Hommage Publié le 16 Février 2016 par Causette

Disparition de Thérèse Clerc 16/02/16

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Nous l'aimions beaucoup ! Militante féministe et fondatrice de la Maison des Babayagas, Thérèse Clerc vient de s'éteindre à l'âge de 88 ans. La dernière fois que nous nous étions parlé, c'était l'été dernier au sujet d'un truc très concret, les cinquante ans - seulement - de l'accès à un compte bancaire sans l’autorisation des maris. Nous republions ici son témoignage fleuri sur le compte bancaire qu'elle avait ouvert en cachette de son mari dès la loi passée en 1965. Adieu, Thérèse, et merci pour ton souci de nous.

“On était devenues des vraies mafieuses !”

C’est un temps que l’on a du mal à imaginer. Celui, si proche, où les épouses au foyer recevaient l’argent de leur mari et devaient gérer les dépenses de la famille. La pétulante Thérèse Clerc, 88 ans, figure emblématique du féminisme, se souvient et nous raconte. On ne s’ennuie pas !

« Je me suis mariée en 1948, à 21 ans. Vingt ans de bons et loyaux services... Mon mari me donnait des sous au début du mois, c’était tant, pas un sou de plus. Fallait voir, c’était raide ! Évidemment, je n’avais pas accès à son compte en banque et je ne savais pas combien il gagnait. Je me rappelle toujours qu’en septembre, après avoir équipé les quatre mômes pour la rentrée scolaire, je n’avais plus rien à partir du milieu du mois. Le reste du temps, c’était à partir du 20. Forcément, il me disait que j’étais une mauvaise gestion- naire, une mauvaise épouse. Il me faisait du chantage, me sortait billet par billet. Au lieu de me donner une bonne somme d’un coup pour terminer les dix derniers jours, il m’en donnait pour 3-4 jours. Alors, pour finir le mois, je faisais ce que font les prostituées, j’étais gentille comme tout... je lui faisais plein de petites gâteries ! L’argent était un puissant moyen de rétor- sion. C’est la raison pour laquelle, selon moi, le mariage est le plus grand putanat international. Avant, tout au moins. Ma mère avait fini par me dire : “Écoute, moi, je vais t’habiller.” Quand elle voyait que ça n’allait pas – et Dieu sait que c’était souvent –, elle me donnait un chèque en blanc. Heureusement que j’avais mes parents, sinon, j’aurais été pieds et poings liés à ses désirs de tous ordres...

Dans ce malheur, j’avais tout de même la chance de ne pas devoir tenir les comptes. Tous les soirs, une bonne épouse devait faire ses comptes et noter toutes les dépenses. J’avais des amies dont les maris exigeaient des comptes mensuels et, attention, c’était à la botte de poireaux près ! Alors, certaines maquillaient les prix, elles ne mettaient pas la facture pour pouvoir s’acheter la paire de chaussures ou la robe convoitées. Il y avait tout un système de mensonges, d’arrangements, de magouilles cachées. Il y avait aussi des trucs extraordinaires : on pouvait faire des achats dans les magasins et si on les rendait, ils vous redonnaient l’argent mmédiatement. On était devenues des vraies mafieuses ! Certaines faisaient des économies sur les pièces que laissaient traîner leurs maris... Tout un tas de mesquineries auxquelles étaient réduites les épouses qui ne possédaient pas leur propre argent.

Quand j’ai vu que la loi était votée, en 1965, j’ai tout de suite ouvert un compte bancaire sans lui dire. Je planquais mon chéquier sous des piles de draps ou dans des coins où il ne pouvait pas le trouver. Au départ, c’était dans une vision bien déterminée puisque, jusque-là, c’était lui qui touchait les allocations familiales tous les mois. J’étais complètement infantilisée. Donc, pour récupérer l’argent des alloca- tions familiales et pouvoir habiller les gosses, j’ai ouvert ce compte, comme ça, c’était l’État qui me payait, je n’avais plus besoin de lui sucer la queue ! Il était fou furieux quand il s’en est aperçu. Et forcément, je me suis fait traiter de putain... Mais quelle libération ! »

Thérèse divorce trois ans après. Nous sommes en 1968...

Propos recueillis par Audrey Lebel. Dossier paru dans Causette #58, en juillet-août 2015.

Publié le 16 Février 2016
Auteur : Causette | Photo : Franck Juery / Thérèse Clerc en 2010
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