Causette suit l'info Publié le 22 Février 2016 par Texte et photos : Philippe Ridou

Bretagne : quand l'amer monte 22/02/16

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En décembre 2014, Causette était allée à la rencontre d'un collectif de citoyens des îles du Morbihan qui dénonçait une hausse du coût des liaisons avec le continent. Un an après, qu'en est-il de l'impact de cette politique sur leur quotidien ?

Manifestations, pétition, blocages de bateaux et même grève de la faim, les cirés jaunes, mouvement citoyen des îles du Morbihan, ont remué ciel et mer à l'automne 2014 pour empêcher le renouvellement de la délégation de service public (DSP) entre le département et la Compagnie océane (affiliée à Transdev). Contre l'avis des usagers, ce contrat prévoit des hausses de tarifs des liaisons entre les îles et le continent et la suppression de certains bateaux. Ce sera l'« asphyxie assurée pour nos îles et nos vies », lisait-on sur les banderoles. Malgré la forte mobilisation, le moratoire revendiqué leur a été refusé par François Goulard (LR, ex-UMP), président du conseil départemental du Morbihan, peu adepte de la démocratie participative. Un an après la mise en œuvre des nouvelles dispositions, l'heure est au bilan.

Entre le conseil départemental du Morbihan et la Compagnie océane, d'un côté, et le mouvement citoyen baptisé les « cirés jaunes », de l'autre, c'est un peu comme les phares à l'entrée des ports : l'un clignote vert, l'autre répond rouge. « Les Cassandre de l'automne 2014 n'avaient pas vu juste », clame Patrick Gerbeno, président de la Compagnie océane. « Les insulaires ont voyagé plus qu'en 2014 : leur mobilité n'a donc pas été bridée », commente-t-il encore. L'année passée, « la fréquentation a été très bonne, même à Noël, les touristes sont venus », se réjouit-il, alors qu'on attend (toujours) la publication officielle du bilan de la délégation de service public (DSP).

Un succès qu'il attribue autant à sa politique tarifaire et à ses offres promotionnelles pour les touristes – certaines plus avantageuses que les abonnements des insulaires – qu'aux éléments contextuels : la France demeure une destination phare – près de 85 millions de visiteurs en 2015 –, 58,7 % des Français qui partiront en vacances en 2016 resteront dans l'Hexagone ; la météo fut plutôt clémente en Bretagne. Fort de ce bilan, avec des recettes supérieures de 4 % au prévisionnel, le département baisse sa contribution à la compagnie de 248 000 euros. De son côté, la compagnie annonce des baisses de tarifs pour 2016, de l'ordre de... quelques centimes sur certains billets.

BATEAU, BOULOT, DODO

Si les cirés jaunes ont été remisés au placard, les citoyens insulaires, regroupés en collectifs et associations, n'ont pas abdiqué. Désormais plus administrative et juridique, leur lutte continue contre ce qu'ils estiment être une inversion des priorités : la rentabilité au détriment du service public. Le Collectif citoyen de Groix (Cocig), avec 185 requérants, a porté plainte, en septembre dernier, contre la Compagnie océane pour non-respect de la DSP. À renfort de témoignages, il tente de rendre palpable son impact sur le quotidien des insulaires.

Parmi plusieurs suppressions de navettes durant l'hiver, celle de 16 h 15 entre Lorient et Groix cristallise l'amertume. Elle touche les plus vulnérables : « Des personnes [qui suivent] quotidiennement des séances de chimiothérapie, ainsi que l'explique une pharmacienne de l'île. La plupart du temps, les rendez-vous chez les spécialistes sont en fin de matinée ou en début d'après-midi. » Or il n'y a pas de bateau entre 13 h 45 et... 18 h 45. « Cela représente une attente de plusieurs heures à la gare maritime et un retour à Groix à 19 h 30. » Christophe Lèguevaques, l'avocat du Cocig, tempête : « Une atteinte intolérable au principe de dignité des usagers, surtout lorsqu'ils sont âgés, malades ou handicapés. » Pour certains îliens qui travaillent sur le continent, il faut partir à l'aube et rentrer à près de 20 heures chez soi. Quelques-uns ont dû opter, en semaine, pour un pied-à-terre à Lorient. Plus inquiétant pour l'avenir, les actifs s'exilent : « Cette année, trois couples avec des enfants ont quitté l'île, déplore Dominique Yvon, le maire de Groix. On a déjà fermé une classe en septembre, on va, très certainement, devoir en supprimer encore une à la rentrée 2016. »

NOTE SALEE

À Belle-Ile comme à Groix, quand on pose la question à un insulaire sur ce que la DSP a changé pour lui, la réponse fuse : « Les amis et la famille ne viennent plus, ou seulement une fois dans l'année. C'est devenu trop cher. Alors, c'est nous qui nous déplaçons. » Pour les résidents secondaires, pas de mises en vente notables constatées par les agences immobilières des îles, mais la logique a changé et implique une note salée. En effet, Océane incite à prendre une carte d'abonnement annuelle dont il faut avancer l'argent, soit plus de 500 euros pour cinq passages. L'usager devient donc le trésorier de la compagnie. « Cela oblige à calculer, à planifier les séjours, alors qu'être propriétaire c'est, normalement, la liberté de venir chez soi quand on veut », observe Julie qui, depuis trois ans, possède une maison à Groix.

Les usagers dénoncent également une pratique tarifaire opaque et, selon eux, peu adaptée à leur réalité. Certes, comme le recommandait la Cour régionale des comptes, la grille de tarifs a été simplifiée, elle recense quelque 150 cas de figure contre plus de 400 avant 2015. Mais le coût du transport de marchandises a augmenté de manière exponentielle. Stéphane et Karine gèrent un supermarché franchisé sur Groix : « En quelques mois, le passage de mon camion m'a été facturé 230 euros, puis 460 et maintenant, il grimpe à 700 euros », détaille le commerçant. Difficile de ne pas répercuter ce surcoût sur la note du client. Sur les matériaux de construction (parpaing, béton, bois...) entre le continent et les îles, les prix sont majorés d'au moins 20 %. Ce qui pousse cette famille de résidents secondaires de Belle-Île à « limiter au maximum [ses] dépenses sur l'île et à remplir [ses] véhicules des marchandises nécessaires à [ses] séjours et à l'entretien global de la maison ».

La bataille juridique engagée pour dénoncer la DSP suit son cours, le verdict ne tombera que dans un an ou deux. Les cirés jaunes ont pu négocier de menus aménagements, comme le maintien du bateau du vendredi après-midi, celui qui ramène les scolaires sur les îles. Pour l'essentiel, les citoyens insulaires ont placé leur espoir dans le nouveau conseil régional. En effet, dans le cadre de la loi Notre 3, la compétence en matière de transport maritime est transférée à la Région. Aussi, lors des élections régionales de décembre 2015, les îliens du Morbihan ont massivement voté pour Jean-Yves Le Drian (PS). L'ancien député de la 5ecirconscription du Morbihan, dont fait partie Groix, a fait campagne en arborant une écharpe jaune – sa couleur porte-bonheur. Le toujours ministre prendra-t-il leur défense ?

 

1. Chiffres avancés par le ministre des Affaires étrangères, chargé du tourisme, Laurent Fabius, lors d'une conférence de presse en août dernier.
2. Selon une enquête réalisée entre le 28 décembre 2015 et le 8 janvier 2016 par OnePoll pour Lastminute.com
3. La loi portant sur la Nouvelle organisation territoriale de la République promulguée le 7 août 2015.

 

Publié le 22 Février 2016
Auteur : Texte et photos : Philippe Ridou
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