Justice Publié le 13 Juin 2015 par Anne Crenier-Vaudano et Fabrice Rizzoli

DSK relaxé : une victoire des droits de … l’homme ? 13/06/15

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TRIBUNE - Accusé de proxénétisme aggravé en bande organisée, l’ancien dirécteur général du FMI a été relaxé dans le procès dit du Carlton de Lille, le tribunal ayant estimé que Dominique Strauss-Kahn a eu « un comportement de client non répréhensible par la loi pénale » Anne Crenier-Vaudano, ancienne présidente du Syndicat de la magistrature, Séverine Tessier, auteure de « Combattre la corruption » et Fabrice Rizzoli, spécialiste de la criminalité, s’interrogent sur le climat d’impunité qui a entouré ce procès et s’alarment de la difficile prise en compte des violences subies par les prostituées.

A l’issue du procès du Carlton, les véritables coupables étaient  désignés : les juges d’instruction et une partie des media qui avaient pris au sérieux les accusations des prostituées. Certains ont suggéré  un  coupable plus insidieux : le voyeur tapi au fond de chacun de nous… . La mécanique rodée de la défense avait atteint son but : inverser la culpabilité, processus bien connu des procès de violences sexuelles dans lesquels le coupable se perçoit innocent alors que la victime, elle, se ressent coupable.
 
 Certes, le procès de Lille n’était pas celui des violences sexuelles en dépit de certains  éléments portés aux débats, mais celui du proxénétisme : la règle de la « saisine in rem »   interdisait aux juges d’instruction de s’auto saisir et  d’enquêter d’autres faits que ceux décrits dans l’acte de saisine initiale ; seul le parquet pouvait faire le choix de saisir un juge d’instruction des violences alléguées par une des prostituées mais ce choix n’a pas été celui du parquet qui s’est contenté d’une enquête préliminaire.
 
Le  tribunal correctionnel étant contraint par la même règle que le juge d’instruction,  il lui incombait seulement d’établir ou non  le délit de proxénétisme en  vérifiant si l’ancien patron du FMI avait connaissance de la qualité de prostituée des femmes qu’il rencontrait à Lille ou à Washington et s’il en tirait un bénéfice quelconque.
 
La défense a très habilement orienté les débats sur ses pratiques sexuelles  pour démontrer que les juges d’instruction s’étaient focalisés à tort sur ces pratiques pour en déduire que l’ancien ministre ne pouvait ignorer qu’il avait affaire à des  prostituées ; le procureur a évoqué pudiquement une pratique « contre nature » sans que les avocats ne s’en offusquent alors que cette terminologie relève davantage des arguments ecclésiastiques que du code pénal. Mais la défense ne tenait pas à s’aliéner les faveurs du parquet si bien disposé à son égard. La sodomie, largement dédiabolisée, n’est pas l’apanage de la prostitution puisque des femmes,  libertines ou non, la pratiquent librement alors que des prostituées la refusent : argument parfaitement recevable de la part de la défense.
 
 Les juges d’instruction s’étaient-ils donc fourvoyés dans une appréciation moralisante des préférences sexuelles du prévenu ? Ce fut la thèse retenue par la plupart des commentaires. Ne peut-on au contraire imaginer que les juges d’instruction aient pu, au-delà du type de pratiques sexuelles, être sensibles à la violence qui imprégnait « ces récréations »  et en déduire  que ces femmes ne pouvaient, pour ce motif,  être à ses yeux de simples libertines ? La défense a habilement escamoté la question latente de la violence pour insister sur le consentement des jeunes femmes. Et là, force est de constater que les débats tournent rarement en faveur des prostituées ; tout se passe comme s’il existait une présomption de consentement de leur part puisque …c’est leur métier. Venir expliquer au tribunal que cette pratique, elles n’en voulaient pas mais qu’elles l’ont subie juste pour obtenir leur rémunération est inaudible pour certains magistrats et pour une partie de l’opinion publique.
 
 Bien au delà  des pratiques sexuelles adoptées, c’est la question de la contrainte et parfois de la violence imposée qui devrait susciter débat. Mais la prostitution n’existe-t-elle pas justement pour que la question du consentement devienne accessoire, voire  sans objet ?
 
  Le comportement des prostituées à l’audience a manqué de cohérence : faut-il s’en étonner lorsqu’on connaît leur degré de vulnérabilité ? Mais il faudrait au tribunal et aux media des victimes indemnes de contradiction, responsables, équilibrées et rationnelles dans leurs choix,  faisant fi de ce qui les a menées dans le piège de la prostitution. La défense a fait son miel de leurs hésitations ou contradictions
 
 Et si ces femmes avaient été réellement des libertines ,  auraient-elles été  dans une situation plus favorable ?  A l’entendre, on en doute ! On peine à le croire lorsqu’il s’étonne à l’audience que le plaisir trouvé dans ces partouzes n’ait pas été un plaisir partagé ! Elle pleurait mais lui n’a rien vu, rien compris, concédant seulement « une sexualité un peu plus rude que la moyenne ». Il ne s’est trouvé personne pour lui demander poliment où il situait cette moyenne et où commençait la rudesse.   
 
