Document Publié le 26 Mai 2015 par Anna Cuxac

« Les Messagers » : une bouteille à la mer mortifère 26/05/15

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Le documentaire « Les Messagers », diffusé dans plusieurs salles en France donne la parole à des migrants stationnés au Maroc pour tenter de rejoindre Melilla ou les côtes de la péninsule Ibérique. Il raconte également les mémoires effacées de ceux qui sont morts sur le chemin.

S'accrocher vaille que vaille à l'embarcation et retenir de sa main libre les corps repêchés des noyés pour qu'ils ne soient pas engloutis par la mer. Pendant huit heures, ce 27 novembre 2010, le zodiac de Karine et de ses compagnons d'infortune, planche en bois au sol trouée, dérive quelque part sur la frontière maritime de l'Espagne et du Maroc. Les migrants partis à la conquête des eaux pour rejoindre le bon côté de la Méditerranée ont suspendu leur vie à leur téléphone avec lequel ils communiquent avec la police maritime espagnole. « On a vu au loin un bateau rouge et blanc, celui des Espagnols. Ensuite, un plus grand bateau s'est mis devant lui : les Marocains sont arrivés jusqu'à nous les premiers, et ce sont ceux qui arrivent en premier qui récupèrent les gens », raconte posément la rescapée Karine face à la caméra de Laetitia Tura et d'Hélène Crouzillat. Sur la vingtaine de personnes mortes dans ce naufrage, seuls trois corps ont pu être rapatriés sur terre, ajoutera-t-elle.

Quelle trace sur terre laisseront ceux qui sont restés dans les profondeurs des eaux ? Quelle place dans les mémoires pour les morts, déracinés et voyageurs souvent solitaires ? La question de cette double mort est posée par le documentaire Les Messagers (bande annonce), à travers de nombreux témoignages de personnes en transit au Maroc, stationnées près de l'enclave espagnole de Melilla. Entre 2008 et 2012, Hélène Crouzillat et Laetitia Tura sont allées à plusieurs reprises, et en cachant leur travail aux autorités marocaines, à la rencontre de ces subsahariens partis pour fuir un conflit ou pour des raisons économiques. L'attente, l'errance et le risque de mourir en mer ou en cherchant à passer à travers la triple enceinte de murs barbelés des enclaves : les difficultés éprouvantes des migrants subsahariens passant par le Maroc sont décrites avec pudeur et lucidité par les personnages interrogés.

Des miroirs de notre indifférence

L'un d'eux affirme qu'ils sont les messagers de l'indifférence des autres : ils sont les témoins, les vecteurs et les miroirs de notre propension collective à fermer les yeux. À n'accorder aucune valeur à leur vie. Dès lors, quelle importance pourrait avoir leur mort ? « C'est la récurrence des témoignages sur la mort qui nous a poussées à interroger ce versant du sujet migratoire », explique la coréalisatrice Hélène Crouzillat. Dans Les Messagers, il n'y a guère que le père Joseph* de l'église d'Oujda – ville à la frontière algérienne où les autorités marocaines expulsent les migrants – pour leur offrir une sépulture. Les autres finiront sans doute dans une fosse commune, peut-être établie sur une plage belle et calme comme celle filmée dans le documentaire.
 Car oui, chaque image, chaque plan des Messagers sont d'une grande beauté et tranchent en tous points avec la misère humaine que l'on y conte. Une mer sereine couleur argent, filmée avec une pellicule à grains qui lui donne un côté presque « instagramé » : le parti pris des deux réalisatrices est bien d'attraper l'œil pour mieux nous faire tendre l'oreille. L'horreur des récits de la violence de la police marocaine et du cynisme de la Guardia civil n'en a que plus d'écho.

Entre ce garde espagnol qui suggère que la dureté des ordres rend beaucoup de ses collègues dépressifs – voire fous – et ce migrant qui raconte comment les forces armées se sont déchaînées sous ses yeux sur un adolescent à coup de crosses, les spectateurs sortent bouleversés de la projection.

"Les Messagers" : bande annonce du documentaire from Causette on Vimeo.

* Le père Joseph est décédé fin 2014.

Les Messagers, documentaire d'Hélène Crouzillat et Laetitia Tura, à voir :

- A Paris, au cinéma L'Archipel, 17, boulevard de Strasbourg, 75010 Paris. Jusqu'au 2 juin. Horaires des séances sur www.larchipel.net
- A Bordeaux, Cinéma Utopia , le samedi 30 mai à 18h dans le cadre de Doc en mai en présence de Laetitia Tura et le lundi 15 juin, en partenariat avec La Cimade
- A Luxembourg, Cinémathèque de la Ville de Luxembourg, le lundi 1er juin à 20h 
- A Douarnenez, Cinéma Le Club , la semaine du 3 juin
- A Roques-sur-Garonne, Centre Culturel Le Moulin , le mercredi 3 juin en partenariat avec La Cimade 
- Au Teil, Cinéma le Regain, le vendredi 5 juin à 20h30 en présence d'Hélène Crouzillat et en partenariat avec les Etats généraux du documentaire
- A Orléans, Cinéma Les Carmes, le samedi 6 juin à 15h30 en présence de Laetitia Tura dans le cadre du festival de films de la Méditerranée
- A Marseille, Cinéma Le Gyptis, le dimanche 28 juin à 18h30, en partenariat avec La Cimade


