Environnement Publié le 09 Juillet 2015 par Isabelle Jarjaille

La centrale de Brennilis, un démantèlement au long cours 09/07/2015

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Dans les années 1960, le centre Bretagne est une région abandonnée. C’est pourtant dans les monts d’Arrée que va s’écrire le premier chapitre du nucléaire français, à Brennilis. Une petite commune qui n’a toujours pas tourné la page de cette histoire sans fin.

Dans les années 1960, le centre Bretagne est dépeuplé : la moitié de la population s’est exilée, fuyant un territoire difficile d’accès, aride et pauvre. Mais le lancement du programme nucléaire français, en 1966, annonce une ère nouvelle : la modernité est en marche.

Brennilis, dans les monts d’Arrée, 615 habitants à l’époque, abrite un trésor : son lac. Pour le Commissariat à l’énergie atomique (CEA), l’endroit est idéal. Un désert démographique, un réservoir pour refroidir sa centrale, des communes trop contentes d’avoir un rôle à jouer dans la grande marche du progrès. En 1967, le réacteur expérimental de Brennilis fonctionne. Il s’ajoute aux six autres réacteurs français, mais on y teste une nouvelle technologie, dite de l’eau lourde. Olivier Herry, salarié de la centrale dès 1966, s’en souvient parfaitement : « On était fiers ! On écrivait l’histoire et c’était une mine d’or pour la région. » Brennilis devient la commune la plus riche du Finistère. La centrale embauche 250 personnes. Il faut les nourrir, les loger, les abreuver… les commerces s’installent. L’énergie nucléaire est une poule aux œufs d’or.

 

1985, fin de l'exploitation

Le conte de fées ne dure pas. Très vite, les incidents s’accumulent, la filière « eau lourde » n’est pas au point. De 1971 à 1985, le réacteur tournera à 80 % de sa capacité. Rapidement, la France se concentre sur une autre filière, l’eau pressurisée, mieux maîtrisée. Mais les années 1970 sont là, l’écologie pointe, le nucléaire commence à faire peur. Ainsi, la ville de Plogoff résiste à l’installation d’un réacteur, avec succès. En 1985, le CEA met un terme à l’exploitation du site de Brennilis. La France laisse tomber l’eau lourde ; la Bretagne abandonne le nucléaire. Dans les monts d’Arrée, les difficultés commencent.

Retraité en 1987, Olivier Herry est élu maire de 1989 à 1994. L’octogénaire évoque des jours et des nuits à se creuser la cervelle pour inventer le futur. Brennilis, autrefois riche et enviée, se sent soudain bien seule. « J’ai eu mille misères pour récupérer trois sous pour lancer de nouveaux projets. On me répétait qu’on pouvait se débrouiller. » La commune acquiert 10 hectares pour un franc symbolique. Misant sur des loyers modestes, le maire installe cinq entreprises. L’usine de salaison se développe. Mais, sur le site nucléaire, les effectifs chutent. Une centaine de personnes au chômage en dix ans.

 

Des mesures mises en œuvre à la va-vite.

Alors que les élus se battent pour sauver les meubles, EDF développe un nouveau discours : Brennilis doit devenir l’exemple réussi du démantèlement d’une centrale. Étape par étape, il faudra découper l’infrastructure, dont une grande partie, comme dans toutes les centrales, est devenue elle-même radioactive. L’occasion de prouver aux sceptiques que le nucléaire est une énergie maîtrisée de A à Z.

Après vingt ans passés à introduire le combustible dans le bloc réacteur, Michel Marzin, 78 ans, observe encore aujourd’hui avec vigilance l’opération de déconstruction (toujours en cours). Découpe des éléments, stockage des déchets, contamination des sols... Michel Marzin amasse l’info. Son combat : surveiller EDF. Il nous retrouve à une centaine de mètres de l’enceinte du réacteur, devant les barbelés. Une caméra surveille. Quelques employés le reconnaissent, de loin. Un épais dossier dans les mains, l’ancien salarié déballe tout, nous perdant parfois dans la complexité du sujet. Disert et passionné, il dénonce les mesures mises en œuvre à la va-vite. Les milliers de mètres cubes d’eau pompés sous les anciennes piscines de refroidissement et rejetés dans le lac, contaminés au tritium, radioactif. Pourtant, le procédé est autorisé par l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN), qui contrôle la sécurité du parc nucléaire et informe le public sur les questions de radioprotection. L’autorité, indépendante, considère que les seuils de contamination ne sont pas dangereux. À voir.

