Engagée Publié le 01 Avril 2016 par Élisa Mignot

Une croque-mort qui croque la vie 01/04/16

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Ariane Ostier a fait le choix d’exercer un métier peu banal. Conseillère funéraire, elle propose des cérémonies personnalisées pour aider les familles à accompagner leurs morts le plus sereinement possible. Causette l’a suivie dans sa peu funèbre façon de fréquenter la Faucheuse au quotidien.

Elle a déjà choisi son urne. Celle dans laquelle on mettra ses cendres. D'une contenance de 3 litres, en grès vernis. Une pièce unique faite par un céramiste. L'urne est dans la vitrine de son salon avec d'autres beaux objets en bois sculpté. Ariane Ostier a presque tout prévu pour la cérémonie. Il y aura du David Bowie et la chanson du film Peau d'âne, Un cake d'amour. Elle portera un T-shirt, un jean, mais pas ses baskets. Autant en faire profiter quelqu'un, non ? Les instructions sont données, comme ça, c'est fait. Elle en voit tant des familles indécises, démunies ou déchirées face à la mort d'un proche. Depuis six ans, Ariane Ostier est une croque-mort passionnée. « Conseillère funéraire », dit-on en langage policé, trop « cucul la praline » à son goût.

Avec elle, autour d'un thé au riz soufflé et d'une tarte aux pommes, on peut discuter des heures crémation, inhumation, décomposition post-mortem, urnes biodégradables, lianes de fleurs, rituels, cercueils en bois brut... On rit beaucoup aussi. La femme de 46 ans au petit carré frisé et au visage gracile aime à raconter les histoires et pouffer d'un rire enfantin. Il le faut quand on enterre et incinère tous les jours. Il faut aussi, préconise-t-elle, être équilibré et heureux dans sa vie personnelle.


Des voyages d'affaires à la dernière traversée
Avant de se reconvertir, Ariane Ostier organisait des voyages d'affaires dans une entreprise d'aide à l'export. Ils étaient 150 salariés quand elle y est entrée et, à force de fusions, 1 500 quand elle en est partie. Elle ne s'est plus reconnue dans cette entreprise désincarnée à la direction « cynique et déconnectée ». Ariane voulait faire quelque chose d'« humainement essentiel ». Elle avait remarqué que les vitrines des pompes funèbres étaient toutes les mêmes, « poussiéreuses, moches et ringardes ». Elle avait assisté à des obsèques « aseptisées et sans âme », dont elle était sortie en colère de n'avoir pu dire au revoir au défunt comme il se devait. Il était exclu qu'elle aille chez les mastodontes du secteur de la mort : les Pompes funèbres générales (PFG) – « tenues par un grand groupe américain » – et les services funéraires de la ville de Paris. La quarantenaire cherchait une maison plus moderne...

Elle n'en trouva qu'une seule à Paris et se présenta, pimpante et sûre d'elle, à Franck, le patron de L'autre rive. Ses premiers morts furent un pendu et une prématurée. Elle se sentit comme un poisson dans le Styx. Voilà comment, après cent heures de formation, elle s'est retrouvée à organiser d'autres voyages pour d'autres clients : leur dernier. Celui pour lequel l'erreur n'est pas permise.

« Dans un maelström de sentiments violents, notre défi est de faire des obsèques sereines et réussies », dit-elle en professionnelle rodée avant d'ajouter : « Il ne faut pas que les gens se tapent dans leur bagage psy, en plus du reste, des frustrations vis-à-vis des obsèques d'un proche. C'est fondamental. Si ce passage est réussi, cela va tout changer pour les vivants. » Pour elle, la personnalisation de la cérémonie y est pour beaucoup. Pourquoi se sentir obligé de faire résonner un Ave Maria si la défunte adorait l'accordéon ? Pourquoi louer une salle des fêtes à néons quand le jardin d'une maison de famille est plein de souvenirs ? Pourquoi choisir une urne funéraire si impersonnelle ? Pourquoi un cercueil si banal ? « Les gens s'autocensurent diablement au moment de la mort ! Avec Ariane, tout est possible ! » lance-t-elle comme un slogan.


Urne « Lebowski », Art déco...
Point de catalogue ou de packages à L'autre rive, tout s'élabore dans la discussion avec les familles. Cercueils de couleur ou sur lesquels on peut dessiner, compositions florales qui rappellent les origines du mort, une urne en sel ou en terre qui se désagrégera doucement, une autre en cauris (petits coquillages nacrés) et en perles pour les voyageurs, une de style Art déco... La moins chère – en carton – a été surnommée la « Lebowski », clin d'œil au film des frères Coen où, dans une scène devenue mythique, les héros disséminent au vent les cendres d'un ami. « Nous ne sommes pas là pour assommer les familles. Elles sont fragiles quand elles viennent nous voir. Il faut avoir une vraie éthique et leur proposer le meilleur au meilleur prix. » Avec des funérailles qui coûtent en moyenne 3 000 à 4 000 euros, L'autre rive se situe dans les mêmes fourchettes de prix que ses concurrents parisiens.

