Femmes du monde Publié le 26 Juin 2015 par Propos recueillis par Anna Cuxac

Avortement au Chili : « La société est mûre » 26/06/15

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Au Chili, l’un des derniers pays interdisant totalement l’avortement, la présidente Michelle Bachelet porte, depuis janvier 2015, un projet de loi qui permettrait enfin aux femmes d’avorter dans certains cas. Jusqu’ici totalement interdite, l’IVG serait autorisée en cas de viol, de malformation du fœtus ou de danger de mort pour la femme enceinte. Alors que ce projet de loi est débattu à la commission Santé des députés, Causette a interviewé Maria Antonieta Saa Diaz, militante pro-choix et ancienne députée, pour prendre la température.

Maria Antonieta Saa Diaz ne fait pas ses 72 ans derrière l’écran Skype au travers duquel nous la rencontrons. Cette ancienne députée du PPD (Parti pour la démocratie, centre gauche), aujourd’hui présidente du Miles (Mouvement en faveur de la légalisation de l’interruption de grossesse), nous a été présentée par Gwendoline, une lectrice qui s’est installée il y a sept mois au Chili après ses études à Sciences-Po Toulouse, et s’est très vite impliquée dans le militantisme pour les droits des femmes de son nouveau pays. Et c’est parce qu’un combat historique s’y mène que Gwendoline a contacté Causette : l’avortement pourrait y être autorisé dans certains cas, « tres causales » – « trois causes » – déterminées par le projet de loi de la présidente du pays, Michelle Bachelet.

Le viol, la malformation du fœtus et le danger de mort de la femme enceinte deviendraient des cas où une grossesse non désirée pourrait être interrompue. Ce projet de loi, actuellement étudié à la commission Santé du congrès, fait face à de fortes oppositions dans une société chilienne très catholique et qui a autorisé l’avortement thérapeutique en 1931 pour y renoncer en 1989. Il y a vingt-six ans, la dictature du général Pinochet l’interdisait totalement pour contenter l’Église catholique. Et aujourd’hui ? Le pays est l’un des derniers au monde à ne permettre l’avortement dans aucun cas. La société chilienne serait mûre pour accorder ce droit aux femmes, mais, selon Madame Saa Diaz, députés et sénateurs restent à convaincre. Interview sur les coulisses d’un militantisme.

FRAPPER LES ESPRITS

Causette : Votre association a publié en mai, sur YouTube, trois vidéos chocs (ci-dessus, et ) dénonçant avec ironie l’interdiction de l’avortement au Chili, en versions espagnoles et sous-titrées en anglais. On y voit des femmes expliquant comment avorter en tombant dans les escaliers, ou encore en se jetant sous les roues d’une voiture. Vos vidéos reprennent avec cynisme les codes des tutoriels qui fleurissent sur le Net, sur des sujets aussi variés que le maquillage ou le jardinage. Quel impact ont-elles eu ?

Maria Antonieta Saa Diaz : Ces vidéos se sont diffusées de façon virale sur les réseaux sociaux. À peu près 1,5 million de personnes les ont vues. Pourtant, les médias chiliens ne les ont pas beaucoup relayées, notamment parce qu’en ce moment les agendas politique et médiatique sont focalisés sur les affaires de corruption. Finalement, elles ont surtout été visionnées majoritairement en dehors du pays [17 millions d’habitants, ndlr], particulièrement en Europe et dans les pays voisins. À l’intérieur du pays, on peut dire qu’elles ont eu un impact silencieux.

Qu’est-ce à dire ?

M. A. S. D. : Je parle d’impact silencieux, car quand on en parle aux gens ici, ils disent qu’elles sont trop fortes, trop dures et qu’elles peuvent scandaliser certaines personnes. Dans les débats télévisés, les associations pro-vie s’en sont emparées pour crier au scandale. Au final, pour moi, l’impact est positif, parce que ces vidéos ont mis en lumière la réalité des femmes chiliennes, que les gens n’avaient pas forcément envie de voir, mais qui pourtant existe.

Ces pratiques désespérées seraient donc aujourd’hui utilisées par des Chiliennes souhaitant interrompre leur grossesse ?

M. A. S. D. : Nous n’avons pas eu vent d’un recours à ces « solutions » en particulier. Au Chili, quand vous ne voulez pas poursuivre votre grossesse et que vous ne bénéficiez pas de contacts dans les milieux médicaux susceptibles de réaliser une IVG sous le manteau, vous allez vous tourner vers Internet pour y trouver du misoprostol [médicament abortif]. Même si des ONG comme Women on Web font du bon boulot, beaucoup de sites vous vendent un faux médicament ou ne vous expliquent pas comment le prendre. Dans ce cas, vous finissez à l’hôpital avec une hémorragie. Mais si vous n’avez pas accès à Internet, ce qui peut être le cas des femmes les plus âgées vivant dans les milieux les plus populaires et les plus vulnérables, vous vous tournez vers les moyens « traditionnels » d’un avortement clandestin, particulièrement dangereux. Difficile d’estimer le nombre total de morts dues à ces avortements clandestins, mais le ministère de la Santé estime que c’est la troisième cause de décès lors d’une grossesse.