 

Enquête publique 

En 2007, le Conseil d’État, invoquant le manque d’information au public, exige l’arrêt du chantier. EDF est alors priée de jouer la transparence, via une enquête publique. Quatre ans plus tard, les conclusions de celle-ci autorisent la reprise du démantèlement, partiellement, sous le regard d’une commission locale d’information (CLI). Composée d’élus et de représentants d’associations, cette dernière rend compte des débats à la population, l’informe des évolutions du chantier et des éventuels impacts sur l’environnement ou la sûreté nucléaire. Ses membres visitent la centrale deux fois par an. Michel Marzin note scrupuleusement les défaillances et écrit régulièrement à l’Autorité de sûreté. L’ancien délégué syndical, qui a vu de nombreux collègues décéder avant 65 ans, tente de faire reconnaître la radioactivité comme cause de leurs maladies. Sans succès. En juillet 2014, il dénonce des poussières sur le système de ventilation, au contact des salariés. Six mois plus tard, elles ont disparu. Certains l’accusent de cracher dans la soupe. Michel sourit : « Il y a eu un lavage de cerveau. Le mien est dur à laver. »

Pierre Colas réside à quelques centaines de mètres du site. Ce jeune retraité, élu de la commune voisine, nous montre une tranchée derrière la centrale. Elle abritait un tuyau qui rejetait les déchets liquides dans la rivière, après leur passage dans la station de traitement. Sous le contrôle de l’ASN. Désormais, les herbes envahissent le chenal. Mais la décontamination des sols s’est arrêtée aux frontières d’EDF, au grillage. « A priori, je ne soupçonne rien, assure le riverain. Mais j’aimerais qu’ils fassent des contrôles de l’autre côté. » Le directeur du site, Jean-Christophe Couty, balaie la question. Des points de contrôle – de l’air, de l’eau, des terres, sous la centrale, dans le chenal et dans le lac –, il en existe plusieurs. Les mesures sont analysées par différents laboratoires et les résultats validés par l’ASN. Pourtant, les membres de la commission d’information pointent un manque de clarté.

 

Entre opposants au nucléaire et opposants au démantèlement

Aujourd’hui, le site est démonté aux deux tiers. Seize « bouteilles » de vingt mètres de haut, qui transformaient la chaleur en vapeur, ont été découpées sur place. Le démontage de la station de traitement des effluents est en cours. Pour empêcher la radioactivité de se disperser, l’opération est confinée sous un grand hangar aux parois étanches, construit au préalable. Ces opérations sont menées par des spécialistes de la déconstruction nucléaire, itinérants et invisibles. Les déchets de faible et moyenne activité radioactive sont ensuite envoyés vers l’Aube et la Meuse, dans les centres de l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra).

À Brennilis, certains aimeraient qu’on laisse EDF « faire le boulot ». La contamination est une légende pour Sylvie, employée depuis trente ans au service logistique de la centrale. Son dosimètre fait foi, rien à signaler. Dans la communauté de communes du Yeun Elez, huit villages pour 4 500 habitants, les avis sont partagés. « Si vous voulez rencontrer des opposants à la centrale, mais pas au démantèlement, je suis à votre disposition ! » C’est la réponse de Gérard Guen, adjoint au maire de Botmeur, village voisin de Brennilis, à notre demande d’interview. Les habitants n’ont pas tous le même point de vue. Il y a ceux, comme Olivier Herry, l’ancien salarié, qui croient au nucléaire maîtrisé et voient dans ce démantèlement un bon exercice pour EDF. Ceux, comme Gérard Guen, qui jugent cette technologie hasardeuse, aimeraient voir EDF se casser les dents sur la déconstruction, et laissent faire. Et enfin ceux, comme Michel Marzin et Pierre Colas, qui sont inquiets des conséquences sur l’environnement. Eux préféreraient qu’on attende, quitte à entretenir le site pendant des dizaines d’années pour colmater les fuites.

