La copine de Causette Publié le 28 Octobre 2015 par Laurence Garcia

Les Loizeau migrateurs

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L’une chante, l’autre filme. Emily compose des voyages oniriques pour se protéger de la violence du monde, Manon parcourt les terres de conflits pour montrer la réalité crue et rapporter des histoires de vie et de résistance. Ce qu’elles ont en commun, une même générosité humaniste, une écoute et une empathie puisées dans une enfance multiculturelle. Portrait croisé et déclaration d’amour-amitié entre frangines.

Elles ne s’étaient pas vues depuis quelques mois, l’été est passé trop vite. Des textos entre l’Ardèche, le refuge d’Emily – qui y répète son prochain album 1 –, et « les ailleurs mobiles » de Manon, toujours en attente d’un visa pour une destination tenue secrète, sécurité oblige, dans un pays que l’on devine allergique à la liberté de la presse. Emily, la chanteuse, et Manon, la reportrice, deux petits bouts de nanas d’un mètre soixante et des poussières, le même regard pétillant. Six ans séparent les jeunes quadras, mais quand Emily donne des conseils de nounou à Manon l’aînée, fraîchement maman, on ne sait plus qui est la cadette de l’autre. S’il y a un petit air de famille entre les soeurs Loizeau, Manon parle à mille à l’heure quand Emily pèse ses mots et les silences.

Causette : C’est rare de voir les soeurs Loizeau ensemble !

Emily : C’est même la première fois que nous acceptons une interview en famille ! Jusqu’ici, on refusait, peut-être par pudeur et l’envie de garder secrètes les choses qui nous sont intimes.

Une frangine, c’est une amie de naissance ou ça le devient ?

Manon : C’est une amie pour la vie, il y a quelque chose de l’autre qui est en soi. J’ai l’impression que je t’emporte avec moi dans mes reportages, en écoutant ta musique. Quand je suis loin et que je me sens en danger – c’était le cas il y a quatre ans à Homs, en Syrie, d’où je n’étais pas certaine de revenir vivante –, je pense à Emily, à nos images d’enfance, ça me raccroche à la vie. Emily est toujours là dans mes ailleurs, elle est quelque part un point d’ancrage.

Emily : Moi aussi, il m’arrive de rêver de toi, c’est flou, mais c’est doux. Une soeur, c’est aussi la seule personne qui a un regard depuis toujours sur toi, un regard qui évolue et te voit évoluer face à tous les imprévus de la vie. C’est une relation éternelle, indéfinissable entre l’amour et l’amitié.

L’une chante des ballades oniriques, l’autre filme le cauchemar du réel en Russie, Syrie et tant d’autres pays en conflits. Vu de loin, vos chemins semblent bien éloignés.

Emily : C’est vrai que j’ai l’impression que mon métier est une petite cour de récré comparé à ce que vit Manon. Mais, au-delà du reportage de journaliste, il y a beaucoup de poésie dans ses films. Quant à moi, je ne fais pas de chansons dites engagées, car je préfère l’être concrètement dans ma vie de citoyenne. C’est très compliqué de ne pas enfoncer une porte ouverte avec un texte. L’allégorie du conte sied bien à ma pudeur et permet de m’exprimer en mettant une distance, un voile. À ton retour de Syrie, quand tu m’as montré les images de ton film Syrie interdite, les témoignages des enfants torturés m’ont bouleversée. Ça me semblait presque impudique d’écrire une chanson sur ce sujet, maisfinalement un texte a jailli, Vole le chagrin des oiseaux, comme une transe sur ces pensées qui vous hantent et ne vous lâchent pas.

Manon : ça me touche, ce que tu dis. Tu explores l’ailleurs dans tes chansons, ce même ailleurs que je vais chercher sur le terrain. Mais je ne pense pas filmer le cauchemar du réel, c’est au contraire des histoires de vie et de résistance qui m’intéressent dans ces pays fermés. Ce reportage sur les enfants de Homs massacrés par le régime de Bachar el-Assad, je l’ai tourné clandestinement en 2011 pour Envoyé spécial. Ce sont ces mêmes enfants qui viennent mourir aujourd’hui sur nos plages, ça fait quatre ans que leur histoire s’écrit. Grâce à ta chanson, le film existe encore. Passée la diffusion, un reportage s’oublie, mais une musique est éternelle, ce fut un cadeau magnifique. J’ai envoyé Vole le chagrin des oiseaux à des Syriens qui sont restés là-bas. Certains ont même appris le français pour comprendre les paroles en rêvant à cet ailleurs meilleur, à cette Europe pas si généreuse.

