La copine de Causette Publié le 04 Mai 2015 par Johanna Luyssen / Liliane Roudière

Benoîte Groult, l’évadée du siècle 04/05/15

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Ce portrait a initialement été publié dans le Causette #22 de février 2012. Rencontrer l’écrivaine Benoîte Groult, c’est entrer dans une machine à remonter le temps et traverser, en un voyage tourmenté et merveilleux, le siècle passé. Celui des femmes. Des femmes qui obtiennent le droit de voter, d’avorter dans la légalité, de siéger à l’Académie française... Le tout sur fond de libération sexuelle. Entretien avec une ex-jeune fille rangée, jamais victime et toujours victorieuse.

Nous sommes allées la rencontrer à Hyères (Var), dans sa maison burinée par les em- preintes bruyantes d’une grande famille: enfants, petits-enfants, amis, et puis Paul Guimard, l’époux chéri parti en 2004. Benoîte comme une «cheffe» de tribu. Du salon, on aperçoit Porquerolles et le cap Nègre, et la mer au loin dans le ciel pâle de février. Puis Benoîte nous fait visiter les lieux où elle écrit: ce sont deux bureaux, séparés par un escalier de meunier très étroit. Elle nous rappelle de faire bien attention. Elle, elle y grimpe plusieurs fois par jour. À 92 ans... Surnaturelle, Benoîte?

Sa vie incroyable, elle l’a souvent racontée dans ses livres, dans les entretiens radiophoniques ou télévisés. Elle la joue franche et n’est pas avare de détails, même les plus intimes. Une seule règle : elle refuse toute autovictimisation. Par exemple, elle parle toujours avec bonté et bienveillance de sa mère, malgré leurs diffé- rends. Car, pour tout saisir de cette femme, il faut se souvenir qu’elle est née en 1920 et pas dans n’importe quel foyer. Imaginez une chanson de Cole Porter, les années folles, un père styliste de meubles, André Groult, et une mère créatrice de mode, Nicole Groult, chic et un peu scandaleuse, amie de Colette et de Marie Laurencin. «Elle s’habillait en haute couture, elle portait une mouche et des talons hauts qui faisaient clac-clac sur le trottoir», se souvient Benoîte. Une femme extravagante et libre, qui a de multiples amours, masculines comme féminines. La petite Benoîte a pour sa mère des sentiments mêlés d’admiration et de rejet, alors qu’elle se sent des affinités avec son père, qui, comme elle, aime le ski et la pêche en mer.

Victime de la mode ?

Car Benoîte est un garçon manqué, dans tous les sens du terme. Elle porte en tout cas un prénom féminisé: les Groult attendaient un garçon. D’où ce choix singulier. Bien malgré elle, elle se plie aux conventions bourgeoises de l’époque, devient une petite fille modèle, avec le CV ad hoc: école privée catholique, tête bien faite et docile. Cela aura un prix. Benoîte cultivera, à l’adolescence, une image d’elle-même déplorable. Elle se sent moche, moche, moche, et elle ne sait même pas danser : « Tu danses comme un bâton, tu ne remues pas assez le derrière, tu ne séduiras jamais un homme », s’agace sa mère. Que faire? Benoîte, jamais en retard d’une trouvaille, pense – un temps seulement – se tourner vers la religion. « J’ai dit à ma mère “Je veux rentrer dans les ordres, comme ça, il n’y a pas besoin de me faire une indéfrisable!” (une permanente, ndlr)»

Porter le voile pour ne pas devenir une gravure de mode ? L’idée est audacieuse. Mais elle lui passe vite. Il faut dire que la religion, après l’avoir séduite, lui pose quelques problèmes. Elle se souvient avoir eu ses premiers «ferments de féminisme» à 10 ans. Benoîte s’étonne alors que les enfants de choeur ne soient que des garçons... «C’étaient deux petits galopins de rien du tout, et moi je me disais : “Sommes-nous à ce point-là des pécheresses qu’on n’ose nous agenouiller, nous faire passer la burette au prêtre ?” J’ai demandé au curé pourquoi il n’y avait pas de fille de choeur. Il n’a pas répondu.» Colère de Benoîte, intacte, quatre-vingt-deux ans plus tard. Elle y a vu, d’instinct, «la preuve d’un mépris pour la race féminine».

«Bas bleu»

Car, malgré ses robes à smocks et ses talons, cette fille-là sait ce qu’elle veut. Dès ses 18 ans, elle va finalement atteindre son but : finir ses études, trouver un boulot. On la traite de «bas-bleu» ? Elle s’en fout. «Bas- bleu», on a oublié trop vite cette expression qui désignait, il n’y a donc pas si longtemps, une femme qui avait la prétention de lire, et surtout de «causer» littérature. Nicole Groult se désolait : un bas-bleu, c’est difficile à marier ! Et Benoîte veut être professeure de latin. Elle étudie à la Sorbonne, elle a 20 ans. Et c’est c’est déjà la guerre. Cette femme si combative ne sera pas résistante. Elle l’explique assez simplement: « J’étais une jeune fille à la maison, je ne faisais pas de politique. Je ne me suis pas révoltée contre l’État fran- çais. J’étais une fille soumise.» Seule rébellion face à l’Occupation, elle se souvient de son père qui lui disait : «Ne regarde jamais un “boche” en face.»