 

Déchets hautement radioactifs cherchent poubelle

Déjà, des rustines de pastilles blanches constellent le béton. « Après Fukushima des dizaines de journalistes ont découvert qu’il y avait une centrale ici ! » Derrière son comptoir, le patron de l’épicerie-bar-tabac, dernier commerce du village, ironise. Le principe de précaution lui chauffe les oreilles. Depuis dix ans qu’il vit ici, il se baigne dans le lac, et les grincheux, Joël les renvoie dans les cordes : « Faut pas déconner, tout le monde en a tiré profit de cette centrale ! » Lui-même est arrivé avec Patricia, sa compagne, en 2006. À l’époque, la déconstruction se poursuit depuis dix ans et son bar fait salle comble à l’heure du déjeuner. Jusqu’au coup d’arrêt de 2007. Depuis la reprise, les travaux avancent moins vite, les itinérants sont moins nombreux. Ce mercredi midi, un seul riverain s’arrête pour prendre un café. « À une époque, il y a eu jusqu’à treize bars dans le coin ! » Furtivement, l’image d’un bourg animé passe, comme un mirage. Aujourd’hui, 120 personnes travaillent encore dans la centrale. Un tiers pour la déconstruction, confiée à des entreprises spécialisées, un tiers pour la surveillance et l’entretien, assurés par des entreprises locales, et un tiers à EDF sur la maîtrise d’ouvrage. Au bas du village vivent quelques entreprises dans une zone industrielle fantomatique. L’usine de salaison emploie 150 personnes.

À l’entrée du site nucléaire, un panneau : « Ici, EDF réalise le démantèlement de la centrale de Brennilis. » Message sur fond d’herbe et de fleurs. Derrière les barbelés, le cylindre de béton abritant le bloc réacteur sera bientôt seul. Restera à démonter cet élément hautement radioactif. Sur ce point, même Olivier Herry émet des doutes : « Comment peut-on ouvrir l’enceinte sans contaminer l’extérieur ? Et ça va coûter cent fois plus cher que prévu. » Le coût ? Grande question. Pour Brennilis, le dernier chiffre connu remonte à 2005, dans un rapport de la Cour des comptes : 482 millions d’euros. En bon communicant, Jean-Christophe Couty avance inlassablement la même réponse : dans le programme de démantèlement d’EDF, commun aux neuf réacteurs à l’arrêt en France, les comptes n’existent pas site par site. En mai 2014, la Cour des comptes estime le coût du programme global à 5,02 milliards d’euros. Une augmentation de 22,4 % depuis son dernier rapport, en 2012.

Techniquement, la direction l’assure, les robots sont prêts, munis de minicaméras et de miniscies, ils découperont le bloc petit à petit. Les déchets passeront de sas de confinement en sas de confinement pour être exfiltrés. Mais où enfouir ces éléments hautement radioactifs pour des millions d’années ? Un site temporaire est en construction dans l’Ain. Arrêtés à la suite d’un recours auprès du tribunal administratif de Lyon, les travaux ont repris début 2015. Un site pérenne est prévu à Bure, dans la Meuse, le Cigéo – centre industriel de stockage géologique. La phase industrielle pilote devrait démarrer dans les prochaines années, à la suite de l’adoption par la loi Macron, le 10 juillet 2015, d’un amendement présenté par le sénateur Gérard Longuet (Les Républicains) indiquant que « l’autorisation de mise en service [...] est limitée à la phase industrielle pilote ». Les premiers colis de déchets pourraient arriver à l’horizon 2030.

Du conditionnel. À Brennilis, personne ne croit à la fin de l’histoire : « Toi et moi, on ne sera plus là pour voir ça ! » résume Joël. L’ombre du réacteur planera encore longtemps sur le lac Saint-Michel. Les générations futures feront les comptes. 

 

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Pour aller plus loin

Brennilis, la centrale qui ne voulait pas s'éteindre, un film de Brigitte Chevet, 2008

Publié le 09 Juillet 2015
Auteur : Isabelle Jarjaille | Photo : Loïc / Wikipedia / Wikimedia commons
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