Causette s'en mêle Publié le 25 Mars 2016 par Sarah Gandillot

Francine Néago : histoire d'une Intoxication médiatique

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Peut-être avez-vous vu passer l'info. À 86 ans, Francine, primatologue de renommée internationale, échouait au Samu social, acculée par la précarité. Cette version a fait le tour des médias. Pourtant, après vérification, elle est très largement romancée, pour ne pas dire bidonnée. Retour sur une intox.


Il faut dire que l'histoire était trop belle. Fin janvier, Francine Néago, une « célèbre primatologue » selon France Inter, « mondialement connue », selon L'Humanité, « l'une des plus grandes spécialistes mondiales des singes et de leur langage », pour Le Monde, et « dont les travaux n'ont rien à envier à une Jane Goodall ou une Dian Fossey », selon le quotidien La Croix, s'est retrouvée au Samu social. La vieille dame de 86 ans, qui vit depuis cinquante ans en Indonésie, était venue à Paris pour tenter de régulariser sa situation. En effet, selon ses dires, relayés par nos confrères, elle ne touchait plus, depuis quelque temps, son allocation de solidarité aux personnes âgées (Aspa). Selon une nouvelle règle administrative, explique-t-elle, reprise par la presse, il faut désormais passer au moins six mois en France par an pour la toucher.

Ayant tout juste de quoi passer quelques nuits à Paris, Francine Néago, qui pensait régler la situation rapidement, s'est donc très vite retrouvée à la rue. C'est alors qu'elle a été recueillie par le Samu social. Le personnel écoute son histoire. Pense qu'elle affabule un peu. Elle est auscultée par la psychogériatre du centre hospitalier Jean-Rostand d'Ivry-sur-Seine, qui ne diagnostique aucun signe de pathologie. Le fils de la docteure, Pierre Maurel, par ailleurs attaché de presse, s'émeut de son histoire. Et décide de faire un communiqué de presse.

 

Buzz sur les réseaux sociaux
Les médias s'emballent : ceux que nous avons cités précédemment, mais aussi Le Figaro, France 3, France Culture... Francine fait le tour du Web et des réseaux sociaux. L'écrivain Daniel Pennac, lui aussi sensible à sa cause, s'engage à lui financer un hôtel dans le XIVarrondissement de Paris jusqu'à ce qu'elle puisse repartir en Indonésie. Vincent Dattée, qui dirige une clinique vétérinaire à Antony (Hauts-de-Seine) et Norin Chai, vétérinaire et directeur adjoint de la Ménagerie du Jardin des plantes, à Paris, s'émeuvent à leur tour du sort de Francine, dont ils découvrent la situation, et décident de l'aider en créant un comité de soutien et en lançant un appel aux dons. L'argent récolté, 29 500 euros à ce jour, permettra d'aider Francine à rentrer en Indonésie et à créer un sanctuaire pour « ses » animaux. L'association SOS-Mawas, créée par Vincent Dattée, le vétérinaire d'Antony, voit le jour. C'est elle qui, pour l'instant, détient ces dons.

Causette, elle aussi émue par l'histoire de Francine Néago, avait prévu d'en faire sa « Copine » du mois d'avril. Un grand portrait sur quatre pages. Nous sommes donc allés l'interviewer comme il se doit à son hôtel dans le XIVe. Mais au bout d'une heure et demie d'interview, quelque chose nous semble étrange. Francine mélange tout. Les dates, les faits. Elle se contredit souvent. Rien ne concorde. Bizarre... Impossible de faire un papier avec cette matière-là. Francine a 86 ans, normal qu'elle ait un peu la mémoire qui flanche. Qu'à cela ne tienne, nous tenterons de faire l'article en nous appuyant sur sa biographie « officielle » publiée sur le site de son « association » Noah and his ark, basée en Indonésie. Loin de nous l'idée de causer du tort à Francine. Mais notre enquête nous a menés vers une issue que nous ne soupçonnions pas. Qui révèle plus les défaillances de notre système médiatique qu'une pure escroquerie.

 


Un grossier photomontage
Première chose troublante, cette image qui illustre le site de l'ONG Noah and his ark créée par Francine Néago il y a trois ans, et reprise par la plupart de nos confrères. Pour la responsable du service photo de Causette, cela ne fait aucun doute, il s'agit d'un grossier photomontage.

Quant à la biographie officielle de Francine, sensiblement identique à sa page Wikipédia (créée en janvier 2015), il s'agirait quand même de vérifier... À Causette, comme à nos confrères, ainsi que dans sa bio, Madame Néago assure, entre autres choses : avoir écrit onze ouvrages de référence sur les orangs-outans ; avoir étudié leur comportement en passant ses journées avec dix-huit orangs-outans enfermée dans une cage au zoo de Singapour, six mois durant, à la fin des années 1970 ; avoir enseigné pendant dix ans à l'Ucla (l'université de Californie) le langage des orangs-outans. Elle aurait même inventé une méthode de communication pour dialoguer avec eux grâce à un ordinateur spécialement conçu par IBM. Elle dit, enfin, vivre actuellement avec ces grands singes dont elle doit s'occuper.

