Corps et Ame Publié le 02 Novembre 2015 par Héloïse Rambert

Donner son accord à la science Médecine

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En plus de leurs cours d'anatomie et de pharmacologie, les étudiants en médecine doivent assimiler une notion fondamentale : celle du consentement du patient. Leur formation est pourtant quelques fois une justification aux entorses de ce pilier de l'éthique.

En février dernier, l’affaire n’a pas pu vous échapper, tant elle a fait de bruit. Des documents sont trouvés sur le site de l’uni- versité de Lyon-Sud (Rhône) : ils laissent entendre que des étudiants en médecine s’exercent au bloc opératoire au toucher vaginal sur des « patientes endormies ». Malaise. Pratiquer un geste médical sur un patient qui n’a pas donné son autorisation est illégal. La loi Kouchner du 4 mars 2002 stipule qu’« aucun acte médical ni aucun traitement ne peut être pratiqué sans le consentement libre et éclairé de la personne, et ce consentement peut être retiré à tout moment ». Et comme il ne s’agit pas d’un toucher du conduit auditif ou d’un cor au pied, la chose passe d’autant plus mal.

Mais que leur apprend-on à ces étudiants ?

La question du consentement est bien abordée à la fac de médecine... mais l’enseignement se résume parfois à peau de chagrin. « On nous parle d’information claire, loyale et appropriée qui doit être donnée au patient pour obtenir son consentement éclairé », explique Lucie, interne à Toulouse (Haute-Garonne). Mais « la réflexion autour du consentement est insuffisante, constate Clara de Bort, directrice d’hôpital et spécialiste du droit des patients et de la bientraitance à l’hôpital *. C’est un concept qui n’est pas toujours bien compris. Ceux qui le comprennent y parviennent par leurs propres moyens. Le consentement reste pour beaucoup d’autres de l’ordre du concept, au mieux une contrainte médicolégale : ce qui compte, c’est de ne pas être poursuivi en justice ». Laurent Visier, professeur en sociologie à la faculté de médecine de Montpellier (Hérault) et président du collège des enseignants en sciences humaines et sociales en médecine, regrette lui aussi que les cours ne soient pas toujours à la hauteur de l’enjeu éthique : « Dans beaucoup d’universités, la question du consentement n’est quasiment pas enseignée. » À Montpellier, l’enseignement commence dès la première année : « à ce stade, c’est encore de la théorie. La nécessité d’obtenir le consentement du patient est une évidence. Ça ne pose pas de problèmes. » Mais le professeur revoit certains de ses étudiants plus tard dans leur cursus, en plus petits comités. La pratique hospitalière est passée par là : « Je discute avec eux de ce qui les a étonnés ou heurtés dans les services. Les questions surgissent. Il leur arrive, par exemple, de se demander s’ils doivent toujours faire quelque chose qui leur est demandé par un chef. Quelque chose qu’ils considèrent comme problématique, voire immoral. »

Parce qu’au nom de la formation, les jeunes externes peuvent être amenés à effectuer des gestes sur les patients sans avoir recueilli leur consentement. Le Code de la santé publique est pourtant clair : sauf urgence, on ne touche pas les gens sans leur demander, et le but pédagogique du geste n’y change évidemment rien. Il rappelle que « l’examen d’une personne malade dans le cadre d’un enseignement clinique requiert son consentement préalable. Les étudiants qui reçoivent cet enseignement doivent être informés en amont de la nécessité de respecter les droits des malades énoncés au présent titre ».

