cinema Publié le 10 Août 2015 par Isabelle Motrot

So long, Solveig… 10/08/15

blog post image

La cinéaste Solveig Anspach, auteure de “Lulu, femme nue” et de “Haut les cœurs”, est morte d'un cancer récidivant, le vendredi 7 août. “Causette” l'avait rencontrée et suivait depuis longtemps son parcours, avec plaisir et enthousiasme.

Cette saloperie de cancer, elle l'avait bien couillonné, en 1999, quand elle a fait un film exaltant, magnifique, avec sa première attaque minable d'abject malfaisant. De son effraction mortifère, Solveig avait tissé un scénario plein de force et de rage, de douceur et d'espoir. Son espoir. Le film, Haut les cœurs, toucha immédiatement le « grand public », comme on dit, celui qui décèle immanquablement la sincérité toute crue et l'héroïsme des gens comme lui, comme toi, comme moi, comme nous tous.

Nous tous, toi, moi, on est inconsolable aujourd'hui, mais on est heureux de ne pas avoir tout perdu puisqu'on peut revoir ses films si puissants et si drôles. C'était une battante, Solveig Anspach, et on a cru qu'elle avait gagné contre l'abject. Peut-être l'a-t-elle cru elle aussi. Peut-être pas, car elle avait cette frénésie d'accomplir de ceux qui se doutent que leurs jours sont comptés. Alors elle a conté ses jours, ses nuits, ses joies et ses réflexions sur les autres, et sur les liens bizarres qui les unissent. Des petites touches de justesses incroyables, l'impression qu'elle nous parlait à nous tous, à toi, à moi. Elle ne parlera plus. Le conte, à rebours, est terminé. On croyait qu'elle avait gagné le match, mais c'était juste un round.

Elle nous a tout de même laissé un film presque fini, L'Effet aquatique, qui sortira en 2016, dernier chapitre de la trilogie pleine d'humour qu'elle avait commencée avec Back Soon, puis Queen of Montreuil. On a bien hâte, Solveig, et on ira le voir. Mais aujourd'hui, on pleure, nous tous.

Nous republions ici l'interview de Solveig Aspach parue dans Causette #33.

 


 

Solveig Anspach, l’Islandaise of Montreuil

Elle tangue entre documentaire et fiction, entre humour et noirceur. Mais offre toujours un cinéma poétique et intimiste. Le dernier film de cette cinéaste venue du pays de Björk, “Queen of Montreuil”, explore un sujet lourd – le deuil – en nous transportant dans un monde féerique.

Solveig Anspach est née en Islande, d’une mère islandaise et d’un père américain. Si elle vit aujourd’hui en France, ses films, eux, documentaires ou fictions, se baladent encore entre ces trois pays. On la découvre en 1999 avec son premier long-métrage de fiction, Haut les cœurs ! Karin Viard y jouait une femme atteinte d’un cancer, qui décidait de porter tout de même un enfant. Sublime. Solveig Anspach réalise des films sensibles et subtils, empreints d’un humour désarmant. Elle habite et travaille à Montreuil, dans une maison biscornue qui ressemble à celle de son film. Des tulipes et des guirlandes lumineuses. Rencontre avec une réalisatrice délicieusement hors norme.

Causette : Qu’est-ce qui a déclenché votre inspiration pour “Queen of Montreuil” ?

Solveig Anspach : Je suis partie d’une image que j’avais envie de voir : un champ-contrechamp entre deux grues de chantier. Je n’ai jamais vu ça dans un film.

C’est un peu ténu comme point de départ, non ?

S. A. : Oui, c’est ténu ! [Elle rit.] Il y avait aussi l’envie de mettre en scène un animal. On a choisi le phoque à cause d’une légende islandaise. Et puis est arrivée l’idée du personnage d’Agathe, qui vient de perdre son mari et ne sait pas co

mment sortir de son deuil. Le film s’est construit peu à peu. Ce que j’aime vraiment, c’est qu’on ait envie de rire et qu’on soit ému en même temps. Qu’on ne sache pas très bien où on en est.

