Les couleurs du féminisme Publié le 26 Janvier 2016 par Pauline Marceillac

Les avant-gardistes du plaisir 26/01/16

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À 60 ans ou presque, les anciens d’Ardecom* de Lyon, premiers militants de la contraception masculine (voir "Causette" #52) et féministes engagés, continuent de se retrouver chaque mois pour discuter de leur « condition » d'homme. Un de leurs sujets favoris ? Le plaisir féminin. "Causette" s’est incrustée à l'une de leurs réunions.

Ils s'appellent Claude, Daniel, Gérard, Olivier, et il y a aussi deux Jeff, deux Christian et deux Marc... Prénoms rétro de rigueur lorsqu'on est né dans les années 1960. Ce soir, sur les hauteurs de Lyon (Rhône), sept d'entre eux ont accepté que nous assistions, telles des petites souris, à leur « réunion d'hommes ». Nous : une journaliste et une dessinatrice... des femmes, donc ! Nous voici dans le salon de Claude, journaliste et l'un des derniers à avoir rejoint le groupe. « Oui, enfin, c'était il y a vingt ans déjà ! » se rappelle l'hôte, tout en disposant eau gazeuse, jus de fruit et thé sur la table basse du salon. L'apéro, ce sera pour plus tard. Des livres tapissent les murs et de la musique classique joue en fond. Les anciens d'Ardecom – devenu le « groupe d'hommes de Lyon » – arrivent au compte-gouttes. Cela fait quarante ans qu'ils se réunissent chaque mois, « sauf l'été ». Ils se retrouvent, chez l'un ou chez l'autre, pour évoquer leur « rôle d'homme ». 

Archétypes de l'intellectuel de gauche, avant-gardistes de la libération sexuelle et précurseurs de la contraception masculine, ils sont aujourd'hui grisonnants. « On est minoritaires les moins de 60 ans maintenant », constate Daniel, amusé, en balayant ses copains du regard. C'est le plus volubile. Il a encore une belle crinière bouclée qu'on imagine volontiers surmontée d'un bandana, aujourd'hui remplacé par des lunettes de lecture. « Je vais essayer de faire simple, et donc simpliste, commence-t-il. Nous, on se considère comme victimes de notre condition d'homme, alors que les jeunes estiment qu'ils sont dominants par nature et qu'il faut tenter de combattre cette prérogative. »

Plaisir féminin versus plaisir masculin

Ils s'imposent un thème autour duquel ils débattent à cœur ouvert. Jeff précise : « Quand l'un de nous ne parle pas avec sincérité, on lui dit : "Là, tu es en surface. Qu'est-ce que tu ressens vraiment ?" Le groupe nous permet d'avoir des discussions que l'on ne peut pas avoir en société. » Ce soir, le thème a été choisi par l'hôte. Claude s'est appuyé sur un extrait du film de Jérôme Soubeyrand, Ceci est mon corps, dans lequel une femme explique à un prêtre défroqué le plaisir féminin. Nos copains du soir comparent la scène à celle de l'orgasme simulé par Meg Ryan dans Quand Harry rencontre Sally. Ils s'amusent de cette comparaison, mais reviennent vite à leur sujet de prédilection : « C'est hallucinant de constater à quel point les hommes ne s'intéressent pas aux plaisirs féminins. Pour beaucoup, seule la pénétration compte ! » commente Marc, cheveux longs, petites lunettes rondes, foulard de soie. « On entend beaucoup que la sexualité est plus simple et plus mécanique chez l'homme, alors que, ce qui ressort de nos discussions, c'est qu'on peut avoir du plaisir sans pénétration et inversement. » Daniel embraye : « On n'en parle pas dans la société. On se plaît à dire que le plaisir féminin est complexe, ce qui est vrai, mais on y oppose trop facilement la simplicité du plaisir masculin. »

"C'est hallucinant de constater à quel point les hommes
ne s'intéressent pas aux plaisirs féminins"   Marc

Claude, Daniel, Alain et consorts ne comprennent pas que les hommes ne soient pas plus à l'écoute de leur partenaire dans un mélange des corps sans tabou, où le plaisir a toute sa place. « Nos compagnes féministes, elles, mettaient beaucoup le clitoris en avant. On était à la fois dans le discours et dans la pratique, au point parfois de se priver de notre plaisir à nous », reconnaît Christian, qui travaille dans le logement social. Daniel s'interroge à voix haute : « Je ne sais pas si les jeunes femmes d'aujourd'hui accèdent plus facilement aux plaisirs – et je tiens au pluriel. » Ils marquent un temps pour chercher une éventuelle réponse au fond de leurs schémas personnels.

