Société Publié le 15 Juillet 2015 par Anna Cuxac

20 ans du centre Primo-Levi : si ce sont des hommes 15/07/15

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L'association du Centre Primo Levi, qui offre un soutien psychologique à des étrangers ayant fui la torture en France, a vingt ans, et encore de longs jours devant elle.

Faites péter le champagne, le Centre Primo Levi a vingt ans. Centre de « soins et soutien aux personnes victimes de la torture et de la violence politique », constitué en association, il accueille des étrangers, des réfugiés, des régularisés, des demandeurs d’asile en attente et d’autres qui ont été déboutés. Tous ont en commun un besoin de prise en charge médicale et psychologique. Tous racontent avoir subi ou vu violences et tortures avant d’arriver en France. En vingt ans, ce sont 3 552 personnes de 92 nationalités venues frapper au 107 avenue Parmentier, au cœur de Paris. « Ça fait presque un pays sur deux », souligne l’équipe du centre, quand la brochure fournie aux journalistes, à l’occasion de la conférence de presse « des vingt ans » précise : « De tous les continents, sauf Océanie et Antarctique ». Ouf.

« Propos stéréotypés »

La torture, physique ou psychologique, d’État ou d’initiative privée, se répand donc équitablement parmi les peuples, au gré des époques et des conflits. Certes, en 2014, sur les 333 patients pris en charge, ce sont la République démocratique du Congo (RDC), la Tchétchénie et la Guinée-Conakry qui ont envoyé les plus gros contingents au centre, mais patience, la roue tourne : « Il suffit d’ouvrir un journal pour savoir qui seront nos patients dans quelques mois. Ce sont eux sur les bateaux, eux à La Chapelle », soupire Omar Guerrero, l’un des six psychologues cliniciens en poste.

Arrivé rapidement au centre après sa création en 1995, il a des histoires de vies brisées plein les poches et, par conviction, trouve encore le courage de les égrainer aux journalistes, puisqu’aux journalistes incombe le rôle de faire savoir. Sachez donc que cette année, le psychologue Guerrero a eu pour patiente une Soudanaise ayant gagné l’Europe en bateau. Tenant par le pied son enfant par-dessus bord, le passeur lui a extorqué une relation sexuelle. Arrivée en France avec son enfant et enceinte de son violeur, elle s’est vue refuser sa demande d’asile via un courrier lui signifiant que ses propos étaient « stéréotypés ».

« Torture radioactive »

Au centre Primo-Levi, on rit nerveusement du jargon bureaucratique et parfois implacable de l’Office français de protection des réfugiés et des apatrides (Ofpra) : « La vérité est presque impossible à trouver. Le psychotraumatisme détruit toutes les règles communes d’un entretien. » C’est le magistrat Serge Portelli, au curriculum long comme le bras et militant, qui parle. Engagé auprès du Centre Primo-Levi, il s’avoue « troublé par ces sénateurs qui connaissent le monde et ne veulent juste pas le voir »

La réforme du droit d’asile, actuellement débattue au Parlement (voir ci-dessous) et impulsée pour raccourcir les délais des procédures, pourrait compliquer le travail de la branche « aide juridique » du centre, car constituer les dossiers de personnes traumatisées demande du temps. Dans son rapport d’activité 2014, il se félicite d’avoir aidé « six patients à obtenir le statut de réfugié, dont un en procédure de réexamen de demande d’asile ». Six victoires imperceptibles dans les rues de nos villes et qui ne changeront pas la face du monde, mais bel et bien la vie de ceux dont les drames ont été reconnus. Et qui continueront sans doute à se rendre aux consultations psychologiques du centre : en 2014, 76 % des patients étaient suivis pendant plus d’un an. 36 % depuis plus de trois ans.

Maman au traversin

Car « rétablir l’humanité » de ces personnes, selon les mots d’Omar Guerrero, s’inscrit dans un temps long. Le médecin dit aussi que « la torture est radioactive, et perdure dans les mémoires des générations. » Dans l’inventaire des histoires qu’on lui a confiées, il y a celle du garçon tchétchène renvoyé par son école, car « il ne respecte personne et n’apprend rien ». Un jour, dans le pays qu’il a quitté, il a vu son père se faire battre par plusieurs hommes. « L’autorité que représentait son père a été brisée, et avec elle, la dissymétrie des relations adultes-enfants, explique-t-il. Comment va, dès lors, grandir cet enfant ? » Et comment va se développer cet autre enfant, âgé d’une dizaine d’années, obligé de partager, à chaque nouvel hébergement, le lit des hôtels sociaux avec sa mère ? « Cette maman, très impliquée dans son éducation, a eu la géniale idée de placer un traversin entre elle et son fils, s’émerveille Guerrero avant de froncer les sourcils. Mais si les enfants sont à la fondation d’une société, et si ces fondations sont bancales, quel humain sommes-nous donc en train de tisser ? »

Pour Laurent Gaudé, auteur et soutien du Centre Primo-Levi, il s’agit d’un humain « enlaidi ». « L’hospitalité était une notion sacrée dans l’Antiquité, et ce concept n’avait pas qu’à voir avec la charité. Prenons la Syrie : les efforts des pays voisins, le Liban1, la Jordanie2 ou la Turquie3 sont énormes. » Aujourd’hui, le nombre de réfugiés syriens dans le monde a atteint 4 millions. La France, elle, en a accueilli un peu plus de 5 000 depuis le début du conflit en 2011, et s’apprêterait à en recevoir 3 000 de plus entre 2015 et 2017, après que l’Union européenne l’en a priée.

Fort à parier que nombre de ces nouveaux réfugiés aient alors besoin d’associations comme le Centre Primo-Levi, qui porte à bout de bras, « depuis vingt ans et pour vingt ans encore », le fardeau d’une humanité niée.

1. Plus d’un million de réfugiés syriens au Liban, mais un système de visas a été mis en place en janvier 2015 pour contenir le flux.
2. Plus de 750 000 en Jordanie, quoique les passages à la frontière ont sévèrement été restreints depuis mars 2015.
3. Plus de 1,8 million en Turquie, malgré des fermetures de frontières régulières et violentes.


Droit d’asile

Depuis juillet 2014, le Parlement étudie le projet de loi du Gouvernement sur la réforme du droit d’asile. Le 26 mai dernier, le Sénat avait adopté une mouture du projet dans laquelle un débouté du droit d’asile se serait vu systématiquement remettre une Obligation de quitter le territoire français, OQTF pour les intimes. Inscrire dans la loi, l’OQTF pour les déboutés les empêcherait de poursuivre leur tentative d’obtenir un titre de séjour non plus comme réfugié, mais au titre de soins, de travail ou d’attaches privées ou familiales. L’Assemblée nationale a supprimé, le 25 juin, cette disposition, le Sénat l’a réintroduite le 7 juillet. Le texte est à nouveau dans les mains de l’Assemblée nationale, qui a le dernier mot dans la navette parlementaire.


Nous publions ici deux autres histoires vécues par les patients du Centre Primo Levi et tirées du rapport "20 ans d'accueil et de soins des exilés victimes de la torture".

 

Histoire de Jacques, tirée du rapport d'activité 2014 du Centre Primo Levi. 

Publié le 15 Juillet 2015
Auteur : Anna Cuxac | Photo : DR Magazine
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