Les gens Publié le 16 Février 2016 par Ivan Capecchi

Papy Bompard, le sauveur de ces dames 24/02/16

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Le 26 janvier 2016, le président de la Ligue du Sud, Jacques Bompard, député-maire d'Orange (Vaucluse), a déposé à l'Assemblée nationale une proposition de loi « relative à la lutte contre toutes les violences faites aux femmes. » Un texte réactionnaire qui repose sur un argumentaire bancal, truffé d'amalgames.

C'est dans les détails que se cache le Bompard. Député-maire d'Orange (Vaucluse), Jacques – de son prénom – quitte le Front national en 2005 pour créer cinq ans plus tard le parti politique de la Ligue du Sud, à la droite de l'extrême droite. Un charmant monsieur. Tellement charmant qu'il a déposé, le 26 janvier, une « proposition de loi relative à la lutte contre toutes les violences faites aux femmes ». Chouette ! Désillusion dès la deuxième phrase du premier paragraphe, dans laquelle l'élu plante le décor et nous met en garde : « Il importe plus que jamais de protéger les plus faibles. » Mesdames, soyez rassurées : papy Bompard est là pour vous sauver !

Au programme, d'abord : les violences physiques et, plus spécifiquement, le viol. Objectif louable s'il en est, jusqu'à ce que l'élu entreprenne de faire des liens plus que douteux. Et de prendre l'exemple de Chloé (9 ans) enlevée à Calais, violée et assassinée par un ressortissant polonais en avril 2015, faisant dire à M. Bompard qu'il faut déchoir de sa nationalité tout binational reconnu coupable de viol. Déjà, lorsque France 3 Nord-Pas-de-Calais relayait l'information, des internautes avaient instrumentalisé l'affaire en détournant le titre de l'article pour stigmatiser l'immigration. De « Chloé enlevée, tuée et violée à Calais : le suspect a avoué », le titre était passé à « Chloé, 9 ans, enlevée, tuée et violée à Calais par un immigré », obligeant la rédaction de France 3 à se fendre d'une explication pour dénoncer ce détournement. Sur son site, Bompard monte d'un cran, affirmant que des« agressions sexuelles massives [sont] orchestrées par des islamistes », histoire d'entretenir le climat nauséabond post-Cologne.

Le mythe de la « théorie du genre »

Deuxième volet de la proposition de loi : les violences psychologiques. Objectif louable s'il en est, si, là encore, Jacques Bompard n'en profitait pas pour déverser sa vision un brin rétrograde des droits des femmes. La théorie du genre, prévient l'élu, est « une autre violence éthique contre la féminité ». Elle serait une menace pour « ce trésor de la complémentarité homme-femme ». Que l'on soit partisan ou non des études sur le genre, rappelons tout de même que son existence en tant que « théorie » ne fait sens que du côté de ses détracteurs. Initialement, les études sur le genre s'emploient à comprendre l'importance de l'environnement sociétal dans l'attribution des rôles propres à chaque sexe. Utiliser le mot « théorie », c'est reprendre l'antienne des partisans de la Manif pour tous. Selon eux, l'objectif inavoué de l'État serait de répandre cette théorie du genre pour qu'à terme les petites filles soient des garçons, et inversement. Joint par téléphone, Jacques Bompard analyse, à sa façon : « C'est le gouvernement qui a fait la promotion de la théorie du genre ! Quand on dit "il ne faut plus que les petites filles s'occupent des poupées et les petits garçons de la guerre. Il faut que les petites filles puissent faire la guerre et les garçons jouer à la poupée". Ils l'ont inscrite dans la réalité des textes avec une obstination qu'on comprend mal. »

Charge anti-IVG

Toujours dans le volet « violences psychologiques », Jacques Bompard entreprend de s'attaquer à l'avortement. C'est là que l'argumentaire de l'élu devient autrement plus dangereux, car il se base sur des études qui ne vont que dans un sens : culpabiliser, crucifier les femmes qui ont recours à l'interruption volontaire de grossesse (IVG) : « L'avortement, estime le maire d'Orange, est également une violence éthique, dont nous mesurons mal l'horreur », car il serait à l'origine de « séquelles psychiques [...] traumatisantes, au point de causer des dépressions pour entre 8 et 11 % » des femmes qui le pratiquent. Ces chiffres, on les retrouve sur des sites... pro-vie. Avortementivg.com, Ivg.net, ainsi que la revue chrétienne Liberté politiquereprennent par exemple en chœur une « étude » selon laquelle « 8 semaines après un avortement, [...] 11 % [des femmes sont]sous psychotropes (tranquillisant, anti-dépresseur) », sans préciser leurs sources.

