musique Publié le 28 Octobre 2015 par Sarah Gandilot

Anne Sylvestre, dame de chœur 29/10/15

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On connaît d'elle ses textes drôles ou graves, mais toujours poétiques et engagés. Beaucoup moins son côté dénicheuse de talents. Pour “Causette”, elle raconte ces artistes qu'elle a découvertes - ici dans un cabaret, là dans un bistrot - et qu'elle présente comme des sœurs ou des cousines... à l'évidence, y a un air de famille !

 

Voilà soixante ans qu'Anne Sylvestre chante. C'est pas donné à tout le monde, une longévité pareille. Et pourtant, à ses débuts, elle s'est battue, Anne, pour exercer son art. Et devenir une « auteure-compositrice-interprète », comme elle dit. Car, dans les année 1970, une femme, ça ne chantait pas, ou alors les textes des hommes. Mais, elle, elle en avait des choses à dire ! Alors elle s'est imposée, sur les scènes des cabarets, avec sa guitare. À La Colombe, d'abord, puis au Cheval d'or, à La Contrescarpe, au Port du salut, Chez Moineau et aux Trois Baudets, à Paris. Et, depuis soixante ans, elle fait entendre sa voix. Si ses célèbres comptines, Les Fabulettes, ont bercé nos oreilles d'enfant, elle a aussi profondément marqué la chanson française avec de fabuleuses histoires d'amour et de tendresse. Mais, surtout, Anne Sylvestre s'indigne. Anticléricale, antimilitariste (contre la guerre d'Algérie), elle a défendu et défend toujours la cause écologique, s'insurge contre le racisme et se mobilise inlassablement pour la liberté des femmes. Elle a, à toutes les époques, précédé dans ses textes les mouvements de société, notamment le droit à l'avortement dans sa déchirante chanson Non, tu n'as pas de nom, écrite dans les années 1970. S'il est une chanteuse en France à avoir chanté les femmes, leurs vies, leurs difficultés, les injustices dont elles sont parfois victimes, c'est bien elle.
Aujourd'hui, Anne Sylvestre a 81 printemps, vit dans le XXe arrondissement de Paris. Elle donne rendez-vous dans des petits cafés PMU de son quartier pas du tout bobo. Elle arbore toujours sa crinière rouge, ses yeux bleus océan, et une énergie à toute épreuve. L'année dernière, pour ses 80 piges, elle a donné une grande tournée à travers la France. Cet été, elle a sorti un nouvel album, Carré de dames, avec Agnès Bihl, jeune chanteuse de sa trempe. Les deux femmes mêlent leurs univers. Depuis toujours, Anne Sylvestre, insatiable curieuse, aime dénicher des talents dans les cafés-théâtres et autres cabarets. Elle aime les mélanges, inviter des jeunes artistes à faire ses premières parties, chanter à deux ou trois, participer à des spectacles collectifs, organiser des ateliers d'écriture. C'est parce que son goût des autres et de la découverte ne s'est jamais démenti, que nous lui avons demandé de nous présenter ses petites sœurs, ses cousines, ses copines. Celles qui partagent son amour du texte, ses convictions, son humour aussi. Bref, de nous faire entrer dans sa galaxie. Elle a adoré ça ! Bien plus que de parler d'elle.

 

Chloé Lacan
« Elle a fait quelques-unes de mes premières parties. Je suis frappée par sa présence scénique. Chloé et son accordéon, toute une histoire... Sa voix est éclatante, sa musicalité extraordinaire. Ses textes parlent de l'amour, de la mort, de la vie, des gens. Moi, j'aime les sentiments dans les chansons. Elle dégage un charme fou. »

Nouvel album : Ménage à trois. Blue Line/Pias. En concert le 26 novembre aux Trois Baudets. 

Ma chanson préférée : La Pêche au bonheur

Amélie-les-Crayons
« Amélie vit en Bretagne. Elle s'accompagne au piano. Ce qui me touche chez elle, c'est sa très grande sensibilité. Et son écriture fine. Sur scène, elle a un charme fou et beaucoup de grâce. Elle m'a invitée un jour à interpréter avec elle ma chanson Les Gens qui doutent. Je me déplace toujours pour les gens que j'aime. Elle parvient à évoquer des choses graves sans avoir l'air d'y toucher et avec beaucoup de poésie. »

Ma chanson préférée : Jusqu'à la mer

Garance
« Ma dernière découverte en date. C'est la plus jeune de toutes. Elle vient à mes ateliers du dimanche. Elle chante dans des bars, et partout où elle peut. Elle a une belle insolence, c'est du costaud ! Voilà une jeune femme qui n'aime pas qu'on lui marche sur les pieds, et qui le fait savoir. »

