Causette suit l'info Publié le 05 Juin 2015 par Ivan Capecchi

Loi sur le renseignement : collecter massivement, surveiller localement 05/06/15

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Alors que les sénateurs débattent, depuis mardi, du projet de loi sur le renseignement, Julien Bayou, porte-parole d’Europe Écologie-Les Verts, organisait, jeudi 4 juin, un happening à Paris. Objectif : inciter les élus à voter contre la loi. Derrière le coup de com’, un débat de fond : faut-il s’engouffrer dans la collecte massive de données personnelles ? Et le dispositif permettra-t-il de lutter efficacement contre la menace terroriste ? Rien n’est moins sûr.

« C’est bon, je peux appeler ? » demande, le téléphone à la main, un militant qui s’apprête à joindre l’un des 348 sénateurs. Face à lui, une caméra de télévision filme sa tentative de convaincre une poignée d’élus de la chambre haute de renoncer à voter la loi sur le renseignement. Le happening, organisé par Julien Bayou, porte-parole d’Europe Écologie-Les Verts (EELV), au bar Le Tank, à Paris, décoré en « war room » (salle d’opération), avait plus des airs de coup de com’ parfaitement maîtrisé que d’une véritable fronde citoyenne. Peu après le départ des caméras, il ne restait plus grand monde pour décrocher le téléphone… Le militant écologiste ne s’en cache pas : il s’agissait avant tout d’une « mise en scène ludique », pour « montrer aux sénateurs qu’ils votent sous contrôle citoyen ». Et de conclure : « Il y a un dicton canadien que j’apprécie, et qui dit : “La démocratie va bien quand le cul de l’élu est plus proche du pied de l’électeur.” »

 

Julien Bayou et une militante, en train d'appeler un sénateur. 

Alors que le gouvernement américain vient de voter une limitation des pouvoirs de surveillance de l’agence nationale de sécurité (NSA), la France souhaite, à l’inverse, élargir de manière considérable les moyens des services de renseignement, dans un contexte post-attentats du 7 janvier. Au programme notamment : la mise en place de « boîtes noires » capables, à l’aide d’algorithmes secrets, d’analyser le trafic Internet pour prévenir d’éventuels comportements terroristes. En contrepartie, le gouvernement promet un garde-fou : la Commission nationale de contrôle des techniques de renseignement (CNCTR), chargée de donner son aval pour les demandes de surveillance des services de renseignement.

Paranoïa généralisée

Insuffisant, estime Julien Bayou, qui craint que « le pouvoir soit confié à une administration [la CNCTR, ndlr], au détriment des juges », ce qui « amoindrit la séparation des pouvoirs ». À ses côtés, Yann Le Pollotec, responsable des questions numériques au Parti communiste, ne dit pas autre chose : « Voter cette loi, c’est donner raison aux terroristes pour qui le but est de remettre en cause les libertés fondamentales et la démocratie, tempête-t-il. On se contente de reprendre le modèle étasunien en voulant stocker des milliers de données personnelles. Mais qui les réceptionne, et qui contrôle les algorithmes élaborés dans le but de rendre effective cette collecte ? »

 
Les militants ont reproduit l'hémicycle sur un mur. Avec les coeurs, les sénateurs contre la loi, les autres restent à convaincre. 

Boîtes noires, collecte massive de données personnelles, atteinte à la vie privée… « tout le monde est devenu un peu parano », concède Jean-Marc Manach, chroniqueur à Arrêt sur images et spécialiste des technologies de surveillance et de renseignement. Pour lui, le débat sur le projet de loi a été phagocyté par un vocabulaire trompeur : « L’essentiel de l’opinion publique s’est focalisé sur ces fameuses “boîtes noires”. En réalité, si les services voulaient vraiment surveiller l’intégralité du service Internet en France, il faudrait déployer grosso modo 70 000 boîtes noires. Un ingénieur télécoms a chiffré le déploiement d’un tel dispositif à 6 milliards d’euros sur dix ans. C’est tout simplement impossible. »

Une collecte inefficace car paralysante

Le journaliste appelle également à ne pas confondre collecte, surveillance et espionnage de masse : « Ce n’est pas parce qu’on ratisse large, que tout le monde est espionné. Les services de renseignement ont autre chose à faire. Surtout, la France n’a pas les moyens humains, financiers et techniques des Anglo-Saxons. La NSA, c’est un effectif entre 30 000 et 50 000 personnes. » La DGSE – son équivalent français – emploie quant à elle un peu moins de 5 000 agents.

Alors quoi ? Il n’y aurait donc rien à craindre de cette mesure tant controversée ? Outre l’atteinte à un certain nombre de libertés individuelles, certains experts remettent en cause l’efficacité d’une collecte massive de données… à commencer par les agents de la NSA eux-mêmes. Peter Maas, dans un article pour le magazine américain The Intercept, a compilé les mémos d’un membre de l’agence. Ses conclusions ? La collecte de masse est inefficace, car paralysante. Les données sont trop importantes pour être comprises et pouvoir hiérarchiser les priorités.

Edward Snowden, à l’origine des révélations sur les écoutes de la NSA, reconnaissait il y a peu, dans une interview donnée au Guardian, que, « lorsque vous surveillez tout le monde, vous ne comprenez rien ». Il en veut pour preuve les terroristes à l’origine de la tuerie de Charlie Hebdo : « connus du gouvernement avant les attaques », mais passés inaperçus, car noyés dans la masse d’informations récoltées par les services de renseignement.

 

Publié le 05 Juin 2015
Auteur : Ivan Capecchi | Photo : I.C.
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