Souvent, Ariane vient en corbillard à son travail, une 2CV noire avec une remorque sur mesure. Aujourd'hui, elle doit orchestrer une mise en bière, puis une messe et une incinération. Son rôle est différent selon que les obsèques sont religieuses ou civiles, les deux étant réparties à égalité dans son emploi du temps de croque-mort, note-t-elle. Dans un cas, elle assiste le prêtre, le rabbin ou l'imam – ce qui fait sourire cette « farouche laïque ». Dans l'autre, puisque les ministres religieux ne sont pas conviés, elle va jusqu'à écrire les discours.


Recherches créatives
Avant de partir pour la chambre mortuaire, la maîtresse de cérémonie fait l'inventaire de son baise-en-ville en cuir (noir) : des bougies, un tournevis, une croix de secours, du papier d'Arménie... Bientôt, Ariane accueillera la famille endeuillée, disposera les fleurs, décrochera un bijou au bras de la défunte à la demande de ses enfants, aidera à la fermeture du cercueil, conseillera sur la façon de le porter dans la nef de l'église, rassurera, orientera les invités. Ariane sera l'huile dans les rouages des adieux.

Avant de partir du bureau, elle prend le temps de feuilleter quelques instants un catalogue d'articles funéraires et ne cesse de s'exclamer : « C'est affreux ! Pourquoi donc nous met-on encore dans des cercueils qui ont des allures de buffets rustiques et rococo alors qu'on est élevé dans le souci du design, avec du Ikea ou du Habitat ? » se révolte Ariane. Elle est toujours en train de bricoler et d'imaginer des urnes chez elle ou avec des amis artisans. De penser à d'autres matières, à d'autres poignées pour les cercueils. À des photophores en porcelaine ou en galet. Bien sûr, elle doit d'abord s'adapter aux familles. Il faut être fin psychologue pour déceler le type de classicisme, la pointe de modernité, l'originalité débridée, qui correspondront à celles et ceux qui franchissent le pas de la porte. Tout le monde ne veut pas d'obsèques originales. Mais d'expérience, elle sait que, guidés, ses clients acquiesceront à un au revoir qui ressemble à celui qui les quitte.

« On a tendance à se vivre comme un pays laïc et progressiste, mais il y a de vrais lobbyings conservateurs autour de la mort, remarque Ariane Ostier. Qu'il s'agisse d'autorités morales, religieuses ou des industries du secteur, beaucoup n'ont pas intérêt à ce que l'on change les habitudes établies depuis des décennies. » Ce poids des traditions autour des obsèques, elle le constate tous les jours. « Nous qui sommes tout le temps en train de jongler avec des papiers d'état civil, il n'y a qu'à voir la fâcheuse tendance à utiliser les noms d'épouse ! Alors que des femmes ont utilisé toute leur vie leur nom de jeune fille, à leur mort, elles redeviennent "les femmes de". Mais à quand l'usage unique du nom de naissance ? »

 

Des rituels à inventer
Ariane plaide toujours pour que ses clients donnent du sens à la cérémonie et la prolongent par un moment convivial autour d'un vin chaud, d'un en-cas au café du coin, en commandant des pizzas ou en réchauffant du Picard. « Les religions se sont créées en promettant la vie éternelle. La mort, c'est la grande nourriture des marchands de religions. Mais elles n'ont pas le monopole du rituel. À nous d'inventer des rituels civils ! »

Exercer son métier avec une vision plus actuelle et personnalisée est, sans qu'il n'y paraisse, un défi au quotidien. Ce métier « peu banal socialement », elle l'adore. Elle ose le dire, elle s'éclate, même si avec un salaire de moins de 2 000 euros et une sacrée disponibilité, elle paie cher son épanouissement professionnel. Son fils et son mari la soutiennent. La mort n'est pas taboue chez elle. Bien qu'elle l'ait frôlée. Toujours en rémission – un cancer du sein n'a pas eu raison d'elle en 2011 –, la conseillère funéraire est en mi-temps thérapeutique. Est-ce que cela a changé son rapport à la mort ? À la vie ? « Non ! s'exclame-t-elle. Ce serait ridicule ! Pas besoin de risquer de mourir pour tenir à la vie ! Pas besoin d'avoir un accident de voiture pour savoir qu'il faut mettre sa ceinture ! »

Il ne lui a pas échappé qu'une majorité des gens a peur de la mort, rechigne à en parler, à y penser. « La mort en général, nous renvoie à notre disparition en particulier. Il est insupportable pour nombre d'entre nous de penser que nous allons disparaître. Les gens vivent leur vie comme s'ils étaient éternels. Que c'est naïf et irrationnel ! »

Hier, aujourd'hui et demain, elle honorera tous ses rendez-vous avec la mort. Comme souvent à la fin des obsèques, on l'embrassera comme du bon pain et on lui demandera si elle est une amie de la famille. Et elle répondra avec un grand sourire : « Non, je suis la dame des pompes funèbres. »

Publié le 01 Avril 2016
Auteur : Élisa Mignot | Photo : Catalina Martin-Chico/Cosmos pour Causette
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