Les gens Publié le 04 Novembre 2015 par Anna Cuxac

Les madeleines de Madeleine 04/11/15

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Jusqu’au samedi 7 novembre, la Galerie du Globe, à Toulon (Var), expose Correspondance des temps, dialogue fortuit autour de la guerre entre une dame de 84 ans et une jeune artiste de la région.

C’est une exposition qui vient d’un heureux concours de circonstances. Correspondance des temps est née du hasard, de la chance, et de la persévérance.

Il fallait un certain degré de hasard pour qu’une bienfaitrice rencontre l’artiste Aéla Giacomi et lui confie de précieuses archives, une série de rédactions écrites par des « 3es années couture » d’un collège toulonnais, au sortir de la guerre. Il fallait une bonne dose de chance pour que l’une de ces jeunes filles, Madeleine Bassac, vive encore aujourd’hui et réponde aux sollicitations de la timide, mais curieuse Aéla. Il fallait enfin la persévérance de cette Toulonnaise de 25 ans pour décortiquer les souvenirs envoyés par courriers, bruts et impressionnistes, de Madeleine, les retranscrire le plus justement possible, et renvoyer son texte à Madeleine pour s’assurer qu’il ne dénature pas son témoignage. Car ce dialogue épistolaire, sobrement affiché in extenso sur les murs blancs cassés de la galerie, entre ces deux personnes qui ne se sont toujours pas rencontrées, est l’occasion unique de construire une mémoire publique de l’histoire de Madeleine Bassac, 8 ans en 1939, 14 ans en 45.

Madeleine a vécu la faim, les vêtements récupérés auprès de la Croix rouge, les sacrifices des parents, qui nourrissent les quatre enfants avant eux-mêmes. Un jour, elle voit des Allemands rafler Simone, sa camarade de classe qu’elle venait chercher pour aller à l’école. C’est avec une écriture empressée que Madeleine livre ses souvenirs très vifs à Aéla, qui lui répond avec une écriture appliquée : « Je n’avais pas prévu de dialoguer avec Madeleine Bassac par lettres, mais quand j’ai retrouvé son numéro dans l’annuaire et que je l’ai appelée, elle m’a expliqué être sourde, raconte Aéla. Nous nous sommes donc écrit à partir du mois d’août. »

Aéla a envoyé à Madeleine ses deux rédactions retrouvées dans les archives. Sur quoi faisait-on plancher les collégiennes à l’époque de la reconstruction, dans une ville « où toutes les écoles sont détruites, sauf une » ? On leur demandait d’évoquer leurs sentiments sous l’occupation ou, au choix, durant la libération. On leur demandait aussi, dans un autre exercice d’écriture, de raconter ce que « la route vous a apporté de joies et de découvertes au cours de vos grandes vacances ». Avec la maturité clairvoyante et triste de ces enfants qui ont connu la guerre, Madeleine livre alors un superbe texte dans lequel elle raconte qu’elle s’égare dans une forêt menaçante – sans évoquer de quelconques vacances.

Informée depuis le début que ce dialogue est destiné à un projet artistique révélé au public, la dame qui vient de souffler sa 84e bougie et n’a pas quitté Toulon, a fait don à Aéla – et à nous – de photos de famille, prises durant la guerre ou dans l’après-guerre. On est ému, oui, et on attend la suite : l’exposition est amenée à s’agrandir « tant que Madeleine m’écrira », sourit Aéla. À contre-courant de l’instantanéité impérieuse de notre époque, la jeune femme a créé « une bulle » où les deux correspondantes maîtrisent la temporalité de leurs réponses. Aéla se sent comme la « porte-parole » d’une « personne anonyme et ordinaire, qui raconte la petite histoire dans la grande ». Madeleine n'a toujours pas vu l'exposition. Mais nous, entre transmission de la mémoire et ode imprévue à l’émotion épistolaire, on sort de Correspondance des temps chamboulés.

Avec l'aimable autorisation d'Aéla Giacomi, nous reproduisons ici, après anonymisation, la première lettre qu'elle a envoyée à Madeleine, et qui ouvre l'exposition.


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Correspondance des temps, jusqu'au samedi 7 novembre à la Galerie du globe, place du même nom à Toulon. Entrée libre.

Publié le 04 Novembre 2015
Auteur : Anna Cuxac | Photo : Sur cette photo de famille, Madeleine a 26 ans. On est au milieu des années 50.
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