Politique Publié le 22 Avril 2015 par Philippe Ridou

Service civique : Un remède magique ? 16/04/15

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Avec les attentats perpétrés début janvier, c’est la question de la cohésion nationale et du « vivre-ensemble » qui s’est (re)posée à nous. S’en est suivi très rapidement un procès fait à la jeunesse pour son supposé manque de civisme. Vite recoller les morceaux ! Et trouver un truc qui marche : ce sera le service civique universel. Au fait, concrètement, ça consiste en quoi un service civique ?

Comme après chaque crise grave qui secoue la République – les émeutes dans les banlieues en 2005, les attentats contre Charlie Hebdo en janvier –, la société se rappelle qu’elle a une jeunesse et qu’il serait bon qu’elle s’en occupe. La classe politique cherche donc des solutions – si possible miracles, mais peu coûteuses, puisque l’heure est à l’ambition low cost. Elle vient donc de jeter son dévolu sur le service civique. Un engagement volontaire pour une mission d’intérêt général de six à douze mois, ouvert, sans condition de diplôme, à tout jeune âgé de 16 à 25 ans et indemnisée 573 euros par mois. 

« Quand je dis à ma famille ou à mes amis que je fais mon service civique, certains m’imaginent faire le planton dans une caserne : ils entendent service, ils pensent militaire. Et d’autres, quand j’explique que c’est une mission d’utilité publique, croient que j’ai déconné et que je suis condamnée à faire un TIG [un travail d’intérêt général, ndlr] ! » s’amuse Anna, une Nantaise de 23 ans croisée dans les locaux de l’association Unis-Cité. 

Ce matin, elle et d’autres jeunes s’y sont donné rendez-vous pour réfléchir à la façon dont ils vont pouvoir soutenir des handicapés, rendre service à des personnes âgées. Tous sont encadrés par un coordinateur employé par l’association. Pionnière dans le domaine, Unis-Cité a des antennes partout en France, entièrement consacrées à l’accueil de jeunes volontaires désireux de faire un service civique. Peu connu jusqu’alors, le dispositif fait pourtant ses preuves : « Les anciens volontaires sont quasi unanimes : 94 % estiment, avec le recul, que leur décision de faire une mission de service civique était une bonne idée », souligne François Chérèque – ancien secrétaire général de la CFDT –, président de l’Agence du service civique, dans son rapport remis au chef de l’État en juillet dernier.

Créée en 2010, la formule connaît un engouement exponentiel : 35 000 jeunes l’ont fait l’année passée et ils sont trois à quatre fois plus, 120 000 environ, selon François Chérèque, à se porter candidats. Mais les crédits manquent. 

Lors de sa conférence de presse du 5 février, le président Hollande a annoncé l’élargissement du service civique. Il devient universel, autrement dit accessible à tous les 16-25 ans volontaires : « Tout jeune qui se présentera à partir du 1er juin de cette année pourra faire un service civique [de huit mois], ce qui va supposer de mettre toutes les collectivités, toutes les associations, tous les ministères en capacité de proposer 150 000 ou 160 000 missions dans un délai particulièrement court, mais enfin qui peut s’étaler sur plusieurs mois. »

En débloquant une enveloppe de 500 millions d’euros, l’État répond à une obligation de moyens – on ne peut que s’en féliciter –, mais un changement d’échelle trop précipité pourrait bien mettre en péril les raisons du succès du service civique, à commencer par l’intérêt des missions et la qualité de l’encadrement de ces jeunes.

Des missions ? Quelles missions ? 

Les missions d’intérêt général proposées dans le cadre du service civique se déclinent en neuf thèmes, comme par exemple culture et loisirs, pour favoriser l’accès de jeunes en difficulté à des activités culturelles, ou l’intervention d’urgence en cas de crise, qui peut consister à aider à la reconstruction de sites endommagés par une catastrophe naturelle et à accompagner les populations.