Jacques Bompard cite une autre étude – « considérable » cette fois-ci – publiée dans le British Journal of Psychiatry par Priscilla Coleman et « affirmant que les femmes qui avaient subi un avortement ont connu un risque accru de 81 % des problèmes de santé mentale ». Cette étude a largement été critiquée lors de sa parution, pour deux raisons principalement. D'abord, parce que Priscilla Coleman, qui s'attache dans son étude à montrer les liens entre avortement et santé mentale, est elle-même une militante antiavortement. Ensuite, parce que, sur les vingt-deux études réquisitionnées par la professeure, onze étaient signées de sa propre main...

Dernière charge pseudo-scientifique envoyée à l'encontre de l'IVG : l'idée selon laquelle « 50 % des stérilités sont consécutives aux avortements provoqués ». Là encore, on retrouve cette donnée sur le site de l'association pro-vie Sos-tout-petits.org. Son président fondateur, Xavier Dor, n'a, en tout cas, pas été capable de nous donner la provenance de ce chiffre, avant d'enchaîner sur un discours violemment antiavortement (« Nous disparaissons peu à peu »), puis violemment islamophobe (« Les autres arrivent. Les autres, c'est l'islam »), puis violemment on-ne-sait-plus-trop-quoi (« Nous sommes dans un État franc-maçonnique ! »).

Les regrets de M. Bompard

Jacques Bompard, au téléphone, nous la joue conciliant : « Ce que je regrette, c'est que mon service n'ait utilisé que les statistiques établies par ceux qui sont hostiles à l'avortement. Et qu'ils n'aient pas utilisé les statistiques de ceux qui lui sont favorables. Parce qu'il y aurait eu un comparatif entre les deux qui aurait été intéressant. » La suite, elle, est plus étonnante :« Je pense que ça sortait du travail que l'on doit faire dans les propositions de loi. On rentrait dans un travail de livre, d'édition, beaucoup plus poussé. Là, c'est vrai que c'est très synthétique une proposition de loi. »

Comme M. Bompard n'a pas la rigueur et la patience d'écrire un livre sur son sujet de prédilection, il multiplie les propositions de loi foutraques. À l'image de celle déposée le 20 mai 2015 dans laquelle il listait les « solutions alternatives à l'avortement », thème également abordé dans la dernière en date. Il y évoque la possibilité pour les femmes enceintes d'écouter le cœur du fœtus, lors du premier entretien préalable à toute IVG. Une proposition inspirée d'une disposition législative en vigueur depuis 2012 dans le très conservateur État du Texas.

Éloge de la mère au foyer

Dernier thème abordé, la « question économique ». Jacques Bompard propose une « rémunération équivalant à 50 % du SMIC[...] pour toute femme française depuis plus de quinze ans et qui s'occupe d'au moins deux enfants à charge ». Une façon, selon l'élu, de redonner aux femmes « le droit à être mère au foyer » et de contrer le « modèle exclusif de la femme active » que promouvrait la société. Pour appuyer sa thèse, des chiffres. Partiels. Légèrement déformés. Bompardisés.

On cite : « Le montant des allocations familiales va passer de 129 euros à 32 euros par mois, ce qui représente une perte financière de près de 1 160 euros par an, dont il est aisé d'imaginer le poids sur les ménages des classes petites et moyennes. »On rectifie : d'après le site de la Caisse d'allocations familiales, depuis le 1er juillet 2015, « le montant des allocations est divisé par quatre » si et seulement si les ressources annuelles d'une famille avec deux enfants « sont supérieures à 89 490 euros ».

Autrement dit, les « 32 euros par mois » invoqués par Jacques Bompard ne concernent que les foyers disposant des plus hauts revenus. Ils sont donc loin d'impacter les « ménages des classes petites et moyennes ». Lorsqu'on fait la remarque au principal intéressé, il reconnaît les faits, bien malgré lui : « Là, vous me scotchez ! [Rires.] Il manque une précision et je vais le signaler, non pas qu'on puisse revenir sur cette proposition, parce qu'elle est déposée, mais vous me coincez là. Je l'ai vu tout de suite, je l'avais pas vu avant, et je l'ai vu dès que vous avez commencé la phrase. »

Bref, Jacques Bompard devrait peut-être passer la main ou acheter une calculette, voire s'entourer de juristes... compétents. Il continue pourtant à se penser comme un pourfendeur du « prêt-à-penser » qu'il estime « combattre de [son] mieux ». Avant d'ajouter : « Peut-être devrais-je encore mieux faire ! [Rires.] » Peut-être, effectivement. En tout cas, la proposition, qui est actuellement en première lecture à l'Assemblée nationale, a autant de chances d'aboutir que Jacques Bompard de se mettre à chanter L'Internationale. Et on ne souhaite voir ou entendre ni l'un ni l'autre.

Publié le 16 Février 2016
Auteur : Ivan Capecchi | Photo : Affiche de la Ligue du Sud, le parti de J. Bompard
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