Un beau jour de 1944, Benoîte se marie, au grand bonheur de sa mère, à un jeune interne en médecine, Pierre. De son mariage, elle gardera une bague magni- fique (voir photo ci-dessus), qu’elle porte toujours aujourd’hui, parce que cette bague, nous dit-elle de son ton franc et spontané, «elle est pratique, on peut mettre des gants de jardinage dessus !» Hélas ! Pierre meurt de la tuberculose huit mois après leur union. Entre-temps, elle aura avorté. Une fois, puis deux fois... Dans sa vie, Benoîte pratiquera de nombreux auto-avortements à l’aide de manuels de médecine. Elle les raconte comme on donnerait des nouvelles d’un oncle éloigné. Son détachement, son honnêteté sont dérou- tants, voire effrayants. « L’avortement était terriblement réprimé, et les ventes de sondes très surveillées, mais pas les aiguilles à tricoter. Je prenais du 3.»

En 1946, deuxième mariage, cette fois avec Georges de Caunes (le père d’Antoine). Jeune journaliste hâbleur, fan de corrida, de rugby et de pelote basque – «tout ce que je détestais», sourit-elle –, un brin macho, il trouve que la place d’une femme, c’est à la maison. La même année naît leur première fille, Blandine, bientôt suivie d’une petite Lison. Mais l’union avec Georges est houleuse, le divorce ne tarde pas et Benoîte en profite pour passer beaucoup de temps avec l’écrivain Paul Guimard, leur témoin de mariage. « On s’entendait bien, on était proches, on aimait les mêmes poètes. »

«Le mariage, c’est pas le couvent»

Alors une nouvelle histoire débute, suivie d’un troisième mariage. Cette fois sous le signe de la liberté totale. Nous sommes en 1951. Il faut imaginer Saint-Germain-des-Prés et une chanson de Juliette Gréco. La grande mode de l’époque, ce sont les amours contingentes. Cela tombe bien, Paul et Benoîte ont de l’appétit. «Quand nous nous sommes mariés, Paul m’a dit : “Le mariage, c’est pas le couvent. Je suis volage, j’aime bien plaire, je ne veux pas renoncer à la vie, à la beauté, à la surprise.” “Tout à fait d’accord !” lui ai-je répondu.» Elle suit en cela les traces de sa mère, cette Nicole qui n’hésita pas, à 60 ans, à accueillir ses filles d’un tonitruant : «Eh bien mes filles, j’ai fait l’amour aujourd’hui! Prenez-en de la graine !»

Mais les amours multiples, en théorie, c’est formidable, en pratique un peu moins. «Quand il faut le vivre, c’est beaucoup plus dur», concède Benoîte. Mais l’amour est total, la confiance aussi. Sur cette union qu’en bonne pêcheuse elle qualifie «d’équipage», elle est très claire et pas du tout angélique : «On ne peut pas faire l’économie de la jalousie. Seulement, ça abîme de se priver, comme ça abîme de ne pas se priver.» Et de raconter ses week-ends à Paris avec ses filles, Blandine, Lison et la petite dernière, Constance, pendant que Paul est ailleurs avec une femme ; elle imagine leurs dîners au restaurant et ne peut s’empêcher de souffrir. Mais, la fois d’après, les rôles sont inversés. Elle s’envole pour la Jamaïque, dit à Paul qu’elle va se reposer. Son amant américain l’y attend pour des voluptés exotiques. C’est ainsi que son mariage avec Paul, non conventionnel et libre, durera cinquante-quatre longues années. Et c’est une de ses plus grandes fiertés. En cinquante-quatre ans, «il faut bien que le corps exulte», comme le chantait Brel...

Une femme des années 50 qui pratique elle-même l’avortement, qui rejette la religion parce que cette dernière méprise les femmes, qui pratique l’amour libre au sein de son mariage et qui gagne sa vie en écrivant des romans, mais qu’est-ce donc ? Une féministe, non ? Sauf qu’à l’époque, le mot existe à peine. Quand Le Deuxième Sexe, de Simone De Beauvoir paraît, en 1949, Benoîte a à peine 30 ans. Elle aime beaucoup ce livre, mais le trouve trop universitaire : c’est une jouisseuse, une terrienne, une pêcheuse, pas une théoricienne.