Ma chanson préférée : Gare du Nord


Michèle Bernard
« Un jour, c'était il y a plus de trente ans, on m'a dit : "Ta première partie, c'est une fille !" J'étais étonnée parce qu'à l'époque, c'était rare. Je me préparais dans ma loge. Tout à coup, dans le haut-parleur, j'ai entendu la voix de Michèle Bernard. Je n'étais maquillée que d'un seul œil, mais tant pis. Je suis allée tout au bord de la scène l'écouter jusqu'au bout. Michèle est éclatante sur scène avec son accordéon. Elle a un très grand sens de la mélodie et une voix très franche qui va droit au cœur. On retrouve son engagement humaniste dans ses chansons. En ce sens, nous sommes un peu cousines. Elle organise tous les deux ans un festival : Musiques à l'usine, à Saint-Julien-Molin-Molette (Loire) – où elle vit –, qui promeut la chanson française sous toutes ses formes, hors des sentiers battus. »

Ma chanson préférée : Maria Szusanna

Jeanne Garraud
« Quelle voix ravissante elle a, Jeanne ! Voilà quelqu'un que je suis depuis un moment. Je la vois chercher, progresser, avancer. J'aime la voir évoluer. Il y a une fantaisie très légère dans son écriture. Et un charme tout en retenue. Elle chante la vie, l'amour, les sentiments. C'est, en plus, une excellente pianiste. Je l'ai entendue pour la première fois au Limonaire, un "bistrot à vins et à chansons", cité Bergère, à Paris, où j'ai découvert tout un tas de gens. C'est un endroit fabuleux. »

Ma chanson préférée : Les Fantômes


Lily Luca
« Lily Luca est une jeune auteure-compositrice que j'ai rencontrée en 2009, lors du prix Vive la reprise, de l'Adami. Ce concours est organisé tous les ans par le Centre de la chanson et je fais partie du jury. Elle avait gagné le prix. J'avais trouvé son écriture très prometteuse. Elle a une belle simplicité dans sa façon de se présenter sur scène. Elle s'implante. C'est comme si elle arrivait en disant : "C'est comme ça." J'ai retrouvé chez elle des choses de moi à mes débuts. Elle s'accompagne à la guitare, et sa façon d'aborder les sujets, avec humour, dans ses chansons est assez inattendue. »

Ma chanson préférée : T'es où ?

 

Katrin Waldteufel
« Katrin a une personnalité très originale. D'abord, parce qu'elle s'accompagne au violoncelle, dont elle ne joue pas qu'avec son archet. Ensuite, parce qu'elle a un look improbable avec ses cheveux en pétard sur la tête. Ses chansons peuvent être poignantes. Ou rigolotes. Elle est tonique sur scène. Parfois, elle vient participer aux ateliers d'écriture clandestins que j'organise chez moi le dimanche. Elle aime bien venir me parler de ses projets. Et j'aime qu'elle s'en ouvre à moi. »

Ma chanson préférée : Tilleul Menthe

 

Agnès Bihl
« Agnès, c'est ma petite sœur. J'animais la Fête de la musique au Limonaire, il y a quelques années. Une petite blonde à couettes a débarqué en me demandant : "Madame, est-ce que je peux chanter ?" Elle s'est lancée, a capella. Ses chansons me sont allées droit au cœur. Nous sommes très liées. On peut parler d'écriture pendant des heures. Elle est très engagée, profondément féministe. Et ses textes sont d'une drôlerie irrésistible. Elle me surprend toujours. Sur scène, c'est une bombe ! Quelle énergie ! »

Ma chanson préférée : Je reviens


Flavia Perez
« Flavia est de Pézenas, la ville de Boby Lapointe. Un bon début ! Sa musique a des sonorités sud-américaines, parfois. C'est très rythmé. Sa voix est souple. Flavia est une grande et belle plante qui s'accompagne magnifiquement à la guitare. Elle fait aussi des spectacles pour les bébés. »

Ma chanson préférée : Peau blanche

Évasion
« Un groupe de cinq chanteuses qui font un spectacle intitulé Les Hormones Simone, dans lequel elles me font l'honneur et l'amitié de reprendre mes chansons. Elles sont allées chercher, parmi les 350 titres de mon répertoire, certains auxquels je ne m'attendais pas. Elles ont choisi les plus féministes. Leur travail polyphonique des voix est magnifique. Une grande amitié est née entre nous. »

Les hormones Simone. L'Autre distribution. En concert le 8 février 2016 au Café de la danse, à Paris, puis en tournée.