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« Il existe des affaires de noyades sordides où la responsabilité des forces de l'ordre est clairement pointée »

Interview d'Anne-Sophie Wender, responsable de la commission solidarités de la Cimade au Maroc

Causette : En 2015, l'attention médiatique se focalise sur les drames migratoires entre la Libye et l'Italie, la Grèce, la Turquie. Est-ce à dire que les routes migratoires via le Maroc et l'Espagne sont moins empruntées qu'avant ?
Anne-Sophie Wender :
Ce qu'on constate ces dernières années, c'est que les routes migratoires se modifient en fonction du renforcement des contrôles. La limitation des entrées sur une zone n'empêche pas les migrants d'arriver en Europe, mais modifie les routes et, malheureusement, fait souvent prendre de plus en plus de risques aux migrants. Actuellement, les arrivées sur le territoire européen sont plus importantes sur la côte italienne. Un rapport de l'association espagnole APDHA (Association andalouse des droits de l'homme) estime le nombre d'entrées en Espagne par ses frontières sud à 7 550 en 2013 contre 15 572 en 2008.

Amnesty international vient de publier un rapport qui fait état de la violence policière (avec torture) du Maroc envers ses propres ressortissants. À l'aune de ces révélations bouleversantes, on peut penser que cette royauté traite encore plus mal les étrangers dont elle ne veut pas. Dans le documentaire Les Messagers, certains témoignages révèlent que les autorités marocaines auraient laissé des bateaux couler sans agir, voire forceraient la noyade de personnes tombées à la mer, commettant ainsi des crimes. Qu'en est-il ?

A.-S. W. :
Les naufrages lors d'opérations d'interpellation ou de sauvetage arrivent facilement, et peuvent être dus à différents éléments comme les conditions météorologiques, la manière dont sont manœuvrées les embarcations (des migrants et des forces de l'ordre), la panique des passagers, les bonnes ou mauvaises réactions des forces de l'ordre, etc. Mais il existe certaines affaires sordides où la responsabilité des forces de l'ordre a été clairement pointée. Par exemple, en 2007, la Guardia civil avait été accusée d'avoir laissé un migrant sénégalais se noyer. En 2008, à Al Hoceima, au Maroc, la marine aurait percé un canot pneumatique à l'aide d'une lance : vingt-neuf personnes avaient péri noyées. En Tunisie, l'affaire du Liberté 302 (qui a fait naufrage en 2011) est toujours en cours devant la justice : une embarcation de migrants a été coulée après un choc avec la frégate de la garde nationale tunisienne.
 Je pourrais multiplier les exemples, mais en ce qui concerne la France, une affaire est en cours devant la justice française. Portée par des survivants et plusieurs associations, contre l'armée française, on l'a surnommée l'affaire du « left to die boat » [bateau abandonné à la mer, ndlr]. Cette embarcation avait dérivé pendant plus de dix jours en Méditerranée (alors très surveillée du fait de l'intervention en Libye) avant de s'échouer sur les côtes libyennes. Soixante-trois migrants sont morts, seul neuf on survécu, alors que divers appels au secours avaient été lancés.

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REPÈRES

Près de 1 800 personnes sont mortes noyées dans les eaux méditerranéennes en tentant la traversée pour rejoindre l'eldorado européen depuis le 1er janvier. Face aux chiffres qui annoncent 2015 comme l'année record des drames mortels en mer pour les migrants, la Commission européenne tente de trouver des réponses, entre accueil d'une partie des exilés et répression des réseaux migratoires.

Elle a proposé, le 13 mai, aux États membres de l'Union d'établir des quotas par pays pour répartir l'afflux de demandeurs d'asile aux portes de l'Europe en fonction des populations, des PIB, des taux de chômage et du nombre de réfugiés déjà accueillis par lesdits pays. Selon ces critères, la France devrait par exemple accueillir 14,17 % des demandeurs, l'Allemagne 18,42 %.

Avant même que cette proposition et d'autres (comprenant un volet sécuritaire pour casser les réseaux de passeurs dans la Méditerranée) ne soient débattues par les ministres de l'Intérieur le 15 juin, la France, comme le Royaume-Uni, la Pologne et la Hongrie, a affiché ses réticences vis-à-vis des quotas. « Ceci n'a jamais correspondu aux propositions françaises », a déclaré Manuel Valls le 16 mai, lors d'un déplacement à Menton. Le Premier ministre s'est rendu dans cette petite ville des Alpes-Maritimes pour visiter la frontière italo-française où des centaines de migrants ont été arrêtés ces derniers jours.

 

Publié le 26 Mai 2015
Auteur : Anna Cuxac | Photo : Laetitia Tura - Hélène Crouzillat.
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