À titre d’exemple, à Nantes (Loire-Atlantique), les jeunes volontaires d’Unis-Cité fonctionnent en équipe de huit, à raison de 35 heures, du lundi au vendredi. L’une d’elles, Les Oranges pressées (oranges à cause de leurs polaires aux couleurs de l’association et « pressées » pour signifier leur dynamisme), œuvre, un à deux jours par semaine, auprès de familles ayant un enfant porteur de handicap. « Cela lui permet d’avoir accès à des loisirs et, pour les parents, de pouvoir s’accorder du temps pour soi », explique Anna. « Les autres jours, on organise des activités culturelles et artistiques pour inciter les personnes du quartier à rompre leur isolement », poursuit Swann, 19 ans, qui, avec ses petites lunettes rondes, a l’air d’avoir très envie de refaire le monde. « Sans oublier qu’on intervient aussi dans une maison de retraite pour proposer des animations aux résidants », conclut Mélissandre, 19 ans et déjà bien décidée à tenter une école de travail social. Pour elle, le service civique c’est aussi une première expérience professionnelle.

Des jeunes ? Quels jeunes ? 

Il n’existe pas de profil type. Toutefois, la sociologue Valérie Becquet 1 distingue trois grands groupes de jeunes, chacun ayant des objectifs différents : « Il y a les jeunes en situation d’inactivité ou de précarité, peu ou pas diplômés et envoyés par les missions locales. Eux veulent “se trouver”, découvrir des secteurs, se réorienter, construire un projet professionnel. » Il s’agit le plus souvent de garçons d’environ 20 ans. On note une surreprésentation des quartiers d’habitat social. 

Le deuxième groupe est constitué de jeunes filles qui veulent travailler dans le social ou dans l’éducation. En 2013, elles représentaient 58 % des volontaires. « Le service civique est, pour elles, un test. Elles viennent vérifier la certitude de la vocation et engranger de l’expérience, très utile pour entrer dans une école de travailleur social. » Elles portent souvent des valeurs altruistes. Elles ont le bac ou bac + 2. 

Enfin, le troisième groupe est celui des jeunes titulaires d’un bac + 3 ou bac + 5. Ils viennent confirmer une orientation, hési- tant entre un master ou une formation supplémentaire. « Ils s’interrogent sur le métier qu’ils veulent exercer ou sont en attente d’insertion professionnelle parce qu’ils ne trouvent pas d’emploi. »

La mixité sociale ? 

Une des missions du service civique est de permettre de vivre une expérience de mixité sociale. Or cette mixité ne se décrète pas, elle se construit. Cela passe par une vraie politique de recrutement, de sélection des candidats, qui laisse la chance aux diplômés comme à ceux sans qualification. Les actions menées par les volontaires les amènent à côtoyer d’autres popu- lations. William, 18 ans, un grand ado plutôt sportif, espérait faire une formation sportive mais n’a pas réussi ses examens. Histoire de ne pas se tourner les pouces une année durant, la mission locale lui a conseillé d’aller pousser la porte de l’asso- ciation Unis-Cité et de tenter le service civique. Une révélation pour le jeune homme, qui depuis octobre consacre son temps à accompagner des enfants de quartiers d’habitat social, des Roms et des personnes âgées : « Au début, je pensais que les enfants de quartier allaient être speed ; finalement, ils sont plutôt calmes. Et j’avais quelques appréhensions à m’occuper de familles roms. On a travaillé sur les discri- minations, et maintenant, à force de passer du temps avec eux, à apprendre à les connaître, j’ai moins de préjugés. »

Universel, vraiment ? 

Les missions proposées dans le cadre du service civique ne peuvent pas exclure a priori les jeunes n’ayant pas de diplôme ou de qualification ; des prérequis en matière de formation, de compétences particulières, d’expériences profession- nelles ou bénévoles préalables ne peuvent être exigés. Pourtant, « les offres de service civique ne sont pas des offres sans compé- tences. C’est implicite, la mission suppose des prérequis et au moment du recrutement, cela opère une sélection aux dépens des moins favorisés », remarque Valérie Becquet. Il existe une réticence de la part de certaines structures d’accueil pour prendre des jeunes peu qualifiés parce que cela nécessite un encadrement, un accompagnement renforcé et qu’elles n’en ont pas les moyens ou ne veulent pas se les donner. La participation de l’État ne couvre pas les frais d’encadrement, c’est à chaque structure d’assurer et de débloquer du temps pour accompagner les volontaires.

