Litterature Publié le 21 Mai 2015 par Pauline Marceillac

Un amitié particulière 21/05/15

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Prune Antoine, 33 ans, termine son premier roman, La Fille et le Moudjahidine*, en janvier 2015. Le 7, l'équipe de Charlie Hebdo est décimée. Le 9, trois personnes perdent la vie à l'Hyper Cacher de la porte de Vincennes. La France reste sans voix et se rassemble dans un élan d'espoir le 11, pour dénoncer l'innommable. Passé l'effroi, la question de la radicalisation de jeunes en quête de reconnaissance se pose. Sa rencontre avec Djahar, que Prune raconte dans son livre, prend alors une résonance toute particulière : celle d'être devenue amie - elle, la journaliste féministe française - avec un Caucasien musulman salafiste, qu'elle a vu se radicaliser au fil des mois à Berlin, où ils vivent tous les deux. Prune reconsidère alors sa décision de publier : « Je ne sais plus si cela a du sens, si les impératifs de la lutte antiterroriste ne vont pas hypothéquer la liberté de la presse et la protection de mes sources, si finalement Djahar n'est pas dangereux. J'ai finalement choisi de le raconter, lui et son quotidien écartelé. Parce que je crois qu'à son image des centaines, voire des milliers d'autres gamins se trouvent sur le même fil du rasoir, à la merci d'un souffle qui peut les faire basculer. Et parce que ces Djahar nous disent quelque chose sur la société occidentale dans laquelle nous leur offrons de vivre », écrit-elle en préface.

Aller simple pour la Syrie ?

Prune et Djahar se rencontrent à l'été 2013 sur les bords d'un lac berlinois. Elle trouve que ce type à la peau brune dénote au milieu des Allemands rougis par le soleil. Intriguée, elle remet son haut de maillot et s'incruste dans le groupe d'hommes formé par Djahar et ses « cousins ». Et bombarde ce petit gars de 20 ans de questions, auxquelles il répond sans détour et avec enthousiasme. Ses yeux sont rieurs, et Prune va vite découvrir que sa bonté envers tout un chacun n'a d'égale que son incompréhension face à l'individualisme et l'égoïsme de l'Occident, où il vit avec sa famille depuis une dizaine d'années, alors que cette dernière est menacée dans son propre pays.

Depuis, Djahar cherche des repères et un sens à sa vie, sans se départir de sa joie. Il raconte avec candeur son quotidien berlinois à Prune. Elle écrit : « Il est diplômé en débrouille internationale : il a interrompu son apprentissage et préfère jouer au Parrain, vivotant de petits "casses de drogue" et de "missions au black". Je suis vite séduite par le caractère ambivalent et lumineux du personnage, et je décide de le suivre quelques semaines pour un portrait au long cours. Je ne sais pas trop où je vais, ni ce que je cherche : ce qui m'intéresse d'abord chez lui, c'est son parcours d'intégration... et son rapport à la violence dans une société allemande très policée. »

Djahar a accepté qu'elle le suive dans ses tribulations d'immigré errant, toujours sans papiers, qu'elle assiste à ses combats de boxe clandestins et à ceux plus officiels de lutte gréco-romaine dans lesquels il excelle. « Au fil des mois, je vais découvrir que sa religion, l'islam salafiste, prend une place de plus en plus importante dans son quotidien, allant jusqu'à occulter ses petites copines ou son apprentissage. D'abord fasciné par ses "frères moudjahidines" qui combattent dans le Caucase et menacent les JO de Sotchi, il commence, à l'hiver 2014, à évoquer la Syrie et le one way ticket trip (voyage sans retour). »

Plus qu'un portrait, Prune tient là une histoire à raconter, un récit à partager, où plane l'ombre d'un hypothétique départ pour la guerre sainte. Cette amitié particulière nous emmène dans les méandres d'un destin d'immigré. Le récit est brut, vif et authentique. On s'attache à Djahar, autant que Prune - qu'il appelle Slivka, « prune » en russe - s'est attachée au jeune Caucasien, tout en s'interrogeant sur ce destin gâché. La Fille et le Moudjahidine sortira finalement le 5 juin.
Au moment où nous écrivons ces lignes, Djahar n'est pas parti en Syrie : recule-t-il pour mieux sauter ou est-il toujours soumis à la volonté de sa mère qui l'a traité d'« abruti fanatique » lorsqu'il lui a parlé de son projet ? Prune confie à Causette que, la dernière fois qu'elle l'a vu, il lui a dit que « c'est une fois qu'il aurait des enfants qu'il pourrait partir, car, eux, s'occuperaient de ses propres parents. Il dit qu'il ne veut pas combattre mais vivre dans le califat, participer comme citoyen à la création d'un nouvel État. Je crois que l'idée lui trotte toujours dans un coin de la tête, mais ce que je trouvais intéressant (pour l'ouvrage), c'est sa volatilité, ce côté sur le fil du rasoir : du jour au lendemain, il peut partir comme il peut décider de rester, sa décision tient à peu de choses. » En attendant, la « fille » s'apprête à traduire l'ouvrage au « moudjahidine ». Peut-être que cet instant warholien suffira à Djahar.

* La Fille et le Moudjahidine, de Prune Antoine. Éd. Carnets Nord. Sortie le 5 juin.

Portrait : Prune Antoine. Crédit : Melania Avanzato.

 

Publié le 21 Mai 2015
Auteur : Pauline Marceillac
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