Toujours le même combat

« Vous avez écouté l'autre jour Femme-objet, femme qui se libère ? » lance Daniel. Il fait référence à l'une de leurs émissions favorites sur France Culture, la série Sur les docks. L'enquête aborde, au travers de témoignages de femmes, la masturbation, les relations, la pénétration, l'orgasme... Des femmes s'y racontent dans ce qu'elles ont de plus intime. On peut entendre certaines d'entre elles dire, dans un éclat de rire gêné, qu'elles n'ont encore jamais connu l'orgasme en étant pénétrées... Et nos potes, ça les passionne et les effraie en même temps de constater que peu de choses changent finalement. « Ce que j'ai entendu, c'est ce qu'on entendait déjà dans les années 1970 ! Elles disent qu'elles ont découvert le clitoris tardivement et qu'elles se sentent dans l'obligation d'avoir des pénétrations, alors qu'elles n'y trouvent aucun plaisir. Elles ne réalisent même pas qu'elles peuvent refuser ! » s'énerve Daniel. Marco, lui, répond, malicieux, « qu'elles ne sont pas tombées sur les bons mecs », en se servant un petit coup de blanc.

Rire général. « Non, plus sérieusement, ça fait réfléchir, on s'interroge sur : "Est-ce qu'on a été confronté à cela ?"... » Daniel et Claude le rejoignent sur le fait qu'« au départ, quand on est jeune, on est plus dans le défi ». « Oui, mais à un moment donné, il faut arrêter de penser qu'un homme ressent du plaisir systématiquement quand il éjacule ! Moi, il m'est arrivé d'avoir plus de plaisir sans même qu'il y ait eu pénétration », témoigne Marc. Les autres opinent du chef. Claude renchérit : « Le désir est difficile à vivre sereinement si l'on se concentre sur la performance. » Et Daniel de préciser : « À un certain âge, la performance, c'est la capacité à donner du plaisir. » Mais, à 60 ans et avec une telle expérience de réflexion autour du plaisir, du féminisme et de la sexualité, ces « avant-gardistes désuets », comme ils se définissent dans un éclat de rire, sont en mesure d'admettre sans honte : « Ce qui est bien ici, c'est qu'on peut parler de non-performance. »

"À un certain âge, la performance,
c'est la capacité à donner du plaisir"
  
Daniel

Après quarante ans de rendez-vous assidus, les thèmes évoluent forcément, et ils reconnaissent qu'aujourd'hui ils parlent plus naturellement de « grand-paternité », ou du « vieillissement de [leurs] corps et de celui de [leurs] compagnes », admet l'autre Christian, bibliothécaire. Jeff, membre discret et jusque-là gêné par notre présence, précise que « pour les uns, le groupe crée un enrichissement, mais parfois aussi des complicités émergent, et certains vont avoir envie de se revoir à l'extérieur pour approfondir un sujet ». Il se souvient d'une histoire extrêmement personnelle qu'il n'a contée qu'ici. La sincérité qu'ils s'imposent l'avait fait pleurer... Tous marquent un temps pour recueillir et respecter ce souvenir ému. Claude conclut : « Moi, le groupe ne m'a pas affranchi sexuellement, mais la parole qu'on libère ici permet d'avancer. »

Après trois heures passées en leur compagnie, on les laisse « entre hommes ». Et on réalise que ces réunions qu'ils s'imposent et qui leur font tant de bien, les femmes entre elles en vivent naturellement. Mais les mœurs sexistes sont encore bien présentes : les mecs, lorsqu'ils se retrouvent, ne sont pas supposés parler de leur intimité, ce n'est pas « viril »... Et si l'égalité commençait par là ?

* Association pour la recherche et le développement de la contraception masculine.

 

Publié le 26 Janvier 2016
Auteur : Pauline Marceillac | Photo : Illustrations : Camille Besse
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