Nos confrères ont repris, dans leurs papiers, toutes ces informations telles quelles. Là encore, ils ne semblent pas remettre en question la soi-disant renommée mondiale de Francine Néago. Ne lésinant pas sur les superlatifs. « Elle a écrit onze ouvrages de référence sur le sujet », écrit L'Humanité. « En 1977, elle étudie le comportement de dix-huit orangs-outans en passant ses journées avec eux », assure La Croix. « Ses travaux les plus emblématiques ont eu lieu en Californie avec le singe Bulan », ajoute le quotidien. Sauf que nous, nous n'avons trouvé aucune trace de ces différentes activités.

 


Ses travaux de recherche sont introuvables
Nous avons contacté l'Ucla : « Désolé, mais nous n'avons pu trouver aucune trace de son passage à l'Ucla en tant qu'enseignante... Le département d'anthropologie, qui aurait pu être le plus à même à accueillir une primatologue n'a aucune trace d'elle... » nous a répondu Stuart Wolpert, responsable de la communication de la célèbre université californienne. Même son de cloche du côté du zoo de Singapour : « Elle est venue quelques fois en tant que visiteuse. C'était il y a très longtemps. Mais il serait tout à fait impropre de dire qu'elle a mené des recherches formelles en collaboration avec le zoo. Et nous n'avons aucune trace de son expérience d'enfermement dans une cage avec des orangs-outans », assure Natt Haniff, chargée de com du zoo.

Quant à ses onze ouvrages, aucun d'eux référencé sur Internet. À part un seul, sur Amazon, A Young Orangutan in a Loving Home, en rupture de stock. Pas de visuel de couverture, pas de maison d'édition mentionnée... Sur les portails spécialisés, aucun de ses travaux ne s'affiche.


Les primatologues ne la connaissent pas
«D ans la communauté scientifique, ses travaux sont connus », lit-on dans La Croix... Ah bon ? De notre côté, nous avons contacté des primatologues de renom pour savoir s'ils connaissaient Francine Néago. Sabrina Krief est vétérinaire, spécialiste des chimpanzés et maître de conférence au Muséum national d'histoire naturelle à Paris : « Je ne connais pas Francine Néago. J'ai découvert sa situation par la presse et, comme vous, j'ai tenté de faire des recherches sur ses travaux scientifiques que personne dans mon équipe ne connaissait. En vain... » Du côté de l'Orangutan Foundation International (OFI), présidée par Birute Galdikas – considérée comme l'une des plus grandes expertes mondiales du comportement des orangs-outans –, même combat : « Nous nous sommes renseignés et nous n'avons pas connaissance de Francine Néago ni de son travail sur les orangs-outans. » Bon, bon, bon, ça commence à sentir le roussi...

La Canadienne Anne Russon, rattachée à la York University, à Toronto, étudie les orangs-outans à Bornéo depuis des années. Elle a été amenée à faire la connaissance de Francine Néago: « Je l'ai rencontrée directement une fois, j'ai eu des échanges de mails avec elle de temps en temps et j'ai aidé à l'évaluation d'un centre de réhabilitation/sanctuaire pour les orangs-outans, qu'elle voulait monter il y a deux ou trois ans. Mais le résultat de mon évaluation a été que ce projet était inapproprié à plusieurs égards. Elle s'intéresse aux orangs-outans depuis longtemps, mais plutôt comme bénévole dans des sanctuaires. D'après moi, son travail n'est pas sérieux en termes d'impact sur la conservation ou la science des orangs-outans. » Voilà qui ne nous avance pas...

Marc Ancrenaz est directeur scientifique de l'ONG Hutan, qui œuvre pour la protection des orangs-outans à Bornéo : « J'ai rencontré Francine Néago il y a une vingtaine d'années, et elle essayait déjà de monter son centre depuis plusieurs années. Cela fait donc plus de trente ans qu'elle tente de monter un projet. Elle s'y est employée partout sans succès... » assure Marc Ancrenaz, gentiment. « Ce qui est sûr c'est qu'elle n'a jamais percé. Elle n'est pas du tout connue dans la communauté scientifique. Elle s'est toujours attaquée à un truc assez particulier qui est la communication avec les grands singes. Il y a quelques Américains qui ont fait ça dans les années 1970, avec le gorille femelle Koko, notamment. Mais ça n'intéresse pas grand monde », ajoute-t-il. A-t-elle même vraiment mené des recherches là-dessus ? Rien ne nous le prouve. Et Marc Ancrenaz admet lui-même ne pas en avoir la preuve : « Je n'ai pas cherché. »

 


Pas de sanctuaire, pas d'animaux...
Quant à la situation actuelle de Francine Néago, là encore, on est dans la brume. Elle a fondé «un centre de sauvetage pour les espèces menacées, Noah et son arche », écrit L'Humanité. « L'immense mouvement de solidarité va permettre à la vieille dame de rejoindre ses animaux, de les soigner et, au-delà, de pérenniser son œuvre», nous dit encore L'Humanité.

