50 numéros et toujours aussi allumée ! Publié le 10 Avril 2015 par Propos recueillis par Eric La Blanche

“L’écologie n’est pas au service d’une idéologie” 10/04/15

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Corinne Lepage

L’engagement en faveur de l’environnement de cette avocate et députée est infaillible, permanent. En toute liberté et sans mâcher ses mots, Corinne Lepage livre à Causette sa vision de la politique, parle des lobbies, des lanceurs d’alerte et, bien sûr, du combat écologique.

 

Causette : Qui êtes-vous, Corinne Lepage ?

Corinne Lepage : Je suis d’abord mère de deux enfants et grand-mère de deux petits-enfants. Je suis également avocate, députée européenne, présidente de parti [CAP21, ndlr], ancienne ministre de l’Écologie, et j’ai été candidate à l’élection présidentielle. J’ai eu beaucoup de vies dans ma vie ! Généralement, je suis classée comme femme politique, mais ce qui m’a toujours guidée, c’est l’éthique. Je ne suis pas forcément bien vue par la profession ni par la classe médiatique parce que je n’ai jamais voulu faire de la politique un métier.

 

Pourquoi ?

C. L. : Il est très sain de ne pas dépendre financièrement de la politique et de rester dans la société civile. Lorsque j’ai un mandat électoral, j’en suis très fière et j’essaie de le remplir au mieux, mais si je n’en ai pas, ce n’est pas un problème : je vis de mon métier d’avocate. Cela m’a toujours donné beaucoup de liberté : aucune structure n’a le moyen d’exercer la moindre pression sur moi. Ce n’est pas la même chose chez mes collègues. Ils vivent dans un système de partis politiques que je nomme la partitocratie.

 

La partitocratie ?

C. L. : Elle est responsable de la majorité de nos maux : d’abord, elle conduit à… [elle cherche ses mots] des détournements financiers, des gaspillages, des contournements des règles, ne serait-ce que pour les frais de campagne. Mais, surtout, c’est un système de sélection qui n’est pas bon : à partir du moment où la politique est un métier, chacun défend son job. Les élus passent par d’autres considérations que l’intérêt général. Ils favorisent la structure à laquelle ils appartiennent, voire leurs intérêts propres. Les partis sont des machines à conquérir et à garder le pouvoir, plus du tout à penser l’avenir.

 

Est-ce pour cela que vous avez déclaré que « la société civile ne peut désormais plus compter que sur elle-même »* ?

C. L. : Il y a un océan entre la société civile – vous et moi – et la classe politique. Pour elle, la société n’est bonne qu’à produire des idées, voter dans le bon sens, et après, terminé ! Ce n’est plus supportable. C’est pour ça que les gens votent pour des extrêmes. Pour que ça bouge. Les règles du jeu ne changeront pas par en haut. Il faut pousser depuis le bas. Et il faudrait déprofessionnaliser la politique.

 

D’où vient votre engagement écologique ?

C. L. : Je suis terrifiée de ce que ma génération, celle des gens nés après la guerre, a fait. Nous avons bénéficié de moyens énormes, que personne n’avait eus jusqu’ici, et nous avons eu une attitude complètement égoïste et irresponsable. Nous avons contracté une dette financière, naturelle et sociale qui pèse désormais sur la tête de nos enfants. Les menaces sont absolument colossales.

 

N’êtes-vous pas un peu seule dans votre génération à penser cela ?

C. L. : J’ai passé ma vie à être très minoritaire et ça ne m’a pas gênée ! [Sourire.] Parce que j’ai pu me rendre compte que j’avais eu assez souvent raison. J’ai souvent été avant l’heure. Et ça n’était pas bien reçu.

 

Y a-t‑il eu un événement déclencheur ?

C. L. : Oui ! En 1975, pendant ma thèse de doctorat, j’ai découvert le concept de déséconomies externes** et, forcément, ça m’a rapidement menée à l’environnement. La rencontre de Christian, mon mari, et ma collaboration avec lui m’ont permis de passer aux choses concrètes*** : j’ai travaillé sur la pollution des mers, la destruction de la faune. Ensuite, je me suis beaucoup intéressée à l’axe santé-environnement, sujet qui est aujourd’hui dans le domaine public mais qui ne l’était pas à l’époque.

 

Votre engagement au centre est-il compatible avec l’écologie ?

C. L. : L’écologie n’est pas une matière à part, elle regroupe l’économie, le social, une manière de vivre ensemble. Elle n’est pas non plus un instrument au service d’une idéologie. L’écologie, c’est ce qui devrait être partagé par tous, car c’est ce qui nous lie tous : notre vie, celle de nos enfants, notre santé, notre manière de manger, de respirer, de boire. Ce devrait être la préoccupation de tous les partis politiques.

 

Pourtant, l’écologie suppose redistribution et partage, qui sont plutôt des valeurs de gauche…

C. L. : Oui, l’expérience montre que l’écologie n’est pas soluble dans le libéralisme et encore moins dans le néolibéralisme. La droite est très peu encline à défendre les thèses environnementales parce qu’elle défend souvent les grands groupes industriels. Néanmoins, l’écologie n’est pas le monopole de la gauche. D’ailleurs, beaucoup de grandes lois sur l’environnement ont été votées par la droite. Ajoutez que la droite n’ayant jamais voulu aider à la construction d’un pôle écologiste comme l’a fait le PS avec les Verts, il s’est retrouvé naturellement capté par la gauche dans l’esprit du public. Quant à l’extrême gauche, jusqu’à très récemment, elle se moquait complètement de l’écologie. Cela fait réfléchir sur le positionnement politique de l’écologie aujourd’hui.

 

Pourquoi est-ce que ça ne va pas plus vite ?