 


ELLES NOUS PARLENT D'ANNE SYLVESTRE

 

Michèle Bernard : « Toujours inscrite dans son époque »

« Peu d'auteurs nous donnent, à travers leurs chansons, une vision de la société aussi complète. Anne Sylvestre a traversé les années ! Mais, à chaque étape, elle est toujours complètement de son temps, inscrite dans son époque. Il y a une vraie modernité dans sa manière d'être. Anne dit écrire "pour ne pas mourir, pour être égoïste", mais chez elle, ce n'est jamais nombriliste. Cela consiste à être en empathie avec les autres. Elle a été proche des luttes féministes dans les "années royales", mais elle s'est toujours tenue à distance de toute forme de discours politique. C'est plus une cause humanitaire qu'elle défend à travers ses chansons. Cela passe par des récits de vie. Elle a l'art de mettre en lumière les gens marginaux, les déclassés. Son engagement social se situe dans sa solidarité profonde avec certains êtres. Et puis elle a des textes très drôles et cruels sur le monde bourgeois. Ou la connerie machiste. Là, elle fait vraiment mouche. Je sens chez elle un refus viscéral de ce qui est bien rangé et bien propre. Anne a été mon marchepied dans ce monde de la chanson. Elle m'a donné beaucoup de coups de main. Elle est tout à fait fidèle dans ses compagnonnages. Ce n'est pas si fréquent dans ce métier. Anne ne s'accroche pas à la scène. Mais sa vie et la scène, c'est une seule et même chose, et tant qu'elle en a la forme physique, elle sera là ! »

 


Agnès Bihl : « Anne fait partie de ces gens qui ne peuvent pas ne pas monter sur scène »

« À mes débuts, Anne m'a fait faire ses premières parties. J'ai énormément appris en la regardant depuis les coulisses. La voir entrer et sortir, son plaisir, sa concentration, son exaltation. Anne fait partie de ces gens qui ne peuvent pas ne pas monter sur scène. Je l'ai déjà vue malade comme un chien, ou crevée par un décalage horaire, mais dès qu'elle gagne les planches, la magie opère. Elle serait plus malade de ne pas monter sur scène. Le jour de la première de Carré de dames, elle avait passé la journée à l'hôpital. Deux heures avant le spectacle, on ne savait pas si elle pourrait assurer le concert. Non seulement elle l'a fait, mais magistralement. Le contact d'Anne avec les planches, c'est comme une formule magique. Elle m'a donné confiance en moi. À une époque de ma vie où je n'allais pas très bien, j'avais envie de tout envoyer paître, elle m'a convoquée dans un troquet pour l'apéro. Le lendemain, je réécrivais des chansons. Elle est dans le partage total. Mais elle ne donne pas de conseils. C'est un échange. Elle n'est pas du tout paternaliste. Malgré sa carrière, elle vous place dans une position de parité totale. Elle aime passer le flambeau, partager les scènes. Elle aime la chanson, les chansons, et les gens qui en font. »

 

Garance : « Elle m'a invitée à ses ateliers d'écriture clandestins »

« Anne m'a entendue chanter dans un bar il y a plusieurs années. Quelque temps plus tard, dans un festival où je jouais, elle est venue me parler. Quelle émotion pour moi ! Anne Sylvestre, c'est un exemple. C'est alors qu'elle m'a invitée à ses "ateliers clandestins", comme elle dit. Ils ont lieu certains dimanches chez elle. C'est très chaleureux. On est trois chanteuses et Anne. On boit du thé, on mange des gâteaux. Et puis elle nous donne une sorte de thème. Mais pas juste un mot. Elle propose un sujet. Par exemple, lors du premier atelier auquel j'ai assisté, Anne a dit : "Là, nous sommes là, obligées d'écrire, dans ce moment de l'atelier. Mais imaginez qu'au lieu d'être obligées d'écrire on en soit empêchées." On commence par en discuter, à réfléchir. Les idées naissent avec la discussion. Ensuite, on écrit chacune de notre côté pendant une bonne demi-heure. Puis on se lit ce qu'on a écrit. Au premier abord, Anne est un peu impressionnante. En plus, elle est très grande, elle a une stature imposante. Mais, en vérité, elle est très accessible, très chaleureuse. Elle dit ce qu'elle pense, mais toujours de façon très bienveillante. On se croise régulièrement aux concerts des unes et des autres. Elle est sincèrement intéressée par le travail des autres. Elle vient très souvent au Limonaire. Et à une heure du matin, en sortant, elle prend son métro pour rentrer chez elle ! »

 

Pour aller plus loin
Carré de dames, d'Anne Sylvestre, Agnès Bihl, Dorothée Daniel et Nathalie Miravette. Banco Musique.

 

Publié le 28 Octobre 2015
Auteur : Sarah Gandilot
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