Vous avez pris des éléments disparates, à la Prévert : des grues, des Islandais, un phoque, une veuve... Mais vous faites un film qui parle de tout autre chose ?

S. A.: Bien sûr, le thème principal, ce sont les liens qu’on tisse avec les autres, la communauté qu’on s’invente. Moi, je ne suis pas militante, je ne distribue pas de tracts, mais je crois beaucoup à la solidarité et à l’effet papillon: si le matin je prends le temps d’échanger quelques mots avec la boulangère, la journée commence mieux pour elle et pour moi. Et ça va se répercuter jusqu’au soir.

Pourtant, Agathe, le personnage principal, n’est pas une fille liante ?

S. A.: Agathe est coincée dans son deuil et ne voit pas comment en sortir. Son problème : que faire des cendres ? Où poser l’urne ? Finalement, ce sont les Islandais, avec des idées abracadabrantes, qui vont lui donner la solution.

Cette poésie un peu branque, qui traverse tout le film, comment l’obtenez- vous ? C’est de l’improvisation ?

S. A.: Je pars d’un scénario très écrit. Quand on a peu d’argent, tout doit être préparé. Mais je prévois des fenêtres pour laisser place à l’improvisation. Parfois, on refait la scène, en impro. Même si je ne garde rien au montage, ça donne de l’énergie, on aborde la suite avec plus d’excitation.

Vous intégrez facilement les idées des autres ?

S. A.: Quand j’étais plus jeune, j’étais paniquée si les gens apportaient trop d’idées. Je me disais : « Merde, c’est moi la réalisatrice, je dois être seule à la barre du navire ! » Je me sentais illégitime. J’avais peur que quelqu’un dise : « Vous n’êtes pas réalisateur, sortez d’ici ! » Mais, en vieillissant, j’ai appris que chaque réalisateur se débrouille comme il peut. Et maintenant, au contraire, j’essaie de créer un climat où tout le monde participe. Ça reste mon film, mais c’est comme un tricot : les gens m’amènent des pelotes de laine et je tricote avec d’autres couleurs.

Vous laissez les comédiens donner la couleur qu’ils souhaitent à leur rôle ?

S. A. : Ce que je leur demande avant tout, c’est de la sincérité, même dans les scènes burlesques. Parfois, ils demandent : « Comment je vais jouer ce truc de dingue ? » Je réponds : « Tu y crois. Ne sois pas plus intelligent que ton personnage. » J’avais repéré Florence Loiret Caille pour cette raison, c’est une comédienne qui ne fabrique pas. C’est extraordinaire de la voir travailler.

Dans l’histoire, le phoque tient un rôle décisif. Ce phoque, c’est l’Islande, l’une de vos patries ?

S. A. : Oui, l’Islande, c’est important pour moi. Ma mère était la première femme architecte d’Islande, et j’en suis très fière. Elle s’est battue pour faire ce métier. Toute petite, j’avais envie d’être cinéaste. Mais, à l’époque, il y avait Varda, point. Mon père, pourtant très cinéphile, ne m’encourageait pas vraiment. C’est ma mère qui m’a dit: «Les femmes peuvent tout faire, il faut juste être plus tenace, tu vas y arriver. »

Vous avez déjà fait quelques avant-premières, le public est-il séduit ?

S. A.: Oui, les gens sont contents. Une vieille dame m’a dit qu’elle allait s’acheter un phoque et le mettre dans sa salle de bains, comme dans le film. Je lui ai dit que ça n’était pas une bonne idée, c’est dangereux. J’ai expliqué : « Le film, c’est une fable. » Elle était stupéfaite. Elle a répondu : « Ah... eh bien ! c’est joli, mais je suis un peu déçue, pour le phoque. »

Propos recueillis par Isabelle Motrot en septembre 2013.

Publié le 10 Août 2015
Auteur : Isabelle Motrot | Photo : Christophe Meireis
7952 vues | 0 commentaire

Déposez votre commentaire
J'aime Causette