DÉNONCER L’HYPOCRISIE

Il y a donc des médecins qui réalisent des avortements illégaux ? Selon la loi chilienne, médecins et patientes risquent jusqu’à trois à cinq ans de prison.

M. A. S. D. : C’est une situation ambiguë. On sait qu’il y a des médecins qui font ça dans la clandestinité. Des femmes m’ont témoigné qu’elles étaient allées voir un médecin qui les avait dirigées vers des confrères qui « pouvaient les aider » en ajoutant « mais, moi, je ne vous ai rien dit. » Si vous êtes riches, vous vous rendez dans l’une de ces cliniques que l’on appelle cuicas, « élégantes ». Elles font entrer des femmes pour une appendicite ou une autre broutille, et les avortent. Ici, tout le monde sait que les riches peuvent avoir accès à une IVG discrète en y mettant le prix, mais le fait d’en parler peut vous causer de gros ennuis. Notre ancienne ministre de la Santé, Helia Molina, a été poussée à la démission par l’opposition de droite, en décembre dernier, lorsqu’elle a déclaré publiquement : « Pourquoi tout ce scandale autour de l’avortement quand on sait que les riches peuvent se faire avorter facilement. »

Et pourtant, les procès et les emprisonnements se poursuivent pour celles et ceux qui ne sont pas assez discrets ou ne sont pas couverts...

M. A. S. D. : D’après les chiffres émanant des autorités, douze hommes seraient actuellement incarcérés pour leur implication dans une affaire d’avortement. On ne sait pas s’il s’agit de médecins ou de complices. En parallèle, et toujours selon les autorités, des procédures judiciaires sont en cours pour des femmes. Dans la pratique, les procès ont lieu, mais il existe peu de condamnations à l’emprisonnement. Le vrai problème est que l’opacité sur ces chiffres ne permet pas de dire combien de femmes sont envoyées en prison chaque année. Au-delà de l’incarcération, le fait de subir une dénonciation du personnel médical – et donc d’être poursuivie pour avortement – est un traumatisme qui perdure après les longs mois de la procédure judiciaire.

AGIR EN STRATÈGE

Votre organisation, la Miles, soutient le projet de loi de Michelle Bachelet. Peut-on se contenter d’une libéralisation de l’IVG sous ces conditions très restreintes ?

M. A. S. D. : La Miles est consultée, comme d’autres associations pour les droits des femmes, mais aussi comme des collectifs pro-vie, par les parlementaires qui étudient en ce moment la loi Bachelet. En participant activement à ce processus démocratique, nous cherchons à faire avancer le pays, tout en gardant en tête que notre véritable objectif est le droit à l’avortement sans condition. C’est une étape, et elle est cruciale. Nous travaillons notamment à faire changer des termes de la loi l’expression « danger pour la vie de la femme » en « danger pour la santé de la femme ». Pour nous, cette amélioration du texte serait un pas énorme.

En 2013, un texte équivalent avait été proposé par les parlementaires, et non par la présidente. Vous aviez, en tant que députée, participé à sa rédaction. Il n’avait pas dépassé le stade des discussions à la commission Santé. Pensez-vous que cette fois-ci est la bonne ?

M. A. S. D. : Sur les treize parlementaires de la commission Santé, nous pouvons nous assurer le soutien de sept d’entre eux. Le projet de loi devrait donc, cette fois-ci, être présenté à l’ensemble des députés. À la Chambre, il y a cent vingt députés, et nous croyons que notre travail de lobbyistes auprès d’eux portera ses fruits,et que nous parviendrons à dégager une majorité favorable au texte. Ensuite, il passera devant le Sénat [trente-huit membres], et là, ce sera plus dur, car les conservatismes y sont plus forts. Mais nous restons optimistes. Miles a fait le choix de concentrer sa lutte auprès des décideurs politiques, car nous avons déjà travaillé à la sensibilisation de la population et nous pensons qu’elle est acquise. Ne restent que les barrières politiques. Différents sondages montrent que 70 % des Chiliens sont favorables à une légalisation de l’avortement encadré dans ces « tres causales ».

CONNAÎTRE SON ENNEMI

La population est donc prête à ce changement, tout en restant très pieuse. Assiste-t-on à un affaiblissement du poids de l’Église dans la société chilienne ?

M. A. S. D. : Les mouvements pro-vie ont encore beaucoup de ressources, notamment financières, qui leur permettent d’être actifs et visibles. Ils ont des accès privilégiés au Vatican et sont implantés dans les cercles de pouvoir, politiques et sociaux. Les pro-choix sont des jeunes, des étudiants, des femmes, des jeunes professionnels. Ils sont issus d’une classe moyenne, voire populaire, alors que les réticences sont encore nombreuses dans les classes les plus favorisées. Dans ce pays, ce sont les plus aisés qui sont les plus conservateurs. Et ils ont en outre des liens étroits avec les médias « de masse ». Lesquels évitent de parler du sujet, en laissant de petits journaux alternatifs s’en emparer et défendre ce droit.

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Pour conclure, voici la nouvelle vidéo de la Miles, "Cuentas conmigo", Tu peux compter sur moi, dans laquelle des professionnels de santé affichent à visage découvert leur soutien au projet de loi.

Publié le 26 Juin 2015
Auteur : Propos recueillis par Anna Cuxac | Photo : Miles
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