Féministe d’instinct

Tout de même, elle est fascinée par les femmes et par la découverte de ce qu’elle appellera plus tard «l’entre-femmes». Elle les aime du fond du cœur. À commencer par sa sœur, Flora, avec qui elle écrira notamment Le Féminin pluriel en 1965. Elle a d’ailleurs eu trois filles, qui ont toutes eu des filles ! Lors de la création du MLF, en 1970, elle a 50 ans. Elle rencontre Antoinette Fouque avec qui elle se lie d’amitié. Une page est en train d’être tournée. En 1975, Benoîte est une écrivaine connue et reconnue. Pour la majorité des hommes, pourtant, elle demeure « une auteure à seins lue par des lecteurs à seins». En ce temps-là, les féministes sont traitées d’«ovariennes cauchemardesques » par des chroniqueurs mâles choqués par tant d’impudeur. Révoltée, elle publie alors Ainsi soit-elle. C’est un essai, presque un pamphlet contre l’ordre patriarcal. Elle y dénonce surtout les mutilations sexuelles sur les femmes, et notamment l’excision – pratique dont à l’époque personne ne parlait. Cet ouvrage fait grand bruit, c’est un best-seller. Elle rêve d’un «Charlotte-Hebdo» (un Charlie-Hebdo au féminin), nous enjoint à prendre le pouvoir par le rire, harangue, s’enthousiasme, cite Betty Friedan ou Kate Millet... Ce livre est un volcan. Plus tard, en 1978, elle contribuera à la création d’un magazine féminin féministe, F Magazine, sorte d’ancêtre de Causette, dont elle deviendra directrice adjointe, aidée par Claude Servan-Schreiber, Claire Bretécher ou Anne Sinclair.

Elle a beau être amie avec Antoinette Fouque et Élisabeth Badinter, Benoîte Groult reste malgré tout une féministe à la marge, qui n’appartient à aucun mouvement et à qui on n’a pas proposé, par exemple, de signer le manifeste des 343 salopes. Pourtant, comme elle le dit: «J’avais de quoi en faire partie !» Étonnant quand on considère que dans sa vie, ses seuls engagements politiques sont liés à la cause des femmes. Amie d’Yvette Roudy, ministre des Droits de la femme sous l’ère Mitterrand, elle préside, de 1984 à 1986, une commission – qu’on railla beaucoup –, chargée «d’étudier la féminisation des titres et des fonctions et, d’une manière générale, le vocabulaire concernant les activités des femmes». Eh oui, grâce à Benoîte, on dit «écrivaine» !

C’est donc sous Mitterrand – «un homme d’hier», selon elle, mais qui la charme – que tout cela s’est fait... Pour l’anecdote, elle raconte aussi, amusée et outrée, un fameux dîner où le président a dépassé les bornes. « Nous étions une vingtaine de personnes et, tout à coup, il s’est penché vers moi pour parler à mon voisin et il a dit : “Excusez-nous, mais nous allons parler politique.” Oh, j’aurais dû le “désaimer” d’un seul coup !» Oui, elle dit «désaimer». Benoîte, c’est une féministe romantique au langage châtié. Elle est libre et c’est tout. En ce moment, elle écrit – à la main – un nouveau livre, récit de ses parties de pêche avec Paul Guimard. Elle est fière de gagner sa vie encore aujourd’hui. Libre, combative, infatigable... À 92 ans, c’est une très vieille dame qui carbure à l’enthousiasme et se bat contre la «disparition» des personnes âgées.

Vieillesse ô amie

«À partir d’un certain âge, on ne vous voit plus. On ne vous tient plus la porte, on ne vous invite plus, vous n’existez plus » : plaidoyer développé dans son bouleversant ouvrage La Touche étoile. Benoîte Groult vit bien sa vieillesse, avouant tout de même que, passé 90 ans, c’est plus difficile. Elle a dû renoncer au vélo l’année dernière. Elle commence à peine à voir les signes de l’âge. «À 80 ans, je me croyais encore immortelle», déclare-t-elle sans rire. Elle nous raconte aussi, avec sa drôlerie et sa franchise habituelles, comment elle lutte, à sa façon, contre l’emploi du « Mademoiselle » dans les formulaires administratifs... «Je viens de passer deux jours à l’hôpital et tous les papiers médicaux que m’a fait ce médecin c’est “Mademoiselle Benoîte Groult”, née en 1920. Je serais une très très vieille fille ! Oh, j’étais outrée ! L’idée que c’est peut-être lui qui va m’opérer, ça me dégoûte !» Nous, on conseille au médecin concerné de bien se tenir!

Nous avons passé des heures ensemble sans voir le jour baisser. Nous avons grignoté des tartines d’anchoïades dans la cuisine, avons bu du vin. C’était difficile de la quitter, difficile d’assimiler aussi rapidement une telle leçon de vie qui se résume en peu de mots: résister aux conventions, se cultiver, aimer à tort et à travers, se répéter à chaque douleur «la vie est difficile» et ne pas penser qu’il y a un après. Et, quand nous lui demandons si parfois elle parle avec ses morts (Paul, Flora, ses parents, ses amis, Pierre...) elle nous regarde comme si on était un peu toquées : «Je crois qu’on meurt comme un animal. C’est tout.» Jouisseuse, hédoniste, terrienne, lettrée, Benoîte est un très très bel animal. Pardon, une très belle animale.

Publié le 04 Mai 2015
Auteur : Johanna Luyssen / Liliane Roudière | Photo : Christophe Meireis
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