C. L. : Les grands défis auxquels nous sommes confrontés sont actuellement bloqués et ne trouvent pas de solution à cause d’un certain nombre de lobbies. Et ces lobbies ont des intérêts économiques à défendre. Comme l’industrie pétrolière américaine quand elle subventionne les think tanks climato-sceptiques pour faire croire qu’il n’y a pas de changement climatique. Ou que, s’il y en a, ce n’est pas la faute de l’homme. Comme les lobbies chimiques qui luttent parce qu’on veut interdire les produits toxiques ou réduire les pesticides. Comme les constructeurs de moteurs diesel. Moi, je me bats pour les droits des lanceurs d’alerte. Il est très important qu’ils puissent, au même titre que les journalistes, s’exprimer.

 

Est-ce pour cela que vous vous êtes opposée au volet sur le secret des affaires dans la loi Macron ?

C. L. : Oui. Dans cette loi, l’amendement qui protégeait le « secret industriel » était un outil absolument magnifique pour les lobbies. Ils auraient pu planquer toutes les informations qui les gênent ! Lorsque vous avez investi pour développer un produit, une technologie, que vous avez un brevet, votre investissement doit être protégé, c’est normal. Mais tous les grands désastres sanitaires n’ont été possibles que parce que les grands groupes industriels ont pu cacher la vérité. Ils disposaient pourtant d’informations sur l’impact négatif de leurs activités pour la société. Les lanceurs d’alerte servent précisément à lever ces lièvres.

 

Cette bataille est gagnée, alors ?

C. L. : Non, car si ces amendements ont été retirés de la loi, la France soutient parallèlement une directive européenne qui va dans le même sens : le problème du secret revient donc par la fenêtre. Si ça passe au niveau communautaire, toutes les malversations imaginables dans les domaines de la santé, de l’environnement ou de la finance seront cachées. On pourra continuer à polluer en rond, à tuer et à voler en rond. C’est pour ça que cette lutte est capitale.

 

Est-ce pour cela que vous avez créé le Criigen**** ?

C. L. : Lorsque j’étais ministre de l’Environnement, je me suis rendu compte que je ne disposais pas d’une information correcte. Celles qui m’étaient données par mes services étaient partielles. Et lorsque je cherchais des informations à l’extérieur, comme pour les OGM, des gens tout à fait respectables et importants n’hésitaient pas à me raconter des blagues ! Nous avions donc besoin d’un organisme indépendant des grands groupes ayant un intérêt commercial. Je l’ai créé en sortant du gouvernement. Le Criigen est un organisme non militant, même si ses opposants l’ont accusé du contraire. Il y a eu un procès, nous l’avons gagné.

 

Qu’est-ce qui est important en ce moment ?

C. L. : Surveillez ce que vous mangez et ce que vous donnez à manger à vos enfants. C’est le début de la chaîne. Quand vous commencez à regarder les étiquettes, comment sont fabriqués les produits, à surveiller l’équilibre de vos repas, très vite vous changez. Ce n’est pas forcément plus cher. Ensuite, vous vous intéressez aux vêtements que vous portez, aux crèmes que vous vous collez sur la figure, aux produits anti- UV que vous mettez à vos enfants. Vous tirez sur le fil et toute la pelote vient. Progressivement, vous apprenez à comprendre comment c’est fait, qui fait quoi, etc. Plus il y a de consommateurs qui ont la même démarche et plus vous influez sur les producteurs.

 

Voyez-vous les choses changer ?

C. L. : Oui, ce qui paraissait utopique il y a vingt ans est devenu banal. Les gens savent qu’il faut se méfier des perturbateurs endocriniens et des pesticides. Quand j’étais ministre et que j’en parlais, on pensait que j’étais folle. Il y a deux choses qui empêchent les gens d’évoluer : la désinformation et la pauvreté.

 

Êtes-vous parfois découragée ou victime de « dépression écologique » ?

C. L. : J’ai souvent eu des doutes, mais ce n’est jamais allé jusqu’à la dépression. Je n’aime pas les histoires qui finissent mal. Et je n’aime pas que les méchants gagnent ! En tant qu’avocate, j’essaie de faire ce qu’il faut pour qu’ils ne gagnent pas ; en tant que citoyenne et politique, c’est plus difficile mais c’est la même démarche. Et puis je n’ai pas le choix. Je m’intéresse à mes petits-enfants. L’aînée a 12 ans, c’est une adolescente qui va bientôt être une femme. Je m’intéresse à ce qu’elle va devenir. Donc je n’ai pas le choix, même si c’est vain. C’est une petite goutte dans l’océan, mais si nous sommes nombreux à apporter notre petite goutte, ça finira par produire des effets. Les défis sont immenses. Mais je garde la pêche !

 

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*. Le 13 février, Corinne Lepage a été à l’origine d’une action collective d’usagers contre des concessionnaires d’autoroutes afin de contester les tarifs élevés des péages.

**. Ou externalités négatives : situations où un acteur est défavorisé par l’action de tiers sans compensation. Ex. : une victime de la pollution.

***. Corinne Lepage a travaillé comme avocate en 1978 dans l’affaire de la marée noire de l’Amoco Cadiz au sein du cabinet fondé par son mari.

****. Comité de recherche et d’information indépendantes sur le génie génétique.

 


 

Pour aller plus loin

Les Mains propres : plaidoyer pour la société civile au pouvoir, de Corinne Lepage. Éd. Autrement, 2015.

Paris Climat 2015, 20 ans après. Ouvrage collectif. Fondation de l’écologie politique/Green European Foundation, 2015.

 


Publié le 10 Avril 2015
Auteur : Propos recueillis par Eric La Blanche | Photo : Julien Mignot pour Causette
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