 Quant à sa connaissance que ces femmes aient pu être rétribuées, l’ancien directeur du FMI s’est enfermé dans ses dénégations : dans son esprit,  que des « libertines » traversent l’Atlantique pour « faire la fête » avec lui sans aucune contre partie financière était dans l’ordre des choses ; comme le souligne avec ironie Christine Clerc dans « Midi Libre », il aurait été normal que ce soient les jeunes femmes qui paient pour mériter un tel honneur car il était le cadeau de ces soirées si l’on en croit l’un des prévenus.   Le vocable de « matériel » désignant ces femmes dans ses sms n’ a pas ému outre mesure alors que ce mot est   utilisé par les réseaux de proxénètes, ce qui est confirmé par des écoutes téléphoniques.
 
 Ce procès s’achève par sa relaxe,  scénario annoncé par l’ensemble des média,  mais doit-on pour autant s’arrêter de penser ? Et si les catégories du droit pénal, fragiles constructions, peinaient à rendre compte d’une réalité qui devrait être analysée en termes de pouvoir et de domination ?
 
Ainsi ce procès nous laisse-t-il  un goût amer quant à l’état des relations hommes- femmes. Pas parce qu’il est relaxé : le droit ne dit pas nécessairement  le juste ou le vrai, il se contente de dire … le droit ;  la relaxe signifie seulement que les charges jugées suffisantes par la chambre d’instruction de Douai n’ont pas été retenues par le tribunal.
 
Mais était-il  juste de le dépeindre sous les traits de l’ « ultimo libertino » selon  Emmanuele Trevi du Corriere della Sera ! Le mot évoque les jeux de l’amour du 18eme siècle, savants et frivoles, les tableaux de Fragonard  chers à  Philippe Sollers. Bien éloignés des scènes d’abattage décrites par les prostituées du procès de Lille.  Ce n’est pas la première fois, il est vrai, que des violences sexuelles sont parées du mot libertinage : souvenons-nous du héros mozartien, Don Giovanni ! Aimable libertin ? Comment oublier que l’opéra commence par la tentative de viol de Donna Anna et le meurtre de son père ! Le meurtre, ultime stade de la débauche chez Sade. Comme le souligne un spécialiste de Mozart, Sylvain Fort, « les principes hédonistes apparaissent comme un vernis qui craquelle sous des puissances plus souterraines et autrement radicales ».
 
   La libération sexuelle ne serait-elle pas parfois un jeu de dupes à l’avantage des puissants ? La peur de passer pour des puritains rétrogrades est-elle la clé expliquant le silence d’une grande partie des féministes, à l’exception de  grandes figures comme Gisèle Halimi ou Yvette Roudy ou d’associations telles que « Osez le féminisme » ? Quant à la gauche,  comment a-t-elle pu oublier la réalité des rapports de domination toujours à l’œuvre entre les hommes et les femmes, inégalités d’autant plus criantes lorsqu’il s’agit d’un puissant ?Et bien au delà de ce cas emblématique, qui, en dehors de quelques associations, dénonce aujourd’hui les comportements de certains milieux d’affaires consistant à offrir des prostituées à des clients ou des hommes politiques, pratiques courantes dans les secteurs touchés par la corruption ?
 
 
 Alors il faut peut être cesser de se voiler la face : le comportement de DSK à New york ou en France ne suscite pas la réprobation d’une partie de notre classe politique et médiatique.  A ses yeux, il incarnerait juste une version un peu hard du libertinage à la française. Tant raillées en France, les féministes américaines n’auraient-elles pas en partie raison ? Du troussage de domestique cher à Jean François Kahn au «  il n’y a pas eu mort d’homme » de Jack Lang en passant par le «  un viol, c’est avec un couteau ou un pistolet d’Ivan Levai », ces expressions pouvaient passer pour de simples  résurgences de discours justifiant la domination masculine. Les commentaires médiatiques autour du procès du Carlton montrent que la fascination pour les « performances » de l’ancien patron du FMI vont bien au-delà d’un petit cercle de machos invétérés : on y décèle le mépris pour les notables accablés par le remords et … l’admiration à peine déguisée pour celui qui se moque de nos codes moraux et affiche tranquillement son ennui poli face à la scène judiciaire !
 
 
Bien au-delà du camp féministe qui affiche ses divisions, il nous appartient à tous, en tant que citoyens, d’affirmer une autre conception du politique qui cesse de renvoyer à la vie privée des comportements de personnages publics en rupture avec les valeurs républicaines : l’exigence de dignité et d’égalité des femmes fait partie de ce socle, issu des Lumières ; que ceux qui aspirent à nous gouverner s’en souviennent !
 
 
Anne Crenier-Vaudano
Ancienne présidente du Syndicat de la magistrature
Séverine Tessier
Auteure de « Combattre la corruption » Editions François Bourin 2015
Fabrice Rizzoli
Spécialiste de la criminalité et auteur d’un dictionnaire de la mafia
Membre du Conseil National du Parti Socialiste (2012-2015)

Publié le 13 Juin 2015
Auteur : Anne Crenier-Vaudano et Fabrice Rizzoli
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