Emily : C’est drôle, tu dis ne pas chercher le cauchemar du réel alors que je n’écris que cela ! Je me rassure derrière des musiques lumineuses et des images oniriques pour adoucir la violence et la cruauté du monde. Au fond, depuis que je suis toute petite, même quand j’étais joyeuse, il y avait toujours un gros nuage quelque part dans ma tête. La mort m’a toujours angoissée.

Manon : Comme toi, derrière l’atrocité en Syrie ou en Tchétchénie, je vais chercher ces petites lumières d’espoir. On a ça en nous, ce bagage d’écoute et d’empathie envers cet étrange étranger. Ça vient de notre enfance et de notre histoire familiale. Nos parents nous ont élevées dans l’idée qu’il faut accueillir l’autre qui vient, de la route ou de la nuit. Aujourd’hui, on l’appelle le migrant.

La différence de l’autre, c’est presque une évidence chez les Loizeau, entre un père vendéen poète et une mère londonienne peintre. Cette enfance multiculturelle que vous chantez si souvent Emily.

Emily : Oui, ça fait partie de mes obsessions ! La filiation est fondatrice. Je suis bilingue dans ma façon de penser et de vivre. Il m’arrive de rêver en anglais comme je peux écrire des chansons exclusivement en français. Nous avons été élevées entre Londres et Paris, Bach, Dylan et Ferré, Aimé Césaire et Aragon. Notre mère a toujours bâti des ponts entre ces différentes cultures, entre sa peinture et la musique. Je lui dois cette association d’images dans ma façon d’écrire des chansons comme des films sonores. Notre père nous a transmis le goût des poètes de la résistance africaine et afro-américaine. Ce père qui parlait dix fois trop ! C’était un excessif et, en même temps, il fut d’une nourriture incroyable. Ce n’est pas un hasard si j’ai enregistré ma première chanson à sa mort en 2001, en mettant en musique l’un de ses poèmes de jeunesse. J’ai un rapport très mélancolique avec l’enfance.

Manon : Même si j’ai six ans de plus que toi, j’imagine que tu te souviens quand il nous emmenait toutes petites dans les manifs de soutien aux sans-papiers. Notre père était très engagé, il a écrit un livre sur le Black Power aux États-Unis, et avait un tas de copains gauchistes italiens. Un des premiers livres qu’il m’a offerts, c’est La Prose du Transsibérien, de Blaise Cendrars. Je devais avoir 10 ans et j’ai décrété que je voulais devenir écrivain voyageur et vivre dans ce pays interdit qu’était l’URSS. Je suis née à Londres et j’ai grandi en France, mais j’avais envie de me choisir un territoire à moi. Après mes études à Sciences Po, lors de mon premier voyage toute seule à Moscou, j’avais Cendrars en tête. J’ai pris le transsibérien, et c’est à ce moment-là que j’ai décidé de me laisser happer par cette étendue russe. Je devais résider trois semaines à Moscou, j’y suis restée dix ans ! Avec une telle enfance, on a forcément un esprit plus ouvert et voyageur.

Une autre figure de la famille a compté pour vous. Votre grand-mère maternelle, la comédienne anglaise Peggy Ashcroft, qui a notamment tourné avec Hitchcock et David Lean.

Manon : C’était une grande shakespearienne. Elle était mariée à un metteur en scène russe et voulait que je lise Tchekhov dans le texte ! C’est elle qui m’a encouragée à apprendre le russe, qui m’a bien servi dans cet autre théâtre qu’est le monde. À Londres, elle était de toutes les manifs d’Amnesty International pour la libération d’artistes chiliens comme le chanteur communiste Victor Jara, assassiné lors du coup d’État de Pinochet.

Emily : Elle m’a fait découvrir la poésie dingue et très moderne de William Blake, qu’elle me lisait le soir. Bien plus tard, dans son grenier, je suis tombée sur le poème The Tyger, de Blake, que j’ai mis en musique dans mon album Mothers & Tygers. Une façon de lui rendre hommage.

Peut-on changer le monde avec des chansons ou des documentaires ? Être acteur ou spectateur du monde, ça vous travaille ?

Emily : Je ne pense pas qu’on puisse changer le monde, mais on peut toujours le crier et le réécrire. Après les attentats de janvier, avec notre groupe Les Françoises 2, on a transformé notre chanson Je m’appelle Françoise en Je m’appelle Charlie. Un des couplets disait : J’trouve pas les mots […] / J’ai des crayons alors j’écris / J’ai le prénom d’un beau pays / Qui s’indigne, qui chante et qui crie.

