céder à la consternation. On est dans l’action. On ne peut pas attendre qu’un miracle opère. Il faut qu’on se donne les moyens de ce changement. » Et puis elle sait que quand les femmes afros sont correctement représentées, ça marche. De 2004 à 2006, elle jouait l’agent d’élite Léa Parker, dans la série éponyme de M6. « C’était la première fois qu’une femme métisse était premier rôle d’une série, pas qu’en France, mais en Europe. Ça a cartonné. La preuve que les gens s’en fichent, de la couleur. Ce qu’ils veulent, ce sont de bons divertissements. »

“Ils ont mis une Renoi avec un babtou”

Stéfi Celma est elle aussi une incorrigible optimiste. Elle savoure les petites avancées qu’elle constate. Dans la série française Dix pour cent, réalisée par Cédric Klapisch et écrite par l’ex-agent de comédiens Dominique Besnehard, elle a obtenu le rôle d’une standardiste aspirante comédienne qui, sur le papier, n’avait pas de couleur. Du coup, le scénario s’est adapté aux problèmes spécifiques que peut rencontrer une jeune comédienne métisse, et le résultat est une dénonciation très fine de la question. « C’est génial de travailler avec des réalisateurs qui ne craignent pas de prendre cette question à bras-le-corps », s’enthousiasme-t‑elle. En 2014, Céline Sciamma a provoqué un débat avec son film Bande de filles, au casting majoritairement féminin et noir.

Karidja Touré y tenait le rôle principal. Ce débat, elle ne l’avait pas du tout vu venir. « On est tellement peu visibles au cinéma que quand on l’est, forcément, ça parle. La question ne se serait pas posée si cinq films avec des filles noires sortaient au cinéma chaque année. » Elle compte parmi ses modèles Kerry Washington : « Elle a commencé sa carrière avec des rôles stéréotypés, mais dans Scandal, elle dirige tout, c’est une femme, et en plus elle est noire. J’adore. » C’est en Bourgogne que Karidja Touré vient de finir un tournage, le prochain film de Cédric Klapisch. « Au départ, ce rôle devait être joué par une Blanche. Vu le sujet du film [le vin, le terroir], ç’aurait pu être tout blanc, mais il y a de la diversité. Les gens vont se dire : “Tiens, ils nous ont mis une Renoi avec un babtou, et ça passe crème !” », plaisante-t‑elle. Pour la jeune femme, c’est une évidence : les choses vont changer. Elles sont déjà en train de changer.

Publié le 25 Avril 2016
Auteur : Clarence Edgard-Rosa et Mélody Thomas | Photo : M. Braun pour Causette
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