Elles ont la niaque Publié le 22 Mai 2015 par Pauline Marceillac

Tatie Danielle 26/05/15

blog post image

Elle a 71 ans et une gouaille de banlieusarde. Causette a rencontré Danielle, animatrice au Crips (Centre régional d'information et de prévention du sida), dévouée aux ados depuis toujours. Même si elle commence à en avoir marre...

« Bon OK, vous avez un truc entre les jambes, mais c'est pas le bout du monde non plus. Et franchement, quand vous êtes sur la plage et qu'il y a une super nana qui passe et que votre petit machin se dresse, bah... vous avez l'air d'un con ! » Voilà le genre de phrases que Danielle, du haut de ses 71 ans, balance avec aplomb aux gamins des quartiers sensibles à qui elle parle de sexualité quatre à cinq fois par semaine. Elle est animatrice au Crips (centre ressources pour tous ceux qui s'impliquent, en Île-de-France, dans la prévention du VIH-sida, des IST *, des hépatites, des consommations de drogues et des comportements à risque chez les jeunes) depuis dix ans, et sillonne, entre autres, la Seine-Saint-Denis.

De lycée en lycée, elle déroule le fil de la reproduction et tente de faire comprendre à des ados – « de plus en plus violents, de plus en plus religieux », estime-t-elle – comment fonctionne le corps de l'autre, et de fait pourquoi il mérite le respect. Celui des filles, notamment, « sur qui reposent entièrement les préceptes religieux de virginité ». Elle parle à ces mômes d'égalité, de désir, de consentement, mais aussi de sodomie, de fellation et de Dieu. « J'essaie de les amener à réaliser que la virginité des filles n'est rien d'autre que le pendant de leur virilité. » À ces gamins déconnectés de notre société, elle leur demande : « Est-ce que vous seriez prêt à draguer/séduire une jeune femme très belle, très intelligente, avec des diplômes ? – Bah non, m'dame. » C'est là que Tatie leur envoie : « Vous n'avez donc aucune estime de vous ? Pour vous, toutes les femmes sont des putes, c'est facile ! Vous ne voulez pas vous élever un peu et essayer de penser la relation autrement qu'en terme de "baise" où vous ne respectez pas la femme ? » Même combat chez les filles pour qui les préliminaires sont « la fellation m'dame ! – Et ça vous plaît ? – Bah non, m'dame.– Pourquoi vous le faites alors  ? – Bah parce que les mecs, ils aiment ça. »

Et voilà comment tout est à déconstruire/reconstruire dans l'imaginaire de ces jeunes nourris au porno viral (voir les chroniques du Dr Kpote dans Causette). « En deux heures, j'essaie de leur faire comprendre que la sexualité ce n'est pas que l'acte. Quand on aura démystifié ça, on pourra parler du reste... »

On ne naît pas militante, on le devient
Danielle Bitan est née en 1943 au Perreux-sur-Marne, dans le Val-de-Marne, pendant la révolte du ghetto de Varsovie, comme elle aime le souligner. « Mon père – juif – a été torturé, puis tué par les Français au moment de la Libération. J'avais 16 mois. Son frère a alors épousé ma mère et est devenu notre père... » Un joyeux bordel qui lui vaut dix-huit ans de psychanalyse. « J'ai passé mon enfance et mon adolescence à protéger ma mère, qui était psychotique, des scènes de celui que j'ai appelé Papa. J'étais déjà dans la réparation. Je me suis alors réfugiée dans les études : un champ qu'eux n'investissaient pas. »

