Environnement Publié le 22 Avril 2015 par Laure Noualhat

La victoire en changeant 18/04/15

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Longtemps, les spécialistes de l’environnement ont tenté, en vain, d’alerter les pouvoirs publics. Aujourd’hui, ils savent qu’il n’y a rien à attendre d’eux. il faut donc changer radicalement de stratégie : place aux solutions concrètes et aux initiatives citoyennes. dans les œuvres sorties ces dernières semaines, un seul message : remontez-vous le moral... et les manches !

L’avenir est foutu, vive l’avenir ! Le climat se réchauffe, les conditions de vie sur terre sont à quelques décennies d’un terrible basculement, la crise gangrène l’Europe. Au milieu de ce désastre, comment espérer ? En se repaissant d’œuvres qui racontent les frémissements d’une société en changement. Les documentaires Libres !, de Jean-Paul Jaud, Sacrée croissance !, de Marie- Monique Robin, ou encore Tout peut changer, le dernier livre de l’essayiste canadienne Naomi Klein, éclairent d’un brin d’espoir le sombre tableau de l’avenir humain. Car, au XXIe siècle, quand le sage pointe la catastrophe, le lucide ne regarde ni la catastrophe ni le doigt, il se met en action pour conjurer le sort et éviter l’issue fatale : l’effondrement de notre civilisation.

Ces œuvres n’ont pas le goût de la mièvrerie ni la saveur fade de l’enthousiasme béat. Il n’y a qu’à lire l’opus de Naomi Klein pour s’en convaincre. Dans Tout peut changer, elle expose magistralement les causes du désastre, la principale étant ce capitalisme carnassier qui dévore les ressources de la planète afin d’enrichir une petite minorité. Au fil de la lecture, une conclusion déconcertante se fait jour : même si rien n’est évident, nous pouvons tout changer. D’abord parce que ne rien faire, c’est plaider coupable. « Tout ce que l’on a à faire pour que le pire arrive, c’est de ne rien faire, de ne pas réagir », note celle qui observe les luttes altermondialistes depuis plus de quinze ans. Méditer, manger bio et local, se déplacer à vélo... autant d’actions sympathiques, mais qui ne s’attaquent pas aux racines du problème. L’auteure nous embarque alors en Blocadie, un territoire virtuel où plus aucun projet destructeur, aussi banal soit-il, n’est acquis d’avance. Dans le Canada des sables bitumineux, l’Ardèche gorgée de gaz de schiste, en Grèce, en Roumanie, non seulement les citoyens du monde se tiennent debout face aux bulldozers et grippent les rouages du système, mais, en plus, ils proposent autre chose.

Tout l’intérêt de la période que l’on vit se situe là, dans cette rencontre entre le refus du passé et la construction de l’avenir : la transition écologique. Depuis son poste d’observation, le journaliste Hervé Kempf, fondateur et rédacteur en chef du quotidien de l’écologie sur Internet Reporterre, ne constate pas autre chose : « Il faut être dans la lutte, la bagarre, le conflit et, dans le même temps, mettre en œuvre des alternatives. Ce sont les deux jambes d’un même corps et d’un même mouvement. » Contester ne suffit plus, il faut s’engager, construire : une boulangerie paysanne ici, des potagers urbains là, une coopérative énergétique plus loin. Par exemple, dans la vallée de Suse, en Italie, les opposants à la ligne ferroviaire Lyon-Turin ne font pas que contester, ils relocalisent aussi leur économie. Idem chez les zadistes de Notre-Dame-des-Landes, qui réclament que les terres agricoles censées accueillir des avions continuent de nourrir les hommes. « Ça ne vient pas directement répondre au projet, mais cela montre que l’on peut utiliser terrains et territoires autrement », analyse Maxime Combes, économiste chez Attac.

Un monde meurt, l’autre reste à créer

Les citoyens – dont la connaissance des problèmes est très variable – sont avides de ces solutions. Dans les cinémas de Redon, Fougères ou Château-Gontier où est projeté son documentaire Sacrée croissance !, Marie- Monique Robin fait salle comble. Entre agriculture urbaine, monnaies locales et redéfinition de la richesse, le film explore les alternatives à la croissance. Avec des documentaires percutants comme Le Monde selon Monsanto ou Notre poison quotidien, Marie-Monique Robin a fait sa part. Porter la plume dans la plaie, affirme-t-elle aujourd’hui en paraphrasant Albert Londres, ce n’est plus seulement dénoncer, c’est aussi présenter les alternatives. « Uniquement dire que l’on va vers un véritable effondrement, c’est effrayant, impossible, insuffisant. » Le pire est à venir, ne le laissons pas nous terrasser. Les (télé)spectateurs en redemandent. « Même s’ils ne font pas forcément de lien entre les crises sociale, économique ou écologique, les gens sont très conscients de ce qui est en train de se passer. » Un monde meurt, l’autre reste à créer. « Ils me remercient à la fin de la projection. » Idem pour Jean-Paul Jaud et son film Libres ! consacré au dossier de l’énergie, pourtant compliqué. Là encore, le réalisateur de Nos enfants nous accuseront – un plaidoyer pour l’agriculture bio – ou de Tous cobayes ? — foncièrement anti-OGM – signe un pamphlet contre l’énergie nucléaire : il montre que l’île danoise de Samso parvient à fournir de l’énergie 100 % renouvelable à ses quatre mille habitants. « Dans ce film, les gens voient peut-être plus les solutions. On peut installer des éoliennes, vendre de la paille pour faire du gaz, récupérer l’énergie des vagues, du soleil, du vent, qui sont des biens communs. » Avec Libres !, les gens découvrent qu’ils peuvent tous devenir des producteurs d’énergie.

Il n’y a pas de QG qui organise tout ça

Ce goût du possible germe aussi sur les cendres de la politique à la papa. Face au chaos annoncé, les dirigeant(e)s s’obstinent à appliquer de vieilles recettes qui ne marchent plus. Ils cherchent la croissance à tout prix et ne prennent aucune des décisions capables d’anticiper le monde qui vient. Naomi Klein l’explique admirablement. La mondialisation, l’abondance d’énergies sales, une main-d’œuvre bon marché, la concentration des pouvoirs aux mains d’une minorité... empêchent de rompre avec la logique fondamentale du capitalisme : la croissance. « Le système économique actuel fétichise la croissance du PIB, sans tenir compte de ses conséquences humaines ou écologiques. Il s’avère incapable de donner une valeur à ce que les gens chérissent par-dessus tout : un niveau de vie acceptable, une certaine confiance en l’avenir et des relations interpersonnelles épanouissantes », écrit- elle. Au final, cela sert la cause. « Les gens ne veulent plus attendre que cela vienne d’en haut et s’engagent de plus en plus sur le terrain », selon Hervé Kempf.

Les luttes convergent : l’altermondialisme, l’écologie, les mouvements sociaux ou anti-austérité se retrouvent enfin. « Le simple fait que ces expériences existent indique que l’espoir est encore là, que tout n’est pas si catastrophique. » Comment faire pour que ces pratiques se développent et ne soient pas récupérées par le système qu’elles combattent ? « Personne ne sait, s’amuse Combes, il n’y a pas de QG qui organise tout ça ! » Et de s’inspirer des révolutions arabes : « Après des années de contestation, à hurler dans le désert, les opposants des régimes oppresseurs sont devenus le centre de l’attention. Tout a basculé en quelques semaines, ils avaient préparé le terrain. » À force de semer le changement, on finit par le récolter. Toujours.

Publié le 22 Avril 2015
Auteur : Laure Noualhat | Photo : © Franck Courtès / Agence vu
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