Francine lance « un appel au secours pour les animaux dont elle s'occupait jusqu'alors avec sa fondation Noah and his ark dans son sanctuaire de la province d'Aceh à Sumatra », lit-on sur le site de l'association SOS-Mawas créée par Vincent Dattée pour soutenir la primatologue. « Le matin, ils [les orangs-outans, ndlr] viennent me réveiller et m'enlacer de leurs grands bras, cela me manque », déclare Francine à La Croix.

À nous aussi, elle nous l'a dit. Sauf que Noah and his ark n'est en aucun cas un sanctuaire, mais bien, pour l'instant, un simple cadre associatif et se résume grosso modo à son site Internet. « Noah and his ark (Naha) est une ONG créée par Francine Néago. D'abord enregistrée en Irlande, puis en Indonésie, il y a trois ans, elle a pour but de protéger les animaux en danger », nous explique Peter Lewis, le « directeur » de Naha. « Le but de cette ONG est de construire, à terme, un centre de réhabilitation et une école d'éthologie à Bukit Lawang [à Sumatra, ndlr]... Mais, pour l'instant, il n'y a ni sanctuaire ni centre de sauvetage. C'est un projet seulement », ajoute-t-il. Norin Chai, le vétérinaire du Jardin des plantes, assure, lui aussi, qu'il n'y a pas de sanctuaire. Et, surtout, Francine, contrairement à ce qu'elle laisse entendre, n'a pas d'animaux ! Cela encore, Peter Lewis, nous le confirme : « Francine n'a aucun animal dont elle s'occupe. »

 


Tout le monde quitte le navire...
D'ailleurs, Peter Lewis est assez remonté et vient de décider de tout laisser tomber. Il y a deux ans, Francine Néago a nommé cet Australien à la tête de Naha. Ensemble, ils ont voyagé jusqu'à Bukit Lawang, où Peter a acheté 2 hectares de terres sur ses économies personnelles. Le but : « Construire une guesthouse pour les touristes afin de lever des fonds pour Naha et créer un centre de mise en quarantaine, ce qui est obligatoire pour acquérir une licence pour le centre de réhabilitation. Bien qu'il y ait eu de nombreuses promesses de potentiels investisseurs, aucune n'a abouti. La seule donation est la mienne, et cette terre est vacante depuis trois ans... » déplore-t-il.

Là-dessus, il apprend, le 5 mars 2016, la création, en France, de SOS-Mawas, suite à l'affaire du Samu social et à l'emballement médiatique autour de Francine. « Nous avons été en contact et ils m'ont assuré que nous allions travailler ensemble. Mais toutes les décisions qui concernent Francine, désormais, sont prises par eux », regrette Peter. « Et ma demande de poursuivre le projet à Sumatra, où j'ai investi 23 000 dollars, a été ignorée. Je n'ai plus mon mot à dire sur les décisions qui seront prises par SOS-Mawas, un groupe de personnes enthousiastes qui, il y a un mois, ne connaissaient ni Naha ni Francine. Et mon argent est perdu », ajoute-t-il, un peu dépité.
Jamais, dans aucune interview, Francine Néago n'a évoqué Peter Lewis... En revanche, elle soutient que le gouverneur de la province d'Aceh, au nord de Sumatra, lui aurait promis, oralement, 1 000 hectares de concession...

 

De la fiabilité des sources
Quand, il y a plusieurs semaines, nous avons joint Norin Chai, le vétérinaire du Jardin des plantes, alors encore membre du comité de soutien de Francine, il justifiait, comme il l'avait fait ailleurs dans la presse, le peu de notoriété de Francine par le fait qu'elle avait toujours agi dans l'ombre. « Elle est hors du système, elle n'a pas suivi le parcours scientifique classique [...] Et pourtant, la valeur de ses découvertes est incontestable », assurait-il à la journaliste de La Croix, dans un article publié le 23 février. Il nous a dit peu ou prou la même chose. « J'admets avoir eu des doutes quant à la précision des faits avancés par Francine, surtout du point de vue des dates, car elle mélangeait un peu tout », explique Marine Lamoureux, la journaliste de La Croix. « Mais j'ai appelé Norin Chai, du Muséum d'histoire naturelle, ainsi que Vincent Dattée et Pierre Maurel, qui ont créé l'association pour aider Francine. Ils m'ont assuré avoir vérifié un certain nombre d'infos, notamment l'Ucla et l'histoire de la cage du zoo de Singapour. Si je ne peux pas faire confiance à une source comme le directeur adjoint et responsable vétérinaire de la Ménagerie du Jardin des plantes, alors que faire ?, interroge-t-elle ? Vous savez la vitesse à laquelle on travaille. Je n'avais pas le temps de vérifier chaque point du CV de Francine. »

