Allez vous faire foot Publié le 10 Avril 2015 par Clarence Edgard-Rosa

Football US : marqué à la culotte 09/04/15

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Bientôt du foot américain féminin en soutif et culotte sur les pelouses de France ? Pas si sûr… La création d’une franchise européenne de l’ancienne Lingerie Football League, devenue Legends Football League, semble bien compromise.

Des plaquages sur gazon en culotte, soutien-gorge et jarretière, c’est l’idée du producteur américain Mitchell Mortaza, initiée en 2004 à la mi-temps du Super Bowl. Évidemment, ça plaît beaucoup aux spectateurs, plutôt masculins. Cinq ans plus tard, il crée une franchise, la Lingerie Football League (LFL). Bien qu’en petite tenue, les athlètes jouent pour de vrai, avec férocité et talent. Mais on met en avant leur cul plutôt que leur jeu. Face aux critiques qu’il se prend alors dans la poire, Mortaza profite du passage de la LFL au rang de ligue semi-professionnelle, en 2013, pour changer son nom : désormais, c’est la Legends Football League. Mais pas question pour les joueuses d’enfiler un short ou un tee-shirt. La communication agressive s’intensifie : chaque match de la LFL est l’occasion de produire un clip promotionnel, à la croisée de la bande-annonce de film d’action et de la pub Victoria’s Secret. Mitchell Mortaza se met alors en tête d’étendre le concept en Europe. En octobre 2013, il contacte la première équipe féminine de football américain en France, les Sparkles, créée en 2011 et basée à Villeneuve- Saint-Georges (Val-de-Marne). Sarah Charbonneaux, la capitaine, séduite par l’idée, est immédiatement nommée « ambassadrice française de la LFL ». Nous la rencontrons au club de foot, un dimanche d’entraînement. Elle raconte l’arrivée de Mortaza à Villeneuve pour un tryout (session de recrutement, en tenue de sport habituelle) réunissant une vingtaine de joueuses de plusieurs équipes françaises. Il était accompagné d’une « grande blonde, ex-joueuse de la LFL, aux allures de poupée », se souvient la capitaine des Sparkles. « Quand Mitchell Mortaza m’a contactée, j’ai vu une opportunité de devenir semi-pro et de voyager. En France, on n’a aucun moyen : le sport féminin est invisible, alors je vous laisse imaginer ce que ça donne pour un sport qui, déjà au masculin, est très peu développé ici. »

 

Sandra, qui joue aussi chez les Sparkles, lâche l’entraînement pour dire ce qu’elle en pense. « Ce genre de concept me scandalise. J’ai toujours choisi des sports qu’on m’a dissuadée de pratiquer parce qu’ils n’étaient “pas pour les filles”… C’est pas pour me retrouver en culotte sur un terrain aujourd’hui. » Anderson da Silva, l’un des entraîneurs de l’équipe féminine des Molosses d’Asnières-sur-Seine (Hauts-de-Seine), partage ce point de vue. « Quand les filles ont été contactées pour aller à Villeneuve, ça ne leur a pas plu, raconte-t-il. Mais deux d’entre elles [qui n’ont pas souhaité témoigner, ndlr] y sont allées pour voir. Elles sont rentrées en assurant que ce n’était pas pour elles. Dans l’équipe, il y a tous les gabarits. Les filles font de 45 à 100 kilos, c’est comme ça qu’on compose une bonne équipe. Le concept de la LFL est discriminatoire, et c’est assumé. » Après le tryout, Mitchell Mortaza est reparti pour les États- Unis en disant : « à bientôt. » Sarah Charbonneaux attend toujours son appel.

 

Une belle langue de bois

 

Mitchell Mortaza a accepté de répondre à nos questions. Comment se sont déroulés les tryouts ? « ça a été un succès. » La franchise européenne, c’est pour quand ? « Le process est en cours. » Sur quels critères physiques avez-vous jugé les joueuses ? « Comme pour tous les sports, il faut être sportive. » Il use de sa plus belle langue de bois. Peut-être n’avons-nous pas été assez claire : « critères physiques » faisait référence au sex-appeal. Réponse : « Ce n’est pas ce que l’on vise. Nous recherchons chez les joueuses une qualité qui les rend commercialisables. Ça peut être leur personnalité ou l’intérêt qu’elles suscitent chez les fans. » Quand on suggère que son concept présente les joueuses comme des objets, il argue que nous méconnaissons le sport : sinon nous saurions que ces femmes « n’accepteraient jamais d’être objectivées ».

 

La langue de bois, Franck Lacuisse, lui, ne connaît pas. Le président de la commission de la Ligue francilienne de football américain qualifie d’emblée la LFL de « Pouffe Ligue ». « On ne fera rien pour l’aider à s’implanter ici. C’est une entreprise de dévalorisation du sport féminin. Ces Américaines sont des athlètes confirmées que des gens bourrés de testostérone transforment en objets sexuels. » Il répond aux arguments de Sarah Charbonneaux : « Il n’y a pas d’argent, oui, c’est clair. Le foot et le rugby trustent 99 % des espaces publics et, pour les équipes féminines, c’est encore plus compliqué. Mais si la LFL arrive en France, ça tuera nos efforts. Quand on leur dira “football américain”, les gens auront en tête le stéréotype de la bimbo américaine et la vision machiste qui va avec. » Si Mortaza veut finaliser son « process » en France, le code du sport l’oblige à demander l’accord à la Fédération. Sauf s’il présente sa ligue non pas comme un sport, mais comme une entreprise de spectacle.

 

Accepter la “nudité accidentelle”

 

On a déjà un aperçu de ce que peut donner l’exportation de la LFL : en 2012, Mortaza crée une franchise australienne. Des équipes se forment, s’entraînent assidûment en vue de la saison d’inauguration. Quelques jours avant le premier match, Mortaza annule tout, on ne sait pas trop pourquoi. Les Australiens renomment le tout Ladies Gridiron League, remplacent culottes et soutiens-gorge par boxers et brassières de sport, et ajoutent aux équipements des protections supplémentaires. Christian Ganaban, le coprésident, accepte de nous parler. Mais il signale, avant l’entretien, que la ligue ne souhaite être associée à Mitchell Mortaza d’aucune manière. Ça sent le roussi. Ultra remonté, il raconte « l’exploitation subie par les athlètes, l’absence de rémunération, d’assurance, de prise en charge des déplacements. Et Mortaza qui les traque pour coucher avec elles ». Là aussi, impossible de parler aux athlètes. Mais on sait qu’en 2009 plusieurs Américaines ont reçu un courrier menaçant de leur coller une ordonnance restrictive après qu’elles se sont plaintes, sur les réseaux sociaux, que la ligue n’avait jamais remboursé leurs frais médicaux pour blessures.

 

L’année dernière, c’est une ex-joueuse californienne qui accusait la LFL de « mauvais traitement des joueuses » et portait plainte pour avoir passé « une saison entière sans recevoir un centime ». Un extrait de contrat, ayant fuité en 2009, stipule, en outre, que les athlètes doivent accepter la « nudité accidentelle » sur le terrain. Et que si elles portent quelque chose sous leur uniforme pour éviter de se retrouver les fesses à l’air en tombant, elles écopent d’une amende de 500 dollars, soit environ 440 euros. Et vive le sport ! bien sûr.

Publié le 10 Avril 2015
Auteur : Clarence Edgard-Rosa | Photo : © Ethan Miller/Getty Images/AFP
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