Manon : J’ajouterai qu’on peut parfois faire bouger les lignes. Je me souviendrai toujours de mon premier reportage sur des mouroirs pour enfants handicapés en Russie. C’était en 1996, j’avais 26 ans, j’ai passé deux mois déguisée en infirmière pour enquêter sur ces enfants décrétés anormaux et ces parents obligés de les abandonner à l’État. La Russie vivait encore dans le fantasme de la société parfaite de Lénine. On a pu faire entrer des caméras dans ces mouroirs grâce au musicien Sergueï Koloskov, lui-même papa d’une petite fille trisomique. Il a fait diffuser notre film à la télé russe à une heure de grande écoute. Le président Boris Eltsine a découvert nos images effrayantes d’enfants agonisants, qui rappelaient les camps. Après quoi, il a supprimé cette loi d’abandon forcé des enfants handicapés. Quand il m’arrive de douter de l’utilité de mon métier, je repense au journaliste Christophe de Ponfilly qui disait à propos de l’Afghanistan : « Un pays dont tout le monde se fout. » Moi aussi, je fais des films sur des pays dont tout le monde se fout, comme la Tchétchénie, mais je reste convaincue que les images peuvent éveiller les consciences.

Bouger les lignes, c’est aussi refuser la logique de la peur. Emily, vous arrive-t-il d’avoir peur pour votre soeur ?

Emily : Oui, bien sûr. Mais Manon a fait le choix d’un métier, et si elle vit avec la peur au ventre à chaque fois qu’elle part, ça nuit à l’énergie. Il ne faut pas que la famille et ses proches ajoutent au poids de la peur qu’elle a forcément en elle. Je me suis donc interdit de lui dire.

Manon : ça me touche, ce que tu dis. J’ai eu la chance qu’Emily et mes parents ne m’en parlent jamais, car forcément, moi aussi j’ai peur. La veille du départ, l’angoisse me tenaille, mais une fois que je suis sur place, j’oublie tout, je filme des gens qui nous donnent une sacrée leçon de courage. Ce sont eux les vrais courageux. Je me souviens d’un Tchétchène qui m’a dit un jour : « Vous les journalistes, vous venez, filmez et repartez comme si vous étiez au zoo ! Tandis que nous, on reste. » Cette phrase résonne toujours en moi.

Emily : Mais depuis que tu es maman d’un petit garçon, j’ai le secret espoir que les frontières du danger se resserrent et que tu ne te risques plus à aller dans certaines contrées. Je dis ça en passant, mais ça te regarde !

Manon : [Rires.] Oui, avec un bébé, forcément, je ne vais pas aller faire la maligne en Syrie, il y a des choses que je vais m’interdire. Je projetais de retourner au Yémen, où j’avais fait un film sur la révolution des femmes en 2011, mais aujourd’hui un journaliste risque à tout instant de se faire kidnapper ou tuer. La maternité change la perspective, mais il y a d’autres manières de raconter le monde, avec des livres par exemple.

Les oiseaux migrateurs que vous êtes ont-elles enfin fait leurs nids ?

Emily : Je suis tombée amoureuse de l’Ardèche, où j’ai planté mes racines et vis la moitié du temps. J’ai un rapport très organique avec la terre. J’y ai enregistré au coin du feu mon album Pays sauvage, on y organise des énormes tablées. Je crois en la richesse du collectif dans la création, même si j’ai besoin aussi de solitude et de ce repli du monde, loin de Paris. C’est mon côté ours post-hippie écolo !

Manon : Tu as de la chance, moi je n’ai toujours pas trouvé mon petit coin d’Ardèche magnifique. J’ai des ailleurs permanents mobiles ! Même si je me sens plus chez moi à Moscou qu’à Paris. Là-bas, j’ai l’impression de retourner au pays. Je me retrouve dans le tempérament excessif des Russes, entre énormes éclats de rire et larmes. En Russie, la première chose que l’on vous dit c’est niet, ce qui veut dire impossible. Être journaliste là-bas c’est contourner l’impossible. 

1. Mona, dont la sortie est prévue début 2016. La pièce musicale Mona se jouera du 8 au 10 janvier 2016 au Centquatre, à Paris.

2. Groupe formé avec Jeanne Cherhal, Camille, La Grande Sophie, Olivia Ruiz et Rosemary Standley (ces deux dernières n’ayant pas pu participer à Je m’appelle Charlie).

Publié le 28 Octobre 2015
Auteur : Laurence Garcia | Photo : Guia Besana pour Causette
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