Étrange hasard, depuis quelques jours, Norin Chai a décidé de se retirer de toute cette affaire : « Je n'abandonne pas l'idée d'aider Francine si un cadre précis est officialisé. En revanche, je retire tout lien avec l'association SOS-Mawas qui a été créée », assure-t-il, sans souhaiter donner plus d'explications. Décidément... Aurait-il lui aussi été obligé de constater le manque d'informations fiables concernant le CV de Francine ?

 


« Un excès de communication »
Nous avons finalement contacté Vincent Dattée, le vétérinaire d'Antony et président de l'association SOS-Mawas, à l'origine de l'appel aux dons, pour lui demander s'il avait vraiment réussi à trouver des informations fiables sur le parcours scientifique de la vieille dame, ainsi que sur ses activités en Indonésie. D'abord un peu embêté par nos questions, le vétérinaire a fini par admettre « de grosses zones de flou » dans son parcours. « Nous sommes conscients des limites de l'attestation des compétences scientifiques de Francine. Ses repères chronologiques sont très flous, c'est vrai », assure-t-il. Pierre Maurel, l'attaché de presse de l'agence PRP, qui a alerté la presse en premier, est assez vague lui aussi sur le CV de Francine : « Une chose est sûre, Francine n'est pas Jane Goodall ou Dian Fossey. Une équipe de bénévoles essaie actuellement de trouver des traces de ses travaux et différentes activités, mais, pour l'instant, nous n'avons pas grand-chose », admet-il. Cela fait pourtant plus d'un mois et demi que l'association cherche...

Pourquoi, alors, l'avoir présentée dès le premier communiqué de presse comme une primatologue de renommée mondiale ? « J'admets un petit excès de communication peut-être », finit par concéder Vincent Dattée. Et d'ajouter : « Je confirme que les médias ont certifié des faits non attestés. » Voilà qui va ravir notre consœur de La Croix qui, elle, assure que Vincent Dattée lui a dit, lors de la rédaction de son article fin février, avoir vérifié les faits. « Mais si ce très bel élan de solidarité peut permettre à Francine de rentrer en Indonésie dans de bonnes conditions et nous permettre de sauver un petit bout de jungle, c'est déjà bien. SOS-Mawas se donne une mission humaniste et écologiste de soutien à Madame Francine Néago... » conclut le vétérinaire. Certes. Nous serions évidemment ravis que Francine puisse finir ses jours en paix en Indonésie. Mais les généreux donateurs anonymes ont-ils vraiment payé pour ça ? Ou pour sauver des orangs-outans ?

Dernière précision concernant l'allocation de solidarité aux personnes âgées que Francine était venue tenter de faire rétablir. Le journal Le Monde, dans son papier daté du 28 janvier, nous explique que : « Francine Néago [...] espérait bien [...] faire rétablir l'allocation de solidarité aux personnes âgées, de 800 euros par mois, que la France lui versait jusqu'alors sur un compte en banque parisien ; mais qui avait été récemment coupée. Une nouvelle règle administrative exige, en effet, que le bénéficiaire réside sur le territoire français au moins six mois par an. Son dossier est resté bloqué. Le consul de France à Djakarta, Pierre-Antoine Gounand, a bien, en juin 2015, tenté une démarche pour obtenir une exception, en vain », lit-on dans le quotidien. Isabelle Rey-Lefebvre, la journaliste du Monde assure que Francine Néago lui a montré une lettre le prouvant.

Problème : l'Ambassade de France en Indonésie, contactée par Causette, assure ne pas être intervenue dans le dossier de Francine Néago concernant son minimum vieillesse. Les dossiers d'aide sociale étant soumis au secret, le consul de France à Djakarta, Pierre-Antoine Gounand, ne peut nous détailler précisément la situation de Francine Néago. Mais il tient à ajouter : « A ma connaissance, il est faux de dire qu'il y a une nouvelle règle administrative concernant l'allocation de solidarité aux personnes âgées. Il a toujours fallu résider sur le territoire français au moins six mois par an pour la percevoir. » Bizarre, vous avez dit bizarre ?

 

Publié le 25 Mars 2016
Auteur : Sarah Gandillot | Photo : © site Noahandhisark.com
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