Conflit entre technique et éthique

« Au cours de mes études, j’ai vu faire des choses et on m’a demandé de faire des choses qui dérogeaient complètement à cette règle », rapporte pourtant Baptiste Beaulieu, tout jeune médecin généraliste. Il garde un souvenir particulièrement douloureux du jour où son chef à l’hôpital s’est aperçu que ses camarades et lui n’avaient jamais effectué de toucher vaginal. « Il nous a assigné à chacun un numéro de chambre, au hasard, pour que nous fassions un toucher à la femme qui s’y trouvait. » Quand Baptiste se retrouve seul avec une femme âgée, parkinsonienne et démente, il ne se sent pas capable de suivre les instructions. « Je suis resté quelques minutes dans la chambre. Avant de ressortir et de faire croire au chef que je l’avais fait. Mais s’il avait été avec moi, il est clair que je n’aurais pas eu le courage de lui dire non. » Une des amies de Baptiste s’est vu demander par un supérieur de s’exercer à poser une sonde d’intubation sur le cadavre d’une femme tout juste décédée avec qui elle avait parlé le matin même. « Elle s’est sentie désemparée d’avoir à utiliser son corps. Le médecin lui a rappelé qu’elle était là pour apprendre. »

Pour Roland Gori, psychanalyste et professeur émérite de psychologie et de psychopathologie cliniques, « en devenant scientifique, la médecine moderne a favorisé la chosification du corps. D’où ce conflit d’intérêts entre une formation technique chosifiante, qui prend une place gigantesque, et un enseignement éthique exigeant le respect du patient, qui, lui, est réduit à une place minuscule ». Ces situations, où le principe clairement édicté se télescope avec le principe de réalité, sont source de souffrance pour pas mal de jeunes. « Ils voient des corps et on leur dit : “Mets les doigts dedans.” S’ils sont gênés, on les brusque ou on se moque d’eux. C’est comme ça qu’on forme les médecins : en cassant les références éthiques que tous ont au départ, déplore Clara de Bort. Ces pratiques archaïques fonctionnent comme des rites de passage. Presque du bizutage. »

Le patient au CHU, « implicitement disponible »

Les étudiants ne sont pas tous réticents ou critiques face à ces pratiques crispantes. Certains estiment que les touchers vaginaux au bloc permettent à l’étudiant d’explorer tout ce qui doit l’être, sans stress. D’autres, même, s’en font les plus fervents défenseurs, ne voyant même pas (ou faisant semblant de ne pas voir) le problème. À la suite de l’affaire de Lyon-Sud, sept internes, auteurs du blog Souriez, vous êtes soignés, dégainent, sous couvert d’anonymat, une note intitulée « Oui, on pratique les touchers vaginaux sur patientes endormies ». N’hésitant pas à écrire, entre autres perles, que « non, nous n’allons pas demander à la patiente l’autorisation de former l’externe. Car en fait si l’externe est debout pendant vingt-quatre heures d’affilée, payé 20 euros pour sa garde, c’est pour être formé ».

Il faut dire qu’au désir légitime d’apprendre s’ajoute une culture très ancrée : celle qui voudrait que le patient qui pousse la porte d’un CHU (centre hospitalier universitaire) soit d’accord pour « donner son corps à la formation ». « Le patient, en franchissant le seuil d’un hôpital universitaire, plutôt que celui d’une clinique privée, accepte de jouer le jeu, même si cela est parfois pénible pour lui », continuent les blogueurs. Au-delà du problème éthique, Clara de Bort souligne le non-sens pédagogique des touchers vaginaux sur des patientes qui ne sentent rien : « Apprendre ce geste, sans apprendre à demander, c’est une hérésie. Quant à savoir ce que ressent le patient, quand on se destine à devenir médecin, ce n’est pas inutile... »

* Clara de Bort est à l’initiative, avec Marie-Hélène Lahaye, juriste, et Béatrice Kammerer, présidente et fondatrice de l’association Vendredis intellos, du Tumblr « Je n’ai pas consenti » sur le consentement dans la relation médecin-patient. Le site publie, entre autres, des témoignages sur des actes accomplis sur des patients sans leur accord. (jenaipasconsenti.tumblr.com)

Publié le 02 Novembre 2015
Auteur : Héloïse Rambert | Photo : Illustration : Camille Besse
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