Société Publié le 06 Avril 2016 par Propos recueillis par Juliette Plagnet – Traduit de l'anglais par Nina Durand

Revenu de base, épisode 2 : « Le plus intéressant selon moi, c'est l'émancipation » 06/04/16

blog post image

Guy Standing est cofondateur du réseau international de chercheurs Bien, qui milite pour le revenu de base. L'économiste britannique a participé en 2011 à l'expérimentation d'un revenu inconditionnel en Inde. Rencontre avec un convaincu, entre libéralisme et justice sociale.

Causette : Il existe différentes versions du revenu de base. Quelle en est votre définition ?

Guy Standing : L'idée d'un revenu de base, c'est que chaque individu devrait recevoir tout au long de sa vie un salaire mensuel modeste, payé directement, de manière inconditionnelle. Donc, c'est un revenu universel, versé individuellement à chaque homme, à chaque femme. Et une somme irait aussi à chaque enfant, par l'intermédiaire de la mère.

 

Qu'est-ce qui vous a personnellement intéressé dans cette idée ?
G. S. :
Je défends le revenu de base depuis maintenant trente ans, tout d'abord pour une raison éthique : aujourd'hui, la richesse de chaque individu a bien plus à voir avec les contributions des générations précédentes, qui ont créé une sorte de richesse commune à la société, qu'avec tout ce que vous et moi pouvons faire. Mais on ne sait pas exactement qui a contribué à cette richesse par le passé et de quelle manière, donc c'est une question d'éthique et de justice que de distribuer un « dividende social » à chacun, comme en héritage des contributions du passé. Certains héritent d'énormes sommes d'argent et de propriétés parce que leurs parents ou grands-parents ont construit quelque chose, ou ont hérité eux-mêmes, et personne ne remet ça en question.
La deuxième raison remonte aux années 1980 : avec la mondialisation, il est devenu évident qu'on allait assister à une montée en flèche de la précarité dans tous les pays. Et je savais que le marché du travail était incapable de créer une situation dans laquelle tout le monde pourrait avoir un emploi et un salaire convenable. Il fallait donc qu'on accepte de vivre en voyant des millions de personnes dans l'insécurité économique et des inégalités croissantes, ou bien il nous fallait trouver un moyen d'assurer une sécurité économique à tout le monde. Il n'y a qu'un revenu de base qui peut garantir ça.


« Il nous fallait trouver un moyen d'assurer une sécurité économique à tout le monde.
Il n'y a qu'un revenu de base qui peut garantir ça »

 

À quoi correspond l'acronyme « Bien » ?
G. S. :
« Bien » signifie Basic Income European Network (en français : Réseau européen pour le revenu de base). Il s'agissait, au départ, d'un petit groupe d'économistes, de philosophes et de sociologues. Et puis nous avons été rejoints par de plus en plus de personnes, d'Amérique latine, d'Amérique du Nord et d'Asie... Le « E » de « European » a donc été transformé en « Earth » (Réseau mondial pour le revenu de base). Aujourd'hui, l'organisation compte des milliers de membres – tout le monde peut participer –, et nous avons développé des réseaux dans plusieurs pays du monde entier. Le BIEN a deux objectifs : encourager la recherche et le développement de théories sur le revenu de base dans un but analytique et pousser les gens à y réfléchir.

 

Vous pensez que le revenu de base pourrait un jour être mis en place à l'échelle d'un pays ?
G. S. :
J'ai toujours pensé que le revenu de base devait d'abord être mis en place localement, pour devenir graduellement national, voire européen, ou encore plus global. Ne pas être trop ambitieux, commencer par de petites zones pour étendre le concept ensuite. Et, soudainement, ces deux dernières années, de plus en plus de politiciens se sont mis à envisager le revenu de base comme une solution. Plusieurs pays lancent des projets pilotes. D'ailleurs on a fait une expérience en Inde en 2011, dont les résultats ont été très positifs.

 

À propos de ce projet pilote mené en Inde, qu'avez-vous appris sur le revenu de base et ses effets éventuels ?
G. S. :
Pour replacer les choses dans leur contexte, l'expérimentation a eu lieu dans neuf villages pendant deux ans. Six mille personnes ont perçu un revenu de base. Et la première chose qu'on a observée, ce sont des effets positifs sur le bien-être de la population : des améliorations en termes de nutrition, de présence à l'école et de résultats scolaires et sur l'hygiène de vie. Notez bien : nous n'avons pas dit aux gens comment ils devaient dépenser cet argent, les gens décidaient par eux-mêmes. La seconde conséquence se situe au niveau économique. Les villageois étaient capables de travailler plus, ce qui a augmenté la production et diminué les inégalités de salaires. Le troisième point d'amélioration a été l'équité, le revenu de base a profité aux groupes les plus vulnérables : le statut des femmes s'est amélioré, comme les conditions de vie des tribus vivant en marge des villages, et cela a permis de réduire les inégalités démographiques. Enfin, le quatrième point – le plus intéressant selon moi –, c'est l'émancipation. On a vu se développer un sentiment d'autonomie, de liberté, bien plus important que les effets économiques. Les villageois ont eu confiance en eux, ont commencé à prendre des décisions pour reprendre le contrôle sur leur vie. Là encore, particulièrement dans le cas des femmes.

