Les gens Publié le 21 Août 2015 par Anna Cuxac

De ma fenêtre 21/08/15

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Quelque deux cents personnes ont vécu pendant un mois et demi à ciel ouvert en bas de chez moi. Ces « migrants de la Halle Pajol », à Paris, ont ensuite été logés dans des centres d'hébergement. Depuis, c'est tournez manège.

J'habite rue Pajol, dans le XVIIIe arrondissement de Paris. Elle donne son nom à ce drôle de quartier où se mélangent des familles pauvres qui habitent encore miraculeusement dans la capitale, des jeunes qui tiennent les murs et roulent des mécaniques et des bobos venus s'installer récemment parce que l'endroit est « cool » – je fais partie de ces derniers, nécessairement.

Notre biotope s'est enrichi de nouveaux « habitants » au début de l'été, si tant est qu'être à la rue relève de l'habitation. Entre le 13 juin et le 29 juillet, quelque deux cents personnes, hommes érythréens et soudanais pour la plupart, vont dormir, manger, se laver et survivre à ciel ouvert, sur la partie de l'esplanade Nathalie-Sarraute inoccupée par les bars branchés.

Commodités…
Très vite, le campement s'organise : les associations installent un stand de distribution des denrées, puis un petit chapiteau où faire la cuisine. Les matelas en mousse débordent rapidement sur le trottoir d'en face. Les jours de pluie, les migrants se serrent sous le chapiteau ou étendent des draps entre les platanes. Une canalisation est ouverte, qui laisse s'échapper l'eau de la Ville. Le matin, on voit les messieurs accroupis sur le « regard de chaussée » pour se brosser les dents. Le soir, on les voit recharger leur téléphone aux prises USB installées sur les abris bus flambant neufs.

Durant un mois et demi, le quartier continue à vivre avec, au milieu, ces personnes auxquelles l'œil s'habitue bon gré mal gré. La violence des bandes d'enfants désœuvrés qui rythme d'ordinaire la rue Pajol pendant les vacances scolaires s'est décalée de quelques rues, et, de fait, on ne se fait plus embêter. Il y a la solidarité matérielle, mais il y a surtout ces instants suspendus, comme cette soirée très chaude où tout le monde, refoulant les timidités, danse ensemble lors d'un concert de saxo organisé par un groupe de jeunes musiciens. Ce soir-là, des corps se sont rapprochés. Une autre nuit, j'ai vu du haut de ma fenêtre une bénévole qui leur donne des cours de français se blottir dans les bras d'un migrant, et j'ai l'intime conviction qu'elle a passé la nuit avec lui sur ce matelas très sale.

Disparus...
Le 29 juillet, en rentrant d'une nuit blanche à 8 h 30 du matin (je suis bobo), j'ai eu la surprise de voir que les policiers quadrillaient discrètement la rue et que les migrants s'étaient rassemblés, dans l'attente d'une prise de parole. À mon réveil, en sortant de l'immeuble à 14 heures, j'ai mis quelques secondes à reconnaître ma rue. Rien, plus rien pour témoigner de l'existence du campement. Plus de matelas, plus de bassines, plus de chaises. Sur l'esplanade vide de gens trônait un nouvel objet : un carrousel pour enfants entouré de barrières.

Le surlendemain, le vendredi, une lettre de « Monsieur le maire » (PS) arrivée dans les boîtes aux lettres se félicitait de ce que ces personnes aient désormais un toit et de ce que les habitants puissent se réapproprier l'esplanade. Éric Lejoindre précisait que l'association des commerçants du quartier Pajol s'était plainte à la mairie du manque à gagner dont ces derniers avaient pâti le temps de l'occupation des lieux. Après tout, s'il faut être solidaire, il est préférable de bien gagner sa vie.