En 1964, Danielle sort première de sa promo d'école d'éducateurs. Neuf ans plus tard, elle prend son môme sous le bras et quitte son mari. Sans un sou en poche. Elle se découvre une force et une énergie qu'elle ne soupçonnait pas : « J'ai passé le concours pour être chef de service et ouvrir une consultation à Bagnolet. Je l'avais raté l'année d'avant, tant que j'étais avec ce bonhomme ! Là, je suis arrivée première. » Et paf ! Elle devient responsable de trente-cinq communes attachées au tribunal de Bobigny et reçoit des familles en difficulté, ayant des ados délinquants ou en danger. Puis, au début des années 1980, le sida déboule, et Danielle réalise que c'est en amont qu'il faut éduquer ces gosses, comme elle dit. « J'ai été mise en disposition à l'Agence française de lutte contre le sida [AFLS, ndlr]. J'ai contribué à ce qu'il y ait des infirmières dans les foyers de la PJJ [Protection judiciaire de la jeunesse] de toute l'Île-de-France, ce qui n'était pas le cas. J'étais passionnée, j'ai vraiment pris mon pied à l'AFLS. Il fallait instruire vite, car les gens mouraient comme des mouches à l'époque : j'allais à trois, quatre enterrements par semaine ! » Elle devient « militante », même si elle ne s'est jamais vue comme telle. Elle va lutter vingt années durant, sur le terrain, pour prévenir et combattre le sida.

« Aujourd'hui, ma colère, c'est ma force. Le jour où je ne me battrai plus, c'est que je serai morte. » Danielle préfère parler de réparation, plutôt que de militantisme. D'ailleurs, elle est loin de l'image de la baba cool soixante-huitarde qu'on imaginait. Et de fait, elle n'a pas égrené les manifs et ne fait pas de politique. Elle s'est juste posée là. Comme une évidence, ou presque. On pensait tomber sur une hippie à la voix de fumeuse et au langage graveleux, en lieu et place, c'est avec une dame raffinée, apprêtée, faisant attention à son langage et vivant dans un appartement tiré à quatre épingles que nous avons discuté autour d'un café. On a presque demandé les patins à l'entrée. Mais de confidence en confidence, Danielle s'anime et sa passion s'exprime. Elle devient celle qu'elle est devant les gamins : entière, brute, franche.

« J'ai peur de la violence, pour la première fois »
« J'avais 20 ans lors de ma première titularisation. J'étais à peine plus âgée que les gamines que j'allais voir à Fresnes [la maison d'arrêt], tu vois. Et grâce à mon vécu, j'ai su qu'il ne fallait jamais toucher le corps de quelqu'un qui est en crise. C'est pour ça que je n'ai jamais été agressée, je crois. C'est pareil pour les ados, ils savent que c'est pour eux que je fais ça. Mes provocs ne sont jamais méchantes, c'est uniquement pour les faire réagir. J'ai une grande tendresse pour eux ! »
Pourtant, Danielle a peur aujourd'hui, pour la première fois. Elle dit ne plus comprendre les raisons de cette violence gratuite et exacerbée. Même si elle a pris conscience en prison que les hommes avaient tous eu un père extrêmement dur et violent et qu'ils associaient cette image à celle de Dieu. Elle estime également que les lycées professionnels ont été discrédités et que les gamins qu'elle voit sont désabusés, déstructurés et ne « tiennent pas plus de deux secondes d'attention. Il y a aussi de plus en plus de robes longues chez les filles ! On a construit des ghettos et elles n'ont pas le choix, mais je ne supporte pas ça, je ne l'accepte pas ! Les pouvoirs publics ont une responsabilité énorme ! ».

Elle qui a commencé à la cité des 4000, à La Courneuve, est en colère : « On a laissé tomber toute une génération, et depuis longtemps déjà. Ça ne vient pas de nulle part. Des gamins paumés à qui on lave le cerveau pour donner un sens à leur existence, il y en a plein. Je suis persuadée que des attentats il y a en aura d'autres. » Depuis les événements de janvier, elle prend encore plus de pincettes, car elle sent une réelle méfiance : « Je parle davantage de laïcité, mais cite toujours les trois religions monothéistes pour qu'ils ne se sentent pas stigmatisés, et parle de la tolérance prônée par ces mêmes religions. Ça les soulage. »

Quoi qu'il en soit, Danielle a raccroché les gants. « Je crois que je ne suis plus assez casse-cou pour prendre le risque de me faire casser la gueule. » On lui souhaite de se trouver un nouveau combat pour que sa voix précieuse ne s'éteigne pas.

* Infections sexuellement transmissibles.

 

 

Publié le 22 Mai 2015
Auteur : Pauline Marceillac
7492 vues | 0 commentaire

Déposez votre commentaire
J'aime Causette