 

« [En Inde], le revenu de base a profité aux groupes les plus vulnérables : le statut des femmes
s'est amélioré, comme les conditions de vie des tribus vivant en marge des villages »

 

Comment imaginez-vous un revenu de base à grande échelle ?
G. S. :
Si le revenu de base était mis en place uniformément au sein d'un pays, ou de l'Union européenne, le revenu accordé à tous serait proportionnellement plus élevé pour les régions les plus pauvres, par rapport à leur revenu moyen, et permettrait de réduire les inégalités entre zones riches et pauvres. Si la Banque centrale européenne, au lieu d'injecter chaque mois 60 milliards d'euros dans les banques – que les banquiers peuvent dépenser comme ils l'entendent, un peu comme une sorte de revenu de base pour les banques – donnait 10 % de ces dépenses comme revenu de base aux dix pays les plus pauvres de la zone euro, les effets sur l'économie européenne seraient bien plus importants que les politiques qu'on connaît aujourd'hui. Ce revenu de base améliorerait la croissance des pays concernés – les salaires augmenteraient dans les pays les plus pauvres par rapport aux pays les plus riches – et réduirait les inégalités entre pays européens. Il permettrait donc aussi de limiter les migrations des pays pauvres vers les pays d'Europe du Nord. C'est un véritable enjeu politique aujourd'hui.

 

Que répondez-vous aux gens qui pensent que c'est impossible, que le revenu de base est une utopie ?
G. S. :
Ce n'est évidemment pas une utopie ! Le revenu de base est tout à fait faisable et abordable, on réoriente nos politiques sociales pour donner aux gens le droit à une sécurité fondamentale. C'est un droit qui figure dans nos constitutions, dans la Déclaration universelle des droits de l'homme. Le revenu de base mettrait cet engagement en pratique. On a les capacités techniques de le mettre en place, c'est réellement possible, pas utopique. On peut critiquer le revenu de base pour d'autres raisons, mais pas en termes de faisabilité.

 

Le revenu de base est-il un concept anticapitaliste ?
G. S. :
Je pense que l'intérêt du revenu de base, c'est justement qu'il peut être défendu par des idéologies de droite comme de gauche. Je me considère personnellement de gauche, mais beaucoup de politiques libertaires ou de droite voient le revenu de base comme parfaitement compatible avec l'économie de marché, parce que les gens ont besoin d'une sécurité financière de base pour être des « acteurs rationnels ». Pour les politiques de gauche, c'est la nécessité de redistribuer les revenus et de revaloriser les groupes les plus vulnérables de la société qui les pousse à penser le revenu de base. Aucune mesure efficace de lutte contre les inégalités n'a été proposée depuis trente ans par la gauche. C'est pour cela que, dans beaucoup de pays, les partis démocrates, ouvriers ou socialistes perdent des électeurs ! Ils n'apportent aucune solution aux inégalités. Là, il y a enfin une idée.


« Penser qu'un revenu de base pousserait tout le monde à ne rien faire de ses journées,
c'est une insulte à la condition humaine... »

 

Peut-on s'attendre à ce que des gens qui n'ont plus besoin d'un emploi pour vivre ne fassent plus rien, ne travaillent plus ?
G. S. :
Il ne faut pas tomber dans le piège en pensant que nos emplois constituent l'unique forme de travail possible. Dans la plupart de nos sociétés, on ne passe pas assez de temps à nous occuper des autres, de notre famille, de nos proches et de notre communauté. Ces activités-là ne sont pas considérées comme un travail. Alors, on ne prend pas le temps et le bien-être général en pâtit. Le revenu de base permettrait aux gens de passer plus de temps à prendre soin des autres qu'à travailler. Et puis il ne faut pas oublier qu'une personne bénéficiant d'un revenu de base pourra plus facilement négocier avec son employeur : elle pourra négocier un meilleur salaire, parce que son temps est précieux. Elle pourra aussi accepter de faire un travail qui lui tient à cœur pour un salaire modeste, puisque de toute façon elle bénéficie d'une sécurité financière. Le revenu de base pourrait changer la vision du travail. Penser qu'un revenu de base pousserait tout le monde à ne rien faire de ses journées, c'est une insulte à la condition humaine...

 

Vous pensez que les gens changeraient d'activité, de manière de vivre ?
G. S. :
Je pense que les gens font des boulots horribles, car ils ont désespérément besoin d'argent. Un revenu de base leur permettrait de se dire : « En fait, je ne suis plus d'accord pour faire ça, parce que maintenant j'ai une sécurité financière. » À ce moment-là, leurs employeurs n'auront pas d'autre choix que d'augmenter les salaires. Les gens accepteront certaines conditions de travail à condition d'être mieux payés. Ce qui est important pour moi, c'est cette capacité à négocier, à considérer le travail comme un outil. Si les gens jouissaient d'une sécurité fondamentale, plus personne ne travaillerait par obligation.

Publié le 06 Avril 2016
Auteur : Propos recueillis par Juliette Plagnet – Traduit de l'anglais par Nina Durand | Photo : DR
3404 vues | 0 commentaire

Déposez votre commentaire
J'aime Causette