Tout reprend comme avant
Le bar d'en face a installé des tables sur l'esplanade et les policiers ont cessé de surveiller la rue Pajol lundi 3 août. Les enfants perdus ont recommencé à arracher les Vélib' de la borne au pied de mon immeuble. Le manège, lui, a commencé à tourner, mais pas très vite. Pour le moment, il n'a pas d'autre source d'alimentation que l'électricité de la bibliothèque qui lui fait face, et est donc ouvert du lundi au samedi de 14 à 19 heures. « Suite à l'évacuation des migrants, il est vrai que nous avons un peu accéléré la manœuvre pour installer ce carrousel, explique Éric Lejoindre. Mais c'est un test, nous ne sommes pas convaincus que ce soit le bon emplacement pour lui. » L'étonnant symbole festif ne dérange que moi, en tout cas pas « Monsieur le maire » : « Certes, il fait partie des choses mises en place pour empêcher la réinstallation des migrants, mais alors ? L'esplanade, sans protection contre le soleil ou la pluie, était le pire endroit pour eux. » Il a raison, « Monsieur le maire », et il a aussi raison quand il loue la « capacité de survie exceptionnelle de ces personnes venues jusqu'ici après avoir traversé le désert libyen ».

N'empêche, ce carrousel... Je suis allée voir l'employé qui en a la charge. En fait, le jeune homme, qui ne veut pas dire son prénom, découvre le métier, car c'est la première fois de sa vie que cet agent de sécurité en reconversion professionnelle pour devenir gardien d'immeuble s'occupe d'une attraction pour enfants. Il habite le quartier, a été appelé par « un contact » il y a quelques jours seulement et a accepté le job au pied levé. Dans le creux du mois d'août, il n'a pour l'instant pas beaucoup de clients et passe plutôt son temps à dire non à beaucoup de jeunes « qui viennent le voir, mais n'ont pas les 2 euros pour payer le tour ». Je l'informe de ce que sont devenus les migrants – il n'avait pas suivi – et lui dis que, tout de même, un carrousel sans musique, c'est un peu bizarre. Mon forain improvisé est plutôt d'accord et va demander à la mairie qu'on lui installe une sono. Sur l'esplanade Pajol tourne le carrousel. Et nos migrants, faut-il qu'il m'en souvienne ?

Dans ses mains, L'Étranger de Camus. ©Dragan Lekić / Libre Arbitre



Le périple des migrants de la Halle Pajol


Ils sont Soudanais, Érythréens, Éthiopiens ou encore Afghans. Pendant des mois, ils ont fui leurs pays, traversé le désert libyen dans les pick-up des passeurs, puis la Méditerranée dans les bateaux d'autres passeurs. Ils ont remonté la Grèce ou l'Italie avant d'échouer à Paris, où ils se sont regroupés comme tant d'autres. Ceux de la Halle Pajol s'étaient installés au départ sous le métro aérien de La Chapelle à l'été 2014.

Quand, le 2 juin dernier, la police évacue le campement insalubre, tous ne sont pas relogés. Ceux dont l'Ofpra* et les associations ont déterminé qu'ils ne pouvaient prétendre à une demande d'asile se retrouvent le soir même ou le surlendemain à la rue. Commence alors un bal de déplacements d'une dizaine de jours dans un rayon de quelques centaines de mètres autour du métro, au gré des solutions trouvées par les militants associatifs, puis des évacuations policières « musclées », selon la formule consacrée : église Saint-Bernard, caserne de pompiers désaffectée rue Château-Landon, Halle Pajol, jardin partagé Le Bois Dormoy, Halle Pajol à nouveau. C'est devant cet ancien entrepôt de la SNCF réaménagé avec une auberge de jeunesse, une bibliothèque et des commerces – de ceux apportant la gentrification au forceps – qu'échouent durablement les migrants à la mi-juin.

Le 29 juillet, l'évacuation du campement Pajol se fait dans le calme, grâce à une bonne intelligence entre militants associatifs, services municipaux, préfecture de région, préfecture de police et Ofpra. Les deux cents personnes montent dans les bus affrétés, direction un centre d'hébergement créé pour l'occasion dans le XIVe, et huit autres centres en petite couronne. Depuis, dans Paris, d'autres camps subsistent et d'autres sont créés, comme celui du lycée Jean-Quarré dans le XIXe arrondissement.

* Office français de protection des réfugiés et apatrides.

Photos publiées avec l'aimable autorisation de Dragan Lekić. Retrouvez son travail sur les migrants de Paris sur son site internet : http://www.draganlekic.com et par là : http://www.librearbitre.com 


Publié le 21 Août 2015
Auteur : Anna Cuxac | Photo : Dragan Lekić / Libre Arbitre
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