RÉFUGIÉS Publié le 01 Septembre 2015 par Valentin Thomas

La double épreuve des demandeurs d'asile 02/09/15

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Un écrit et un oral. C’est, au minimum, ce à quoi tout exilé doit se soumettre pour obtenir le statut de réfugié en France. La rédaction d’un « récit de vie », dans lequel chaque demandeur d’asile doit détailler son parcours et les raisons qui lui interdisent de retourner dans son pays d’origine sans craindre pour sa vie, est la première étape du long processus pour obtenir le fameux statut. S’ensuit un entretien au cours duquel le prétendant convaincra – ou pas – les autorités que sa requête est légitime.

« Veuillez exposer par un récit personnalisé les événements à l'origine de votre départ ainsi que vos craintes en cas de retour dans votre pays d'origine », indique le formulaire que le demandeur d'asile doit retirer à la préfecture. Il aura vingt et un jours pour remettre ce « récit de vie » à l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra) – première administration qui étudie les demandes. Une à six pages manuscrites ou dactylographiées, à partir desquelles, en moyenne, 210 prétendants au statut de réfugié politique sont interrogés chaque jour par les agents de l'Ofpra, dans les petits boxes d'un gigantesque bâtiment à Fontenay-sous-Bois (Val-de-Marne). En 2014, près de 65 000 immigrés ont ainsi tenté de faire valoir la légitimité de leur demande.

Keicha 1, hébergée dans le paisible centre d'accueil pour demandeurs d'asile (Cada) de Beauchamp (Val-d'Oise), attend, comme tant d'autres, le verdict de l'Ofpra depuis plusieurs mois. Originaire de la République démocratique du Congo (RDC), elle est arrivée en France après un parcours chaotique : passage à tabac, prison, viol, torture. Son salut, elle le doit dans un premier temps à des membres de la communauté congolaise d'Île-de-France qui la recueillent et l'aident à régulariser sa situation. La jeune femme étant plus à l'aise en lingala (l'une des langues nationales de la RDC) qu'en français, son récit de vie a été rédigé avec les moyens du bord grâce à un traducteur de fortune. Une première mise en forme pour laquelle certaines associations proposent des aides. « C'est souvent très dur. Les femmes ont parfois été violées et elles se retrouvent face à quelqu'un qu'elles n'ont jamais vu et à qui il faudrait raconter en détail tout ce qu'il leur est arrivé », explique Virginie Plaut, bénévole à Amnesty International.

Grand oral
Vient ensuite une seconde étape pour l'exilé : le face-à-face avec l'officier de protection de l'Ofpra chargé de le questionner pour déterminer la « crédibilité » du récit : qui étaient vos agresseurs ? dans quelle prison vous a-t-on mis ? qui étaient vos compagnons de cellule ? Jusqu'à deux heures trente d'entretien pour préciser et vérifier la cohérence des propos du demandeur d'asile avec son « autobiographie », et au regard du contexte sociopolitique de son pays d'origine. « Nous faisons attention à ne pas insister sur les moments traumatisants, type viol ou torture », précise Margaux, officier de protection à l'Ofpra, formée, comme tous ses collègues, à s'entretenir avec des personnes fragilisées. « D'ailleurs, le récit de vie écrit ne constitue qu'une base » et pourra être développé ou sera simplement mis de côté : certains candidats – soit parce qu'ils ignorent les détails et la portée de cette procédure, soit par peur ou encore par réaction traumatique – ne dévoilent en effet pas les éléments clés pour justifier de leur exil (orientation sexuelle, violences subies, appartenance à un groupe politique...).

Malgré ces précautions et les services d'informations juridiques et géopolitiques dont disposent les agents de l'Ofpra, ces tête-à-tête sont encore trop souvent sources d'incompréhensions mutuelles. Ainsi, Victorin en a-t-il été lui-même victime. Aujourd'hui hébergé par le Cada de Beauchamp, il était journaliste en RDC jusqu'à ce qu'un vol de documents à son domicile le mette en danger et l'oblige à fuir son pays au plus vite. Francophone et lettré, il a rédigé lui-même son récit de vie. Mais, pendant l'entretien, l'officier n'a pas semblé comprendre pourquoi le journaliste n'a pas porté plainte après le cambriolage : « À cause de la corruption policière, ce n'est pas quelque chose que l'on fait en RDC. Ce code local a échappé à l'officier », analyse Victorin.

Accepté ou débouté
En 2014, 83 % des verdicts se sont soldés par des refus, que les exilés et les associations ont parfois du mal à saisir : « Récit trop stéréotypé » ou « ne permettant pas de conclure au bien-fondé des craintes » alléguées en cas de retour au pays. S'interrogeant sur la nature de ces décisions, le sociologue Jérôme Valluy écrivait, en 2006 2, que « les conditions d'évaluation ne permettent pas aux agents de répondre à la question : s'agit-il d'un vrai réfugié ? Ces derniers répondent donc à une autre question : est-ce que cet exilé m'a convaincu ? » « Je connais bien le ressenti de tous ceux et celles qui s'engagent auprès des demandeurs d'asile. Mais il y a un élément à prendre en compte : le taux d'acceptation augmente depuis trois ans », fait valoir Pascal Brice, directeur général de l'Ofpra, qui s'est engagé dans une politique de transparence.

 

1. Prénom modifié
2. Genèse du « faux réfugié », par Jérôme Valluy. Revue Plein Droit, 2006, n° 69.


Sources : toutes les données chiffrées sont tirées du rapport d'activité 2014 de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra).

 

 

Publié le 01 Septembre 2015
Auteur : Valentin Thomas | Photo : A.C.
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