Raccrocher les décrocheurs 

Le service civique se révèle être une option intéressante pour les décrocheurs scolaires – 140 000 jeunes sortent chaque année de l’école sans diplôme. Repérés par la Mission de lutte contre le décrochage scolaire, quelques-uns, dont des mineurs, sont accueillis par Unis-Cité dans son programme Booster : le contrat c’est, pendant huit mois, deux jours à l’école avec une remise à niveau adaptée au projet de chaque jeune et trois jours en équipe avec d’autres volontaires. Ne sont retenus que les plus motivés, fiables et ayant un projet de reprise d’études, comme Rivana. Cette ado de 16 ans, les yeux pétillants d’espoir, y croit dur comme fer. Pour elle, le service civique lui servira de tremplin : « J’espérais faire une formation en apprentissage dans la vente, mais je n’ai pas trouvé d’entreprise pour m’accueillir. » Voilà maintenant quatre mois qu’elle s’est investie dans une maison de retraite au cœur de Nantes. Elle et son groupe ont une idée en tête : monter avec les retraités une comédie musicale. « Maintenant, je veux passer un BEP service à la personne et après un BTS économie sociale et familiale. »

La formation 

Durant leurs mois d’engagement, les jeunes sont tous formés aux premiers secours (PSC1). Selon les structures dans lesquelles ils sont recrutés, certains, notamment ceux qui s’orientent vers l’encadrement d’enfants, passent le brevet d’aptitude aux fonctions d’animateur (Bafa). Après, c’est à la carte. Chaque jeune a un tuteur qui l’accompagne et l’aide à élaborer un projet d’avenir. Cela va de la reprise d’études à la recherche d’emploi en passant par la préparation d’un voyage. 

Indemnité ? Emplois déguisés ? 

« Avant mon service civique, je m’achetais des baskets à 100 ou 150 euros. Maintenant, je ne le fais plus, je ne mets plus le salaire d’une semaine dans des chaussures », témoigne un volontaire dans une vidéo présentée par l’association aux jeunes décrocheurs venus s’informer. Un petit film de promotion du service civique censé les motiver à passer le pas et à s’engager, sachant que pour cela ils seront aidés. Car chaque volontaire perçoit une indemnité de 573 euros par mois : 467 euros versés par l’État, 106 euros (éventuellement en nature : repas et transport) par la structure d’accueil. Une centaine d’euros peuvent être versés sous condition de ressource (RSA ou bourse scolaire).

Dans un contexte où les associations voient leurs subventions réduites, la généralisation du service civique et l’arrivée sur le marché d’une main-d’œuvre diplômée que l’on paie 106 euros pour 35 heures peut créer un effet d’aubaine. L’Agence du service civique délivre des agré- ments pour les structures d’accueil et effectue des contrôles. Marie Trellu- Kane, cofondatrice et présidente d’Unis-Cité, explique : « Ce qui prémunit de faire de l’emploi déguisé et de prendre un bac + 5 pour faire mon webmaster, c’est de favo- riser des projets collectifs. Donc accueillir plusieurs jeunes et être sur des missions de ter- rain, directement auprès des bénéficiaires au lieu d’être sur des missions de structure, type postes administratifs. Ceux-là doivent être réservés pour un stagiaire ou un salarié. »

Une expérience irremplaçable ?

« Je m’ouvre, je m’intéresse, je prends des initiatives, je me contrôle, j’ai confiance en moi » : à peine quatre mois de service civique et William est métamorphosé. « Ce job, je l’ai eu au culot » s’amuse quant à lui Quentin en ajustant l'élastique qui retient ses dreadlocks à la Bob Marley. Âgé de 22 ans,Quentin en est convaincu, cette assurance nouvelle il l’a doit à ses huit mois de service civique. Elle va lui permettre d’aller négocier son embauche dans l’association où, volontaire, il effectuait une mission.

Un dispositif perfectible 

Informer largement et systématiquement à la fin de la troisième, à la fin du lycée. « Le coût d’une mauvaise orientation est considérable – moralement pour le jeune, financièrement pour la collectivité. Aussi, les écoles et les universités devraient permettre aux jeunes qui le souhaitent de faire une année de césure pour réaliser un service civique et revenir ensuite dans le circuit scolaire », plaide Marie Trellu-Kane (une année scolaire coûte en moyenne 10 000 euros par élève 2). Encore faudrait- il que Pôle Emploi, la CAF... intègrent le parcours « service civique », mais pour l’instant ces administrations ne savent pas comment le prendre en compte ni même valoriser cette expérience professionnelle. Ni chômeur, ni stagiaire, ni contrat aidé, les jeunes du service civique n’entrent pas dans les cases. Il serait peut-être temps de leur faire une vraie place, pour l’après. 

Publié le 22 Avril 2015
Auteur : Philippe Ridou | Photo : Théophile Trossat pour Causette
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