Causette s'en mêle Publié le 12 Février 2016 par Propos recueillis par Liliane Roudière avec Juliette Plagnet et Anna Cuxac

Laurence Rossignol nous répond sur l’intitulé de son ministère 12/02/16

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On vous l’a dit hier soir, chères lectrices, on s’est pris un coup de bambou sur la tête en découvrant l’intitulé du Ministère devant s’occuper « de nous », le ministère de la Famille, de l’Enfance et des Droits des femmes ! Et dans cet ordre. Notre dessinatrice Camille Besse a très bien illustré notre stupéfaction et vous êtes des milliers à avoir partagé une certaine colère.

Laurence Rossignol, chargée de ce ministère, a pris le temps, quelques heures après sa nomination, de nous répondre. On a discuté longtemps, vivement, et on la remercie pour sa franchise. Cette une sacrée chouette femme, féministe, solide, on le pense depuis longtemps, on a confiance en elle… Mais non, on n’arrive toujours pas à penser que c’est une bonne idée de nommer ainsi ce ministère. Et nous le savons, mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde. Et disons qu’en ce moment, c’est bien d’être prudent.

Causette : Tout d’abord nos félicitations, Madame la Ministre. Que ressentez-vous ?

Laurence Rossignol : C’est un moment très gratifiant. Une reconnaissance du travail effectué. Quand je suis devenue secrétaire d’État chargée de la famille, j’ai dit que je serai une secrétaire d’État féministe. Je vais continuer : je serai une ministre féministe de la famille. Encore plus en étant chargée des Droits des femmes.

C. : On n’en doute pas. En revanche, regrouper Famille-Enfants-Droits des femmes ne vous choque pas ? C’est un peu le ministère de la Femme au foyer non ?

L. R. : Non seulement il ne me choque pas, mais il me permet de poursuivre ce que je faisais avec encore plus de force. Quand je m’intéresse aux politiques familiales, aux prestations familiales, à l’évolution majeure dans la sociologie des familles, avec l’augmentation des familles monoparentales, de leur précarité, de leur difficulté au quotidien, je pourrai maintenant le faire en reliant ça avec des compétences sur les droits des femmes. Je considère que je suis plus forte. Bien entendu, les questions des droits des femmes ne s’observent pas qu’au prisme de la famille, c’est aussi la question des inégalités professionnelles, de salaires, la question du sexisme, la misogynie de notre société… Mais, à un moment donné, toutes ces questions se retrouve dans le cadre intime, c’est-à-dire dans la famille. Et je considère que je serai à la fois ministre de la Famille en ayant en tête le droit des femmes, mais aussi toutes les questions de droit des femmes, y compris ceux dissociés des questions de la famille. 

C. : Ce que vous dites, c’est que le droit des femmes se niche aussi dans la famille et qu’ainsi regroupé avec l’enfance, vous allez être encore plus efficace. Pas de problème. Notre préoccupation, c’est qu’un tel énoncé peut se résumer – sans même grossir le trait – à « ministère de la femme au foyer ». Et désolée, mais ça a une couleur un peu sépia…

L. R. : Non. Les questions de famille aujourd’hui ne se posent plus dans les mêmes termes que dans les années 70-80, ou effectivement la question du statut de la femme au foyer était posé par toute une série de courants. Quand je suis entrée au secrétariat d’État à la Famille, on m’a posé la même question : « Comment tu vas faire, toi, en temps que féministe, pour t’occuper de la famille qui est toujours soupçonnée d’être un sujet conservateur ? » Et j’ai répondu : « Vous allez voir, je vais m’occuper de la famille en ayant tout le temps en tête la dimension spécifique de la place des femmes dans la famille et du combat d’égalité qui passe aussi par la famille. » Je pense, et je vais vous dire immodestement, parce que c’est moi, je suis capable de couvrir tout le champ sans, à aucun moment, être susceptible de me laisser entraîner dans une conception archaïque de la famille, ce qui n’est d’ailleurs plus le sujet principal aujourd’hui.

C. : Encore une fois, on n’en doute pas. Mais un intitulé pareil dans d’autres mains, ça peut faire des dégâts. N’est-ce pas le rêve pour l’extrême droite, la droite réactionnaire, les militants de la Manif pour tous ? On dirait un slogan pour le retour à la famille traditionnelle.

L. R. : Pardonnez-moi, mais c’est une façon de voir les choses qui me paraît datée !

C. : Ah non ! ce n’est pas moi qui suis datée, c’est la société qui semble repartir en arrière et j’ai peur pour nos droits.

L. R. : Je ne suis pas d’accord avec vous. Des courants réactionnaires portent ce débat, mais ils n’ont pas de prises sur les familles. La société a cinquante ans d’avance sur eux.

C. : Espérons que vous disiez vrai. Pour être tout à fait honnête, on peut voir dans cet intitulé une manœuvre électoraliste qui tend la main à ces fameux courants.

L. R. : Non, non, je ne peux pas vous laisser dire ça ! Je ne peux pas vous laisser dire que l’intitulé du ministère répond à une revendication ou aux crispations des courants les plus réactionnaires en matière de famille. Je viens de vous dire absolument l’inverse. Sinon François Hollande n’aurait pas nommé une féministe comme moi ! Aujourd’hui, je pense que les sujets ne se posent plus de la même façon. Quand je vous explique pourquoi, à mon sens, les questions d’égalité entre les femmes et les hommes se jouent aussi dans des questions du rapport à la famille, je suis sûre de que je vous dis.

C. : Avez-vous parlé avec monsieur Hollande de cet intitulé ?

L. R. : Oui, tout à fait. Et de la difficulté de l’intitulé. On l’a évoqué pour les raisons que vous avez soulignées et qui vont se dire quelque temps, mais moi je trouve que c’est une excellente synthèse. Je trouve qu’il y a une grande cohérence. Très franchement, je vous le disais tout à l’heure, c’est parce que c’est moi. Vous savez, vous pourriez être très satisfaites d’un intitulé et moins du contenu ! [Rires]

C. : Et d’avoir les deux, ce serait possible ? Sans plaisanter, on va arrêter là, mais je pense que la communication va être compliquée pour vous et qu’il va falloir sacrément l’expliciter.

L. R. : Eh bien, puisque vous me connaissez, parlez à vos lectrices ! Posez vous la question de savoir si ce que vous avez envie de dire à vos lectrices, c’est d’abord de dénoncer un symbole derrière lequel vous allez chercher des arrière-pensées, des présupposés ou de se dire : il y a là un sacré pari, fait par une ministre (et pas une secrétaire d’État), une ministre féministe, une ministre qui aborde les questions de famille sous l’angle des rapports entre les hommes et les femmes, et de l’égalité.

C. : On vous souhaite sincèrement bonne chance, et merci de nous avoir accordé vos premières minutes de ministre. On se retrouve bien vite.

Publié le 12 Février 2016
Auteur : Propos recueillis par Liliane Roudière avec Juliette Plagnet et Anna Cuxac